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Le langage découpe le monde, en parcellise les aspects. En même temps, il nous permet de l’appréhender. Il nous permet de communiquer, de nous situer, de réfléchir sur une réalité.

Un mot n’arrive pas par hasard, il est inscrit dans un contexte, dans une culture donnée. Cette construction du monde à travers le langage biaise nécessairement certains aspects de la chose nommée. Il y a une béance entre nous et le monde. Ce que je dis n’est pas le monde, et ne le sera jamais. L’oublier, c’est enfermer le monde dans un point de vue monolithique, c’est prendre l’image du réel pour le réel lui-même. Or, les mots sont des constructions. Ils ne sont pas « naturels ». Le langage, abstrait, donne une vision tronquée du monde. Insaisissable par essence. Aucun mot, ou assemblage de mots, n’étant assez juste que pour tout « com-prendre ». À travers les mots donc, circulent des valeurs, des idéologies, qui orientent notre pensée. Et parfois certains mots focalisent sur eux des affrontements idéologiques. Redéfinition du monde. Car le mot fait sens. Et ce sens qui lui est donné est aussi à voir avec l’idéologie qui le porte.

« Littéraires » Vs « matheux »

Dans l’enseignement, les catégories sont nombreuses. Il y a par exemple les fameux « littéraires » (majoritairement féminins) et « matheux » (plutôt masculins) : aperçu typique de messages véhiculés par notre culture de manière plus ou moins implicite, car le propre d’une idéologie est de faire passer sa vision du monde via une multitude de canaux : l’enseignement en est un. Or ces étiquettes, qui nous semblent naturelles, n’interrogent jamais les causes, restreignent potentiellement les capacités/désirs de l’élève et surtout risquent d’inscrire durablement cette définition dans l’identité même de celui-ci. On fonctionne comme s’il y avait « naturellement » des élèves littéraires ou matheux. On fige la réflexion et le cheminement dans un état de fait présupposé. Comme si le travail de l’enseignement n’était pas aussi de sortir du connu pour aller vers ce qui nous semble étranger. Et ce faisant, de mettre à distance les stéréotypes véhiculés par notre culture.

« Dans la norme » Vs « hors norme »

