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C’est une langue belle à qui sait la défendre
Elle offre des trésors de richesses infinies
Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre
Et la force qu’il faut pour vivre en harmonie (Yves DUTEIL, La langue de chez nous)

Dans les années 90, 5e technique de qualification, cours de français. Je débute dans l’enseignement. Je reçois l’injonction d’étudier La chanson de Roland et la littérature du moyen âge. J’obéis. Les élèves que j’accompagne voient les choses autrement : ce programme a très peu de sens pour eux. Eux, ils ne sont pas bien avec leurs difficultés à écrire. Ces jeunes de 17 ans — et plus — ne peuvent utiliser la langue française pour coucher sur papier, avec justesse, leur pensée. Pire, ils ne s’en sentent pas capables. Ils le voudraient pourtant. La situation m’interroge sur mon rôle de « prof de français ». Pourquoi dois-je enseigner cette littérature alors que les attentes explicites et les besoins des élèves se trouvent ailleurs ? Quelle image construisent-ils d’eux-mêmes et de la langue en traversant cette expérience scolaire ? Cette expérience professionnelle fut décisive.

Auteur de son œuvre

Car depuis, le projet que je nourris résolument pour les élèves de tout âge est de leur enseigner la maitrise de cet outil de développement personnel, cet outil de pouvoir sur soi et sur le monde qu’est la langue française (en l’occurrence). Que chacun des élèves ou étudiants se sente à l’aise avec cette langue de communication et de pensée, développe un « savoir communiquer » oralement ou par écrit. C’est selon moi la priorité de ce qu’on appelle, dans nos écoles, « les cours de français ». Enseigner que l’outil est au service de l’homme. Enseigner la maitrise de l’outil.
Il s’agit bien de rendre chaque élève « compétent » dans la maitrise de l’outil de communication. Il s’agit de l’apprentissage — et de l’enseignement — d’un travail d’artisan, minutieux, patient. Il s’agit de devenir « auteur » de son œuvre, de maitriser des techniques et de développer un « tour de main ». J’aime cette image de l’artisanat. C’est une question de point de vue sur les finalités. La maitrise du tour de potier (l’outil) est utile si l’on a l’ambition de réaliser une poterie, sa poterie. C’est l’ingénieur qui étudie le tour de potier, le linguiste qui étudie la langue. L’artisan les utilise.
« Écrire pour moi, c’est s’aventurer dans l’inconnu, son propre inconnu. Qui peut réellement dire à la virgule près ce qu’il va écrire lorsqu’il prend la plume ? Qui peut ne pas se demander “tient, si je tournais ça autrement ?” » (Michel, Bac 2)
La rencontre d’œuvres réalisées par des artistes reconnus, de « grands auteurs », ou par des pairs, trouve une partie de son intérêt dans la possibilité de transposer, de détourner, d’essayer à son tour. L’artisan apprend son art en le pratiquant, en essayant, en ratant, en recommençant, en confrontant… L’auteur apprend le patient travail de l’écriture en pratiquant la langue écrite, en essayant, en ratant, en réécrivant… C’est exactement là que devrait se trouver d’abord l’enseignement de la langue française. Et la technique, la maitrise du code, la connaissance des auteurs ou le développement d’une culture littéraire peuvent s’y articuler.
Cette conception implique un radical changement de posture et de gestion de la classe : chaque élève est auteur ! L’enseignant est artisan lui-même. Finis donc les textes comme « devoir à domicile ». C’est au sein même de la classe que l’on va écrire et s’entraider à le faire. Silence, ici on écrit ! … Formez des groupes de lecteurs autour d’un auteur : on échange à propos de son texte et on l’aide à en épingler les atouts.
« Je pense qu’il faut préparer l’écriture en classe, faire participer les enfants, pointer leurs réussites et leurs difficultés afin de les aider au maximum en classe. (…) C’est notre boulot d’aider les enfants à avoir une relation positive à l’écriture.  » (Mathilde, Bac 2)

Sans perdre sa plume

Récemment, un de mes enfants est revenu à la maison tout désemparé : il n’arrivait pas à réussir sa fameuse et canonique « dissertation ». Il avait pourtant l’impression d’en avoir des choses à dire sur le sujet, il ne doutait pas de la pertinence de sa réflexion ni de la qualité de ses arguments – dont il était même assez fier. Il avait consacré plusieurs heures à s’y essayer… Rien à faire ! « Le texte n’est pas structuré » — 10/20 ! Les textes des étudiants que j’accompagne regorgent d’exemples de ce type, témoignant de souffrance, voire de la violence que peut engendrer la note certificative, non négociée, souvent incomprise :
« […] J’ai perdu toute confiance en ma plume. Je pense avoir perdu cette confiance suite aux nombreuses critiques concernant mes écrits. Je suis consciente, depuis de nombreuses années maintenant, de mes lacunes orthographiques. Mais il ne s’agissait pas que de cela. Mes écrits, que je croyais bons, étaient relégués au rang de nuls (…) J’espère donc, dans le futur, reprendre en main mon écriture et renouer de nouveaux liens solides avec celle-ci. » (Brigitte, Bac2)

