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Mon moteur pour continuer à aller à l’école, c’était l’instruction : l’instruction me sauverait la vie. Je voulais aller à l’encontre de cette prophétie : une femme, c’est pour s’occuper de son mari, de la cuisine, de la popote, des enfants.

Je voyais, chez mes cousines, ce qui pourrait m’arriver plus tard :mari, enfants, ménage… J’avais envie de sortir de ça. Pour moi, la seule façon, c’était d’aller au bout des études… et pour moi, le bout, c’était arriver à ce que je voulais être : infirmière. Mais je n’avais pas que l’objectif « infirmière », il y en avait un autre qui a quelque chose à voir avec mes parents. Mon père n’a pas fait d’études, n’a pas été à l’école. Il n’a jamais fait de grandes analyses ni de grandes considérations sur le « pourquoi ».

Il disait : « Les études, ce n’est pas pour nous. Nous, on est né avec un petit cerveau amoindri. C’est Dieu qui a voulu ça. Il faut l’accepter. On a d’autres qualités, mais on a un petit cerveau. » Il était désolé quand il nous disait ça. Mais il se sentait obligé de nous le dire, comme pour nous éviter de souffrir. Il voulait nous éviter la souffrance de l’échec, à ses yeux inévitable pour nous, si on se mettait à vouloir faire des études.
Et moi, pas très clairement, mais quand même… je voulais lui prouver que sa fille pouvait faire des études et pouvait réussir. Je voulais être sa fille qui le venge, être sa fierté, être le pansement de sa blessure.

Perdre ou gagner des moyens

On a surtout besoin de profs qui font contraste avec ce dans quoi on est né et on a grandi, avec ce que peut penser un papa qui n’a pas eu l’occasion de s’instruire par l’école. Les profs qui font contraste, ce sont des profs qui croient en nous, en nos possibilités. Le plus bloquant pour les enfants de milieux populaires, c’est de lire dans le regard du prof qu’on doit rester où on est, en bas, conforté dans l’idée du papa, avec petit cerveau ! Autrement dit, que le prof n’y croit pas, ne croit pas en nous.

Il y a aussi les rencontres avec des profs. Je puise aussi ma force dans ma formidable chance des rencontres. Des rencontres qui sont venues me conforter, non pas dans le fait de n’être qu’un petit cerveau, mais dans mon choix d’apprendre, d’aller au bout, d’oser. Elles sont nécessaires ces rencontres, encore bien plus nécessaires pour nous les enfants d’ouvriers parce qu’il y a toujours en nous le doute, la peur de ne pas y arriver, peur liée à certains regards négatifs d’autres enseignants… ceux des mauvaises rencontres… ceux qui te font perdre tous tes moyens.

Les bonnes rencontres, ce sont des mains tendues qui peuvent être anodines, qui peuvent avoir l’air de faire du minime. Par exemple, en 2e secondaire, j’avais écrit un texte. Le prof m’a dit « Mais tu écris très bien ! ». Une phrase de ce genre, elle améliore tout, elle valorise, elle donne envie de continuer, de faire encore plus. Des profs qui mettent en avant ce que tu fais bien, il n’y en a pas beaucoup… comme si ce n’était pas dans la culture des pédagogues !
Ce prof, il m’a donné aussi le gout de lire. En fait, je n’aimais pas lire. Je faisais la moue. Je refusais. Elle a pris ça au sérieux. Elle m’a dit que, peut-être, je n’avais pas encore eu la chance de tomber sur un livre qui me plaisait. Elle ne m’a pas jugée. Elle ne m’a pas dit : « Tu ferais mieux de lire au lieu de regarder trop la télé ». Elle m’a apporté un jour un petit livre tout fin (sans doute pour ne pas me décourager avec un gros !) dont le titre était Les voleurs d’écriture, en me disant : « Regarde, j’ai pris ça pour toi, peut-être que tu aimeras lire ce petit livre-là. » En fait, c’est toute son attitude qui est une bonne rencontre.

Je ne me souviens plus de la façon dont on lisait des livres avec elle dans son cours de français, si c’étaient des bonnes ou des mauvaises méthodes mais ce qui me reste, c’est ce que j’ai reçu d’elle, ce petit livre. Elle l’avait apporté spécialement pour moi. Je l’avais reçu. Je me souviens maintenant du titre, mais dans le fond, le livre lui-même, c’est égal… Ce qui compte, c’est de l’avoir reçu, c’est qu’elle ait pensé à moi et qu’elle ait trouvé intéressant de s’intéresser au fait que je n’aimais pas lire. Même que j’étais parfois jalouse quand je voyais qu’elle pensait aussi à d’autres… Parce que c’était devenu mon prof à moi !! J’ai aussi appris à la partager. Depuis ce petit livre, je n’ai plus arrêté de lire. Je lis toujours beaucoup… et pas seulement des romans !

