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Pour ceux qui travaillent avec des enfants, la question des apprentissages est omniprésente. Des résultats sont attendus de tous. De tous, mais pas nécessairement des enfants avec qui nous travaillons à l’Antenne 110. [1] Pour eux, peu importe de savoir lire ou écrire, ils ont même plutôt l’air de se défendre de tout ce que l’on pourrait vouloir leur enseigner.

Les enseignants auront certainement pu vérifier qu’il est fréquemment nécessaire de faire des détours pour captiver l’attention des élèves. Théoriquement, seules les limites de notre imagination nous arrêtent dans cette recherche.
Dans notre institution pour enfants autistes, ces détours sont continuels et une condition nécessaire à toute possibilité de travail. Nous ne disposons malheureusement pas de recette, de méthode clé sur porte pour savoir comment faire avec eux. Ces enfants, souvent mutiques, recherchant l’isolement, ne nous demandent rien et sembleraient vouloir qu’on en fasse autant, qu’on les laisse tranquilles dans leurs répétitions. Pourtant, nous avons un rôle à jouer, des responsabilités à prendre. Face à ces enfants qui ne nous disent rien, voire nous évitent, plongés dans des stéréotypies, des mouvements pour nous énigmatiques, comment « partir d’eux » ? Parler foot, Hanna Montana ou bonbons, rien n’a de sens avec eux. Ils nous dévoilent, au départ, peu de « portes d’entrée » pour pouvoir travailler AVEC eux. Nos seuls points de départ, c’est ce que nous observons, en rendant notre présence la moins intrusive possible. Essayer que, petit à petit, ils nous fassent une place, que l’on devienne lieu d’adresse. Ces stéréotypies, qu’elles soient mouvements du corps, d’objets, des balancements, des cris… ces petits riens sont nos seuls outils de travail au départ. Il est donc impératif d’y être attentif et d’en tenir compte.

Seule l’image

Quand Martin arrive à l’Antenne 110, il ne parle pas, évite les autres, enfants et adultes. Notre voix lui est insupportable, soit il s’isole, soit il se bouche les oreilles. Il se passe de toute demande de notre part, faignant de nous ignorer. Il consacre tout son temps à chercher ce qui peut refléter son image, que ce soit un miroir, son ombre, une fenêtre, une casserole… Le regard plongé dans cette image, il incarne des personnages : soit un chanteur dont il reprend les gestes (même articulatoires, mais aucun son ne sort de sa bouche), soit un guitariste, soit un batteur, son personnage de prédilection. Sa maman nous dit qu’à la maison, il passe son temps à regarder des clips de rappeurs américains. Il en reproduit la gestuelle. Le matin, il choisit seul ses habits, il sait le look qu’il doit avoir et peu importe s’il gèle, le pull ne fait pas partie de sa panoplie, la veste non plus, il doit toujours être en T-shirt. Des lunettes solaires, même découpées dans du papier, même en plastic rose, complètent son look. Toute intervention de notre part, que ce soit pour mettre un pull, le décaler de son reflet, ranger les lunettes, le fait hurler, parfois pleurer. Nous ne faisons pas partie de son monde, seule l’image compte.

Un batteur et son image

En promenade, il n’est pas avec nous, il inspecte scrupuleusement le sol, ramasse un bâton puis un autre jusqu’à ce qu’il trouve ceux qui lui conviennent, il va les tailler à la bouche, vérifier leur mouvement, le bruit qu’ils font quand il s’en sert comme des baguettes de batteur. Tout ce qu’il trouve va être détourné pour devenir des baguettes : ses couverts, des marqueurs, des lattes, des pailles… Il joue sur n’importe quelle surface : tables, éviers chaises, appuis de fenêtre. Si les baguettes lui sont retirées, il joue avec ses doigts en imitant le son qui aurait pu être produit. Si l’image compte, s’il est toujours en représentation, il ne joue pas pour nous, il n’est pas à la recherche de spectateurs, nous ne comptons pas. C’est lui, son être qui est en jeu, il semble devoir se soutenir de cette image.

Partir de Martin ! Certains collègues plus musiciens que moi vont pouvoir travailler avec lui la batterie. Il est important de prendre en compte et de travailler ce que Martin nous amène. Mais nous n’allons pas tous nous mettre à jouer d’un instrument avec lui. Dès lors, comment travailler autre chose avec Martin ?

