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C’est le titre d’un livre [1]. Titre qui fait signe sans doute à tous ceux qui se demandent, à propos de cultures et Cultures, par quel bout travailler à l’école : partir de ce qui est fortement médiatisé, de ce que certains appellent « cultures jeunes », des cultures urbaines, ou tenter de faire connaitre des pans de ce qui fait patrimoine et auxquels peu ont accès... Ou faire les deux voyages ?

Apparemment les acteurs-voyageurs dont il est question dans ce petit livre se sont, en tout cas, laissé traverser par leurs perceptions aiguisées d’écoute et celles de leurs passagers.

Au départ, un programme pédagogique français qui, depuis 1994, lie l’opéra et l’Éducation nationale, un programme conçu comme une réponse parmi d’autres à « la fatalité de l’échec scolaire ». Il s’intitule : Dix mois d’école et d’opéra.

À l’arrivée, toutes sortes de réalisations, dont ce petit livre qui se lit comme un récit de voyages, avec arrêts sur passagers. Il se regarde et s’écoute comme de courts-métrages type reportages captés sur le vif des lieux où « ça » se joue, se parle, se dit, se fait.

L’auteur n’a pas pris le chemin d’un dépliage didactique style « toutes les étapes de ce qui s’est fait dans les classes et comment ». Non. Il nous plonge dans des tranches de vécus. « Les histoires vraies, absolument vraies, nous parlent de chant, de la vie des images, de la difficulté d’être éloigné de la beauté, de la difficulté de s’en approcher, de la magie de la scène, du travail qu’il faut pour en prendre possession, de la dignité retrouvée. »

Des métiers

Cette idée de lier école et opéra vient de deux femmes qui travaillent partiellement à l’opéra. L’une est professeur de français, l’autre conservateur de la bibliothèque-musée de l’opéra. Elles évoquent l’idée de « faire quelque chose pour ouvrir l’opéra à des publics qui en sont éloignés, des enfants, des jeunes et, tant qu’à faire, à ceux qui prennent la crise sociale en pleine figure et en plein cœur. Rhétorique ? Non, ce n’est que justice. »

Ces deux femmes ont commencé sobrement avec quatre établissements scolaires de la région parisienne (côté Seine St Denis… la banlieue avec ses pauvretés et ses aspirations) par la visite des lieux, la découverte architecturale. Mais très vite est venue l’idée plus porteuse des métiers. « Par tradition autant que par nécessité, une maison d’opéra est notoirement un corps de métiers rassemblés autour d’un spectacle à faire ou à monter. Coudre, habiller, coiffer, maquiller, travailler le bois, repasser, éclairer, stocker, transporter, conserver… Dans une maison d’opéra, le travail du menuisier contribue à la beauté du spectacle. L’un et l’autre ne se découpent pas en tranches. » (Mais ce n’est souvent pas la première optique qui sauterait aux yeux d’enseignants en musique ou français… pourquoi plus eux d’ailleurs.)

« L’expliquer, l’exposer, c’est cela qu’il faut faire maintenant, se disent les deux promotrices. Établir des passerelles avec les élèves dont beaucoup viennent des filières techniques ou professionnelles. Et quand bien même n’en viennent-ils pas, la leçon mérite d’être entendue ! L’opéra rassemble ce que la société divise, le savoir-faire technique et le savoir-faire artistique. (…) On n’en reste pas là. C’est la vie des projets. Visiter, regarder, c’est bien. Faire avec ses propres moyens, sa voix, son corps, ses mains, ce n’est pas mal non plus ! Une maison d’opéra, on y chante, on y danse, on y joue de la musique, non ? Bingo ! Et c’est parti pour les ateliers de pratique artistique. Des élèves le demandaient. Les enseignants n’étaient pas en reste. Il n’y avait pas de raison. L’ennui, avec ce genre d’histoires, c’est qu’une fois que les élèves ont chanté, dansé, joué de la musique ou fait du théâtre une année durant, personne n’a plus envie de partir en vacances sans avoir vu le résultat grandeur nature sur un plateau. L’aboutissement du travail. Un spectacle et un vrai ! Du spectacle vivant aussi et tout ce que cela veut dire, le spectacle vivant, y compris pour des amateurs : plannings, contraintes, problèmes, conflits… »

Des dignités

Et voilà que les projets naissent dans les classes. Les uns participent aux métiers de l’opéra, les autres vont même jusqu’à se mettre au chant, appuyés aussi à ce qu’ils en connaissent… et des spectacles d’opéra sont construits, avec des jeunes qui en étaient fort éloignés.

Les gros plans sur tel ou tel groupe se succèdent donc dans ce petit livre. Les uns racontent des vécus de fabrication de spectacle, les autres disent des points de vue de jeunes, d’enseignants. En filigrane se posent de grosses questions de fonctionnement de société et les positionnements de ceux du haut et de ceux du bas.

En filigrane, aussi se laissent entrevoir des visées pédagogiques qui mènent, par des chemins inattendus, à des fiertés, des dignités retrouvées, des désirs d’en savoir plus et des positions neuves de la part des uns et des autres, au cœur ou au bord de mondes éloignés qui cherchent à se rapprocher mais… à partir du point de vue des plus éloignés. Ce qui change tout.

notes:

[1Daniel Conrod, Les passagers de l’opéra, Actes Sud junior Éducation, 1999.