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28 juillet 2002. Me voilà dans un avion en partance pour Baton Rouge avec dix-sept autres professeurs de français. Notre mission : enseigner le français et notre culture dans des écoles publiques. Nous sommes pour la plupart très jeunes, avec plein de rêves dans nos têtes, surtout depuis que l’on sait qu’on part pour les États-Unis.

Pour ma part, il y a aussi plein d’interrogations... Comment se déroulera la vie là-bas ? Comment sont les écoles, les gens ? Comment remplir correctement ma mission ? Je n’ai peut-être pas assez d’expériences... Je me laisse planer dans l’avion et commence à imaginer ma vie outre-Atlantique...
Quatre jours plus tard, j’apprends que je suis affectée dans une petite ville : Lake Charles, avec en charge une 4e année. Oups ! Voilà la première pression : il y a des tests importants que les enfants doivent passer à l’issue de cette année. Ce que j’ai imaginé dans l’avion commence à se confronter à la réalité. Je ne suis pas au bout de mes surprises.

Quartier Nord de Lake Charles

Il fait très chaud, humide, étouffant, irrespirable. Les rues sont pauvres, les habitations vétustes : ce ne sont pas des maisons, mais de petites caravanes résidentielles, un peu en désordre. Je prends conscience de l’endroit où je suis arrivée. Il s’agit du « quartier noir » de la ville. Serait-ce un ghetto ? Nous sommes en 2002. La guerre de Sécession est finie depuis 1865, et la révolte pacifique de Martin Luther King date des années ’60. Consternation. Peur. Désarroi. Décalage. Pourquoi suis-je là ? Mon étonnement est loin d’être incongru. À la rentrée, dans mon école, on demande de compter le nombre de blancs et de noirs dans les classes. J’apprendrai plus tard que c’est pour s’assurer de la bonne répartition des « différences » dans les écoles. Les Noirs étant regroupés au Nord de la ville, des bus sont affrétés spécialement pour eux afin de les disperser proportionnellement. Ainsi, les apparences sont sauves. Bien plus tard, je découvrirai aussi une plage truffée de drapeaux confédérés. Rosa Parks, Martin Luther King et les autres n’ont pas fini leurs combats sereins à la rencontre des autres dans le respect de la différence.
Heureusement, je ne suis pas toute seule. Ma famille d’accueil m’emmène chez elle et m’aide à trouver un tas de choses utiles à ma vie quotidienne : entre autres, une voiture et un appartement. Je découvre le reste de la ville et... mon école située dans un quartier riche et aisé au Sud de Lake Charles. Je me sens plus rassurée. J’ai l’impression que je vais y trouver davantage de points de repère...

Fin septembre 2002

J’apprends que les résultats de mes élèves ne sont pas bons car ils ne me comprennent pas. La directrice me demande de travailler autrement. Je me sens seule, incomprise, incapable. Les pleurs surgissent. Mais très vite, j’en parle à Brenda, une collègue cajun [1] qui enseigne avec moi dans le programme d’immersion. Elle me rassure, me donne des conseils qui m’aident à mieux comprendre les besoins des parents. Je suis mise en confiance grâce à elle et je décide de résister pacifiquement : je continue à parler en français et à enseigner comme on me l’a appris. C’est là l’essentiel de ma mission.
Entre-temps, je m’installe à Lake Charles sans m’imprégner de l’ambiance locale. J’ai encore besoin de me rassurer. Alors, je reste avec les Belges et les gens de mêmes origines. On vit ensemble avec l’illusion d’avoir intégré la vie américaine.
Les vacances de Noël sont là. Je rentre à Bruxelles pour passer les fêtes en famille. Le choc. J’apprends un double décès. Encore des pertes de points de repère. La haine et l’injustice naissent en moi. L’incompréhension aussi. Je ne trouve plus de sens à rien. Le retour en Louisiane est difficile. J’essaye tant bien que mal de retrouver ma vie d’avant à Lake Charles...

27 février 2003

Mon travail est évalué par les Belges et les Américains. L’évaluation est bonne, mais les Américains ne montrent pas d’enthousiasme. Bien au contraire. On m’impose une pression qui me déstabilise à cause des fameux tests de fin d’année. La directrice me conseille de continuer à enseigner sans changer ma méthode mais le ton est si sec que je ne me sens pas respectée. Il s’agit peut-être d’une mauvaise interprétation de ma part, mais telle est l’attitude des Américains face au travail. Les Belges ne comprennent pas non plus mon sentiment. Je me sens peu soutenue. C’en est trop. Je terminerai ma mission, mais je décide de retourner en Belgique à la fin de l’année scolaire.
Je me tourne alors vers les gens qui jusque-là m’ont accordé du crédit : Brenda et Lydie, une collègue française réellement intégrée à la vie de Lake Charles. Grâce à elles, je vais connaitre d’autres gens : les autochtones, cajuns pour la plupart. Je pense à cette très vieille dame pliant des cartons de gâteaux dans une boulangerie et parlant le vrai français cajun, à ce monsieur tenant une pompe à essence un peu archaïque sur une route perdue de Louisiane, à ce jeune étudiant cajun de Lake Charles, amoureux du français au point d’en faire des études universitaires et connaissant mieux Baudelaire que moi, à toutes ces personnes dans ce petit café typiquement américain perdu au milieu de ma ville d’adoption, à ces conversations plus ou moins longues qui m’ont fait réfléchir et rencontrer la différence. Voilà la vraie Louisiane. Je commence enfin à m’intégrer, à trouver un équilibre. Je me sens mieux, moins seule.
Malgré cela, un besoin de retrouver des repères linguistiques et culturels se fait sentir. Je pars une semaine en Martinique. Je reviens gonflée à bloc, prête à affronter une dernière fois ces différences.

À mon retour...

La directrice souhaite me réengager. Son discours est toujours aussi rigide. Mais je me sens rassurée dans ma décision. J’ai pu m’adapter à la vie américaine, grâce à ces multiples rencontres uniques. Mais je ne parviens pas à accepter cette conception du travail. Aussi, je lui fais part de mes impressions et mes sentiments qui expliquent mon départ définitif. Dans ce pays, loin du mien, seule face au pouvoir, j’ai osé m’exprimer.
Mon but est atteint. J’ai mené ma mission à bien, comme je l’avais espéré, forte d’une expérience inoubliable. J’ai compris l’importance de l’hétérogénéité et de l’intégration. La première est une richesse pour la deuxième. Chaque culture se vaut. On a tous à apprendre des uns et des autres. L’intégration ne se vit pas uniquement dans la relation autochtone/allochtone, mais dans n’importe quel groupe formé d’êtres humains, voire même par rapport à soi : comment intégrer ma personne dans mon école, dans ma ville, dans la société ? On remet en question sa personnalité pour mieux l’accepter. On a tous en soi des richesses à découvrir, à intégrer, d’abord dans son for intérieur, ensuite dans notre monde humain.

notes:

[1Les Cajuns sont des Américains, descendants des Acadiens, eux-mêmes descendants des premiers immigrants Français. Il n’en reste que très peu, à l’heure actuelle en Louisiane, qui parle encore le français.