Un batteur, son image et un pari

Avec Sabine, une collègue, nous avons fait le pari de lui proposer un atelier « cheval ». Tous les vendredis matins, nous irons avec quatre autres enfants faire de l’équitation. Voilà bien un pari loufoque ! Martin n’a jamais fait preuve du moindre intérêt pour les chevaux, sortir de l’Antenne 110, c’est quitter les miroirs, mettre un pull, un manteau car en hiver il gèle au manège… Rien à priori pour séduire notre batteur. Si Martin ne parle pas, il n’en est pas moins très bruyant : il crie à la moindre contrariété, pleure, est très opposant si l’activité ne lui convient pas.
Dès le premier atelier, il est clair que ce que nous lui proposons n’a aucun intérêt pour lui. Ou plutôt, il en dévie lui-même l’activité : au lieu de venir près des chevaux pour lesquels il n’a même aucun regard, il repère dans la cour une porte vitrée. Spontanément il se met devant cette porte et reprend ses activités de batteur devant ce « miroir ». Il refuse d’en bouger, crie, pleure si on l’invite à venir près de nous ou des chevaux. Nous partons malgré tout en promenade, les autres enfants sont sur leur cheval, Martin et moi, on marche. Au départ, il pleure, traine puis se console et consent à avancer au rythme de ses découvertes : des bâtons ; je dois juste essayer de l’empêcher de faire de la batterie sur les voitures que nous croisons. L’atelier suivant se déroulera à peu de choses près de la même façon. Il faut que quelque chose bouge, mais quand et comment ? On décide alors d’amener un grand miroir au manège pour le disposer près des chevaux, espérant que Martin nous rejoigne un peu. Martin ne regardera même pas ce miroir « importé » préférant de loin sa porte.

Un cavalier

Les autres enfants de l’atelier, autistes ou non, ont des réactions différentes à la présence des chevaux, certains ont peur, d’autres sont pressés de monter, d’autres posent des tas de questions, mais Martin semble ne même pas les voir. Pourtant, très vite, il est habitué aux départs du vendredi matin, il met sa veste, se prépare sans difficulté, se fâche si, pour cause de travaux sur la route, nous devons dévier de notre trajet habituel. Même pendant la promenade, il nous fait savoir si on dévie de nos habitudes par des cris. Il est donc d’une certaine façon tout à fait au courant de ce qui se passe ou est censé se passer, malgré son manque d’intérêt apparent. Il a une présence différente des autres, mais qui nous encourage à poursuivre. Il se fait sa place à son rythme, à sa façon.

Et un jour, on ne sait pourquoi, il quitte provisoirement la porte, s’approche d’un cheval. Je pose alors ma tête sur le flanc du cheval et Martin fait comme moi ; puis, avec les doigts, je joue de la batterie sur le dos de l’animal, à nouveau Martin me suit. Martin a un grand sourire.

Quelques minutes plus tard, il va vouloir monter. Hisser Martin ne va pas être simple, mais ses cris nous guident, on comprend vite qu’on ne peut pas le toucher, c’est lui qui prend appui sur nous ; nous ne pouvons ni le porter, ni le tirer. Déterminé à monter, il se sert de nous pour grimper, sans nous ménager. Une fois sur le dos du cheval, il est souriant. En promenade, il ne crie pas, ne joue pas de batterie, semble apaisé, bercé par les mouvements du cheval, il se tient droit et n’a pas besoin du support de l’image pour être un cavalier.

Depuis, à chaque atelier, il prend lui-même l’initiative d’aller chercher l’escabeau pour monter, râle bruyamment s’il doit attendre, refuse de se prêter aux rituels de brossage du cheval ou de pose de la selle. Son premier et seul intérêt quand il arrive au manège est de pouvoir monter à cheval. Même s’il ne semble pas avoir, comme d’autres enfants, développé une accroche « affective » avec son cheval, il est présent, décalé de ses interprétations imaginaires ou en tout cas en a inventé une nouvelle.

Partir de Martin était une étape primordiale, un point de départ à un voyage vers de nouveaux horizons qu’il a pu accepter parce qu’il avait l’assurance que nous respections ses temps, ses conditions. Il aurait été voué à l’échec si nous avions attendu que Martin fasse d’emblée de l’équitation tout simplement parce que tel est l’intitulé de l’atelier, que c’est le jour et l’heure où l’on va au manège. Il a fallu que nous fassions un petit écart, un détour par la porte vitrée pour lui rendre l’activité possible.

notes:

[1L’Antenne 110 est un établissement de rééducation conventionné par l’INAMI pour recevoir des enfants souffrant de troubles envahissants du développement et de troubles graves de la personnalité. L’Antenne accueille une quinzaine d’enfants dont les difficultés nécessitent une prise en charge intensive. La socialisation et la réinsertion scolaire constituent les objectifs de fond visés par l’ensemble des rééducations.