Mais il est des étiquettes encore plus pernicieuses, qui sont nées et qui ont grandi en même temps que la société néolibérale, et qui infligent à celui qui ne répond pas au modèle véhiculé par ce type de société d’être porteur d’une tare, d’être malade. Et ce, indépendamment de son environnement. Comme telle, l’hyperactivité est une notion récente, importée des États-Unis. Aucune explication claire ne peut être donnée quant à son origine (tare génétique, déficit divers, etc.), les critères qui la définissent restent vagues, construits sur base de tests (jamais interrogés) élaborés par des médecins dont beaucoup sont en partie liés à l’industrie pharmaceutique. Le flou qui entoure la notion permet de ramasser large et fournit des solutions aux allures de panacée universelle aux parents, enfants ou enseignants qui n’en peuvent plus, qui ne suivent plus le rythme. Car il s’agit bien de rythme à suivre dans cette course à la réussite permanente, où l’enfant doit toujours être plus -et sans faille- dans un monde où le lien social périclite. Pour ces « scientifiques », ces enfants souffriraient d’une difficulté majeure à se concentrer, une impulsivité, un besoin constant de bouger, qui auraient une origine bio-chimique. En d’autres mots, leur cerveau ne fonctionnerait pas correctement. Mais ces enfants souffrent-ils vraiment de dérèglements bio-chimiques ? Ne seraient-ils pas plutôt les jouets d’un monde ou l’individualisme, la concurrence et la consommation sont mis sur un bien haut piédestal ? En changeant de regard sur ces enfants, d’autres mots pourraient les nommer. D’autres maux pourraient être mis en évidence. D’autres questions pourraient être travaillées.
Alors que l’enfant s’écarte de la norme par un comportement plus difficile à gérer, ceux-ci répondent donc à coups de rééquilibrages bio-chimiques où le contexte serait finalement négligeable. Rassurant. Personne ne doit se remettre en question. L’enfant n’est plus qu’un corps disfonctionnant à rééquilibrer, un objet dépourvu de raison, décontextualisé, pas un sujet pensant qui apprendrait à se définir et à s’interroger par rapport aux normes qui lui sont imposées.
L’on pourrait aussi faire remarquer que seule l’« hyper-activité » est prise en compte, l’« hypo-activité » pourtant tout aussi présente dans les classes et susceptible de tout autant d’échecs ne reçoit pas les mêmes attentions. Peut-être parce que c’est finalement la « désobéissance » qui est visée ici. Dans des classes de plus en plus nombreuses et dans un système de plus en plus axé sur la « sécurisation », il est plus aisé de reporter la faute sur les caractéristiques biologiques de l’enfant plutôt que de remettre en cause tout un système. Il est aussi plus facile de neutraliser dès l’enfance ceux qui seront probablement les plus à même de remettre en questions cette société. La Ritaline, médicament miracle ou dopant selon le point de vue où l’on se place, polit les élèves et les amène à rentrer dans le moule (de force).
Mais il n’est pas expliqué pourquoi certaines écoles regroupent à elles seules un grand nombre d’élèves qui correspondent point par point à la définition du mot. À ceux-ci, issus le plus souvent des classes défavorisées, le nom d’hyperkinétiques n’est pourtant pas donné. Ils sont « paresseux », « turbulents », voire « délinquants ». Leur accoler l’étiquette mettrait à mal l’explication biologique. Il est fort probable que quelques items dans quelques tests (axés sur la culture ?) résoudraient le problème pour les distinguer des premiers enfants. On les nommera autrement. Question de marché. Mais on résoudra le problème de la même façon : rééducation comportementale ou/et médicaments. Pourvu que les discours soient assez forts pour que les gens se persuadent de cet impact biochimique. Pourvu donc que les enseignements soient informés et formés à bon escient (formations).
En somme, ces étiquettes induisent que lorsque se révèle une faille, elle est nécessairement biologique de sorte que les contestations en tout genre perdent de leur légitimité, puisque celles-ci sont finalement devenues une maladie, et non plus l’exercice libre d’une pensée face à un problème personnel ou social. Dans notre société, l’Autre, l’altérité fait peur car elle est toujours susceptible de vous mettre en danger : il faut cadrer, mouler, repérer au plus vite les comportements dangereux (Cf. Rapport de l’Inserm). Et en même temps cette peur de l’autre, cette peur induite de n’être soi-même pas comme les autres, alimente l’idéologie dans sa propre substance : la peur de l’exclusion pousse à se remettre en rangs.

Deux manières de voir

Ainsi, face à cette conception de l’homme, deux idéologies s’affrontent :
- D’une part, une idéologie qui éduque en lissant, à la soumission à la norme, à la consommation pour être conforme. Celle donc qui fait de l’homme un être isolé, ordonné, stéréotypé, sans réflexion propre. Qui ne donne aux mots que la tâche de reproduire un discours où le « je » n’a pas sa place, où la différence ne doit pas être. Le monde apparaît ainsi finalement fort simple et sans ambiguïté.
- D’autre part, une idéologie qui donne aux mots une place plus subjective, au sens où ceux-ci sont toujours dits et compris par un sujet. Une idéologie où le sujet est toujours partie prenante de son éducation, où l’on éduque à être, par la réflexion critique, et par l’interrogation sur la norme, toujours susceptible de remises en questions. Un sujet aussi qui se construit dans l’écart, que l’on renvoie à sa responsabilité et à sa liberté, pour qui l’interrogation est permise sur le sens, et donc aussi sur son histoire, jamais décontextualisée.
Il est ainsi exact que des parents, enfants, professeurs souffrent, mais il n’est pas conseillé de museler les conflits sous des ersatz de réponses. Les mots font sens. Et il revient à l’enfant d’interroger ses mots, ses gestes. De même qu’il revient à la société de les entendre.
Mais lorsque les mots se figent ou qu’on ne les entend pas, le risque existe aussi de perdre ce sens.