Des mots pour moi

Ce qui est le plus fort là-dedans, c’est des profs qui t’écoutent. Des jeunes qui ne sont pas écoutés, ils meurent. Être entendu même dans sa bêtise, ça, c’est quelque chose ! Un prof qui prend en considération chaque pensée, qui fait attention à la parole même pas importante des élèves, c’est une bonne rencontre pour eux. Et quand il a une particularité pour chacun et quand chacun s’étonne… Un jour, ce prof m’avait donné une petite lettre. J’avais peur. Je pensais que c’était pour donner aux parents et se plaindre de mes comportements. Mais non, quand j’ai ouvert, j’ai vu un mot pour moi. D’encouragement.

Il y a même eu ce prof que je n’aimais pas, qui me jugeait mal sur mes rébellions et n’avait pas l’air d’apprécier les Marocains… Un jour, elle nous a fait lire un livre et nous a demandé un travail à son propos. Personne dans la classe n’avait envie de le lire. Personne ne l’a lu. Tout le monde a un peu brodé dans son travail, cherché des infos ici et là. Moi, j’ai écrit sur ma feuille que je ne l’avais pas lu. Eh bien, ce prof m’a mis 5 pour mon honnêteté et aux autres 0, parce qu’elle avait bien vu que le livre n’était pas lu. Ce 5, je m’en souviendrai toujours. Il m’a permis de faire grandir mon envie d’honnêteté. Donc, même un acte, une remarque de reconnaissance de toi, par quelqu’un qui ne t’aime pas trop, que tu n’aimes pas trop, c’est quelque chose, c’est une bonne rencontre !

Les profs ne devraient pas être avares de tout ce qu’ils peuvent donner d’émotionnel, d’affectif et d’intellectuel. Parce que les ados, ils prennent tout, comme des éponges. Et l’intellectuel seul ne suffit pas. C’est trop sec, en tout cas à cet âge-là.

Quand une relation se construit entre les profs et les élèves, quand de l’humain est présent, quand des parcelles d’échanges existent, il y a des effets sur l’étude… Par exemple, il m’est arrivé de me dire : « Quand je vois tout ce que ce prof investit, je ne vais pas la décevoir. Je vais étudier. Si elle investit autant, c’est que ça vaut la peine quand même… » Mais on dirait qu’ils ont peur de la relation, les profs… Beaucoup disent : « On n’est pas là pour ça. » Et le « ça », c’est tout ce qui n’est pas leur matière. On peut presque dire que leurs élèves alors, ils sont des « ça ». Souvent, les profs pensent qu’il faut mettre une barrière entre eux et les élèves. Des barrières de sècheresse, de non-écoute, de non-sourire… et ils pensent qu’ainsi, c’est plus sain pour faire les cours. Mais s’ils sont les adultes et que les élèves sont les enfants, ça suffit comme barrière non ? Il ne faut pas en rajouter. Les enfants le savent d’eux-mêmes qu’il y a cette séparation parce que l’un est adulte et l’autre pas.

Voir des horizons ouverts

Comme élève, on ne grandit pas seulement par des cours donnés. On a besoin de modèles d’humanité, on a besoin de confiance pour que ça marche dans nos études. On a besoin de voir et d’entendre cette confiance. Avec un adulte qui se tient éloigné, à distance, ça ne va pas. Et on a encore bien plus besoin de confiance quand on vient d’un milieu tout simple où les parents n’ont pas beaucoup d’argent et n’ont pas fait d’études.

Encore bien plus parce que souvent, on a déjà une trop petite image de nous… Nous-mêmes, on se la fait et d’autres se la font et nous la renvoient. S’il va dans l’enseignement général, c’est difficile à gérer pour un gosse d’ouvrier. Donc, il doit être plus nourri… Et même dans le technique et le professionne, il doit être plus nourri que d’autres, il doit voir des horizons ouverts. Or souvent, on nous nourrit moins, on nous ferme des horizons. C’est quand même un comble ça ! Comme si, à un maigre, tu disais : « C’est mieux pour toi de ne pas trop manger ». De façon indirecte, l’école en fait rester un peu trop sur la même ligne de départ, sans possibilité d’avancer plus loin.

Les profs devraient nourrir en nous l’estime de soi. Surtout chez nous, dans les milieux populaires. Ils devraient faire ça, dans le quotidien, tout le temps, plus qu’ailleurs Mais est-ce qu’ils ont assez d’estime de nous pour nous donner l’estime de nous ? Et s’ils n’ont pas assez d’estime pour nous, est-ce qu’ils peuvent nous apprendre à avoir de l’estime pour nous-mêmes ?