Recherche

Commandes & Abonnements

Dans cette école secondaire, on collabore depuis plusieurs années avec la police.

L’an passé, un élève de classe terminale était devenu peu à peu la tête de Turc de la classe. Il se faisait harceler, et les interventions des professeurs et de moi-même n’y changeaient rien. Jusqu’au jour où « le pas de trop » a été franchi : il a été explicitement menacé de mort, de manière anonyme. Le garçon était en crise, avait décidé d’arrêter l’école.
J’ai tout de suite convoqué toute la classe, en leur expliquant la portée de leur geste ; c’était surement pour rire que « celui qui l’avait fait » avait agi comme cela, m’a-t-on répondu. Il a fallu prendre le temps de « rappeler » que ce genre d’humour est inacceptable, qu’il durait déjà depuis trop longtemps, qu’on ne sait jamais comment il peut être reçu par d’autres, ni mesurer ses conséquences. Depuis le début de l’année, ce genre de discours, de même que des démarches de réflexion sur la dynamique du groupe, de ma part ou de la part des professeurs, n’avaient rien donné. Par ailleurs, d’autres évènements assez graves s’étaient déjà produits dans la classe.

Ni Rambo, ni Colombo

Tout cela dépassait définitivement mes compétences, touchait à la préservation de l’intégrité d’une personne. Nous ne voulons jouer ni au sous-Rambo, ni au pseudo-Colombo. Mais nous ne voulions pas non plus laisser cet élève en rade, « comme si rien ne s’était passé ». L’école a donc décidé de porter plainte. Nous avons été immédiatement contactés par la cellule « Prévention famille et école » du commissariat. Cellule que nous connaissons bien pour collaborer avec eux depuis des années. Ils viennent à l’école pour des démarches de lutte contre le racket, contre la maltraitance ou les jeux dangereux.
Par ailleurs, nous faisons appel à eux aussi quand nous sommes inquiets quant au sort de certains élèves qui ont trop brossé, dont la situation nous inquiète, et pour lesquels des démarches répétées auprès de la famille n’ont rien donné. Si celles-ci ne se manifestent pas, nous envoyons sur place un éducateur ou l’assistant social. Nous découvrons ainsi parfois des situations très difficiles, et nous essayons d’intervenir. Mais parfois, même là nous trouvons porte close. C’est triste à dire, mais ce qui joue visiblement pour certaines familles, c’est la peur de l’uniforme. Alors, quand ils voient un policier arriver chez eux, souvent dans les heures qui suivent notre appel, ils viennent !
Nous le faisons avec d’autant moins d’hésitation que nous connaissons bien les policiers qui feront les démarches, qui sont des gens fins, attentifs, et ont une déontologie. Ce service est donc une aide précieuse et complémentaire au Service d’Aide à la jeunesse, qui est évidemment aussi systématiquement contacté. Là, par contre, comme tout le monde est débordé, les actes mettent du temps à arriver. En plus, nous ne savons jamais qui va traiter le problème... Enfin, la démarche du SAJ s’inscrivant dans une démarche de conciliation, il faut bien l’avouer, certaines familles ou jeunes s’asseyent dessus. Or, dans certains cas, nous sommes convaincus qu’il ne faut pas trainer.

On a lu ensemble

Les policiers sont donc venus en classe. Sans roulement de mécaniques. Ils ont demandé aux élèves s’ils connaissaient la loi en la matière.Comme ce n’était pas le cas, ils ont expliqué la portée de tels actes, donné des exemples de cas vécus. Ils sont aussi venus avec l’extrait du Code pénal concerné, ils l’ont lu ensemble, l’ont commenté. Ils ont prévenu des risques encourus si cela se reproduisait. La procédure suivant son cours, ils pourraient se faire convoquer un à un par le Parquet. Certains, qui avaient déjà eu maille à partir avec la justice, tiraient une drôle de tête.
Je crois qu’ils m’en ont voulu jusqu’à la fin de l’année.
En attendant, cela s’est calmé en classe. Il aurait pu aussi en être autrement. Je pense que c’est vraiment l’esprit avec lequel chaque acteur est intervenu qui a orienté le processus dans ce sens : nous n’étions pas guidés par le gout du rapport de force, mais orientés par des valeurs que nous essayons de mettre en œuvre au quotidien, et pas que dans les discours ou dans des affaires graves comme celles-ci. D’un commun accord, les policiers ne me communiquent aucune information qu’ils découvrent durant leur enquête, sauf si besoin impérieux, évidemment. L’élève en question a pu terminer sa scolarité. Nous ne nous sentions pas en mesure de pouvoir y arriver seuls.