Mon fils et moi nous sommes donc, le temps d’une soirée, installés au tour de potier. Que veux-tu dire ? Qu’est-ce que ça change si tu développes cette idée-là avant celle-là ? Et si on cherchait un autre mot ? Là, je ne comprends pas ton raisonnement, on dirait qu’il manque une étape… L’enseignant a expliqué, en classe, comment il fallait faire. Peut-être l’a-t-il montré. Pour ma part, j’accompagne mon fils dans le travail artisanal et minutieux de la langue et de la pensée critique. Travail agréable, à quatre mains. Complicité et bienveillance. Conclusion de l’élève : Je ne comprends pas pourquoi on ne fait pas ça en classe ! Et je me mets à rêver d’une dissertation collective, pour laquelle la recherche d’idées et d’arguments est menée en classe, la planification du texte est guidée et négociée… et le texte est dicté par les élèves à l’enseignant, qui apporte son savoir-faire d’artisan expérimenté pour trouver les tournures et les mots adéquats, pour attirer l’attention sur l’un ou l’autre aspect stylistique ou grammatical…
« Il est très difficile d’aider les enfants à progresser quand chaque texte est personnel et dépend très profondément du vécu de chacun : il faut garder tout ce que l’on sait sur l’enfant à l’esprit tout en le tirant vers le haut. Il faut se centrer sur la production, mais garder les démarches à l’esprit… Que de défis à relever pour réussir à former de futurs “auteurs” !  »
(Hervé, Bac 2)

Rencontrer des artisans

Nous le savons, on écrit et on lit (trop) peu au sein des classes. Comment dès lors les jeunes construisent-ils progressivement leur artisanat ? Où et comment apprennent-ils réellement à lire et écrire ?
«  J’ai toujours été très attiré par l’écrit. Cela remonte sans doute à mon enfance et aux nombreuses histoires que me racontaient mes parents avant de dormir. Ces derniers étaient de grands lecteurs dans leur jeunesse. Mon père dévorait les livres et en avait toujours un sur lui. J’aime beaucoup lire. » (Alain, Bac 2)
« Toutes ces “armes” (NdR : armes langagières) que je me suis formées ne se sont pas faites toutes seules, j’ai eu besoin de coups de pouce de la part de mes enseignants, mais aussi et surtout du milieu extérieur. » (Paul, Bac 2)
Cet étudiant qui reçoit les coups de pouce nécessaires en dehors de l’école surtout, mon fils qui trouve le soutien à la maison... Et les autres alors ? Tous ceux que j’ai croisés qui ne bénéficient pas de ces soutiens extrascolaires ? Ceux qui rencontrent peu d’artisans en dehors de l’école ? Et voilà que, si nous n’écrivons pas ensemble dans les classes, le risque est grand que les jeunes les plus démunis en dehors de l’école le soient plus encore au sein d’une école qui vise, régule et mesure l’apprentissage à partir du résultat uniquement.
Il nous faut donc reconsidérer le travail du « professeur de français » : construire une culture de l’écrit, travailler l’écriture en classe et accompagner l’émergence du style de chacun… puisque, sans cet accompagnement, l’aboutissement inévitable serait une accentuation des différences socioculturelles. À y regarder de plus près, un renoncement implicite à ce projet est malheureusement visible, tant à l’école primaire que secondaire. En feuilletant les classeurs des élèves, on rencontre des chapitres tels que : connaitre les courants littéraires et les grandes œuvres ; les types de textes et leurs structures dominantes, l’analyse de phrases de manière systématique ; des listes de verbes à conjuguer ; les règles d’accord… Devant des savoirs bien circonscrits et déclaratifs les élèves ne sont-ils pas à armes plus égales ? _ L’enseignant enseigne ce qu’il faut savoir, ce qu’il faut comprendre. L’élève reçoit et redit ou applique à son tour. Ainsi, les réelles difficultés d’expression, importées dans les classes par chaque élève, sont contournées. Ce faisant, les cours de français évacuent l’usage au profit de la norme, de la « bonne langue française ». Et voilà comment l’homme devient au service de l’outil ! … Le tour de potier mène la danse et l’élève s’y plie. Il doit trouver ce qui est « juste », l’utiliser « correctement », et non pas essayer de façonner sa pièce. L’enseignant est rassuré : l’élève sait ou ne sait pas !
Et pourtant…
« Pour moi, écrire c’est pouvoir donner forme à ce que nous pensons. C’est un moyen de s’exprimer et de communiquer. C’est un apprentissage qui doit être pris au sérieux dès le plus jeune âge. » (Chloé, Bac 2)

Alors non ! C’est certes difficile, mais je ne renonce pas. Gageons que l’école peut amener chacun, quelle que soit son histoire, à se sentir suffisamment à l’aise dans la manipulation de la langue écrite. Allons-y écrivons ! Lisons ! Menons ce travail en classe ! Pratiquons la « dictée à l’enseignant » ou les « ateliers d’écriture ». Asseyons-nous ensemble près du tour… développons des tours de phrase, des tours de pensées et d’idées (dé) tournons les mots de la langue… et allons chercher tout ce qui pourra nous aider à faire émerger un style, des styles. Pour y arriver, il y aura bien sûr des « choses » à savoir. Certes, les itinéraires ne sont pas linéaires : il y a des tours et des détours, des demi-tours, des « tourne en rond », des entraides nécessaires, des essais, des ratures. Enseignons une culture du brouillon. Soyons innovants dans les démarches proposées, créateurs de contextes et de conditions propices. Osons interroger la place de la certification. Afin que la « langue française de l’école » soit la langue des locuteurs, la propriété de ceux qui la parlent, qui l’écrivent… que les élèves, les enfants et adolescents, y reconnaissent un pouvoir sans cesse grandissant sur soi et sur le monde. L’urgence est là. Le reste, le développement d’une culture littéraire et linguistique, s’y articulera. Je propose un slogan pour le cours de français à l’école : « Amenons nos élèves à prendre, ensemble, le pouvoir ! » Quand je disais « changement radical de posture »…