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Comment un petit jeu nous met, ma classe et moi, au travail... Depuis quelques années, je veux faire lire, non seulement pour s’approprier un contenu, répondre à des questions, mais aussi pour jouer, s’amuser avec la langue.

Je travaille dans des classes du premier degré différencié avec des élèves qui ont tous échoué au CEB. Mes collègues mathématiciennes disent qu’ils ne savent pas lire et donc qu’ils ne savent pas résoudre de petits problèmes. Moi, je pense que ce qui leur manque le plus, c’est de se fabriquer des images mentales avec ce qu’ils ont lu. Ils enchainent des suites de syllabes pour former des mots, mais ceux-ci s’alignent sans faire sens.
Alors j’ai commencé à leur proposer des petites énigmes mathématiques [1].
« Je me suis coincé le pouce dans le frigo et ma petite sœur m’a mordu l’index parce que ses dents poussent.
Comme je m’étais coupé le petit doigt en épluchant une patate pour aider maman à faire la soupe, combien me reste-t-il de doigts intacts ?
Est-ce que ça vaut encore le coup que je me mette au piano ? »
Au fil des séances, j’affine mes consignes. La première, il faut surligner la « vraie » question mathématique. Dans ces devinettes, il y a toujours de « fausses » questions que les élèves ne distinguent pas toujours. Deuxième consigne, avec un fluo d’une autre couleur, surligner les indices qui vont nous servir à résoudre le problème. Troisième consigne, représenter par un dessin ou avec un raisonnement mathématique, l’opération mentale qui doit permettre de trouver la solution.
Pour cette énigme, peu d’élèves trouvent la réponse, car ils oublient qu’ils ont deux mains et que le calcul se fait sur les dix doigts et non sur cinq !
Ensuite je suis passée aux charades, rébus, jeux de logique...
Cette activité se déroule deux ou trois fois par semaine. Elle n’est pas cotée, mais s’ils trouvent la solution, ils gagnent un point et lorsqu’ils arrivent à 5 points, les élèves choisissent une friandise de leur choix.
Durant les vacances de Noël, par hasard, en bouquinant dans une librairie, je tombe sur un jeu Quiz [2].
Je l’achète et le leur offre à la rentrée de janvier. Succès fou, car il faut tourner une roulette qui déterminera si on va devoir résoudre une charade, un rébus, un virelangue, un M et Mme... Il y a douze activités proposées. Ensuite, la roulette tourne à nouveau pour désigner le numéro du défi. Pour chaque catégorie, il y en a soixante repris dans de petits livres avec une couverture très colorée.

Ah non, pas ça !

Les mines se renfrognent lorsqu’on tombe sur la catégorie « M et Mme ». C’est vrai que ce n’est pas simple, mais moi, après avoir un peu cherché, si je ne trouve pas, je m’amuse beaucoup avec la solution !
Les élèves en font une histoire de « C’est des prénoms de................, faites-en avec des prénoms arabes, vous allez voir comment on va trouver ! »
M et Mme Camen ont un fils, comment s’appelle-t-il ? Mehdi.
M et Mme Mentaire ont un fils, comment s’appelle-t-il ? Ali.
Le problème ne se situe pas là, ils s’en rendent vite compte. Mais où ?
Première hypothèse, le champ des prénoms est trop vaste. Si je le réduis en donnant une liste plus circonscrite, vont-ils trouver ?
Prénoms possibles : Aude, Élise, Cécile, Édith, Marthe
M et Mme Opiqueur, M et Mme Émoi, M et Mme Vaisselle, M et Mme Ancieux, M et Mme Avuleur.
Réponses obtenues : Martopiqueur, Eau de vaisselle,...
Ils trouvent les solutions, mais les réponses obtenues ne font pas apparaitre clairement le prénom. Peut-être que dans la présentation du travail, je devrais faire deux colonnes, l’une avec « Prénom trouvé » et l’autre avec « Explication », ça les obligerait à dissocier les deux étapes.
Ce que je demande est un travail de sens, mais également d’orthographe. Pour des élèves qui ont du mal avec la norme, présenter des phrases écrites phonétiquement en leur demandant d’une part de dissocier le prénom de ce qu’ils entendent, et d’autre part de retranscrire les réponses correctement, ce n’est pas évident.

M et Mme Ailipotèz

Pour les faire entrer dans la logique du jeu, je tente de leur faire construire des énoncés.
Je pars sur Jeff = J’ai f... et donne 3 exemples :
M et Mme Aipipioli, M et Mme Umélamoquèt, M et Mme Ailidiot...
Enfin, je les vois s’amuser. Évidemment, j’ai supprimé l’étape « recherche du prénom ». Mais ils jouent avec les sonorités et ça les fait rire. Je demande ensuite d’en écrire deux sur ce modèle.
On poursuit avec Jean = J’en ..., Théo = T’es au (x)...
Ça se corse avec Sarah = Ça ra..., « On ne trouve pas, on n’a pas d’idées... ».
Je les renvoie aux outils qu’ils connaissent : le dictionnaire, le Bescherelle. Mais je dois les guider, et même me fâcher pour qu’ils les utilisent. On cherche un verbe qui commence par RA. « Ça rampe, c’est bon ? » Me voilà encore renvoyée à la différence entre ce qu’on voit et ce qu’on entend. D’autres proposent « M et Mme Ralenti ont une fille » et moi de leur expliquer que le « RA » est déjà compris dans le prénom... Moments de grande solitude !
Et puis quelques trouvailles « M et Mme Bsédé ont un fils... » ou encore « M et Mme Lèvemonslip ont un fils »...
La majorité d’entre eux reste proche de la graphie correcte alors qu’il faut introduire un peu de distorsion pour que la réponse ne soit pas trop évidente (par exemple, Théo CPAS).
Aux prochains cours, je vais introduire un nouveau défi. Il s’agira de retranscrire correctement à l’aide d’outils les M et Mme que je leur donnerai en y joignant la solution : Aimeumeusuive Kim, Malozo Mélanie, Manvussa Gérard...
Pour être complète, je devrais sans doute faire des exercices aussi pour créer des noms de famille phonétiques, pour les aider à s’éloigner de la norme, pour faire des ponts entre « ce que je vois » et « ce que j’entends », mais tout ce qui précède a déjà pris du temps, a été laborieux pour certains. Ils se lassent vite d’un même type d’exercices. Le mieux est l’ennemi du bien.
Entretemps, nous sommes revenus aux défis, j’en ai sélectionné soixante nouveaux sur internet, et leur ai donné une liste avec les prénoms possibles pour les réponses. Tous les élèves sont plus actifs, ils cherchent, essaient les différents prénoms. Certains trouvent, et c’est un vrai plaisir de les voir rigoler, d’autres passent encore à côté de la solution, car ce qu’ils disent phonétiquement ne fait pas sens pour eux.

(3) La réponse au titre était « Sam ».

notes:

[1Mathématic et Tac 30 casse-tête pas casse-pieds ! Hoestlandt J. (auteur) et Latyk O. (illustrateur), Nathan.

[2Quiz et défis 100 % ! Clobulle (auteur) et Marcel Pixel iIllustration), Fleurus, 2016.