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L’école maternelle n’est pas obligatoire, et apprendre à lire et à écrire aux enfants ne devrait pas se faire avant l’âge d’obligation scolaire. Mais les pressions existent bel et bien, et les institutrices maternelles se sentent souvent obligées de « faire de l’écrit » avec les petits. Mais est-ce là une bonne raison pour faire « un peu de tout » sans trop savoir pourquoi, en composant sa sauce avec les ingrédients qu’on a sous la main ?

Mon parcours professionnel en tant qu’institutrice maternelle m’a permis - en quinze ans - de déambuler dans pas moins de huit écoles, dans des quartiers, des villes différentes, avec des populations d’enfants, de parents et d’enseignants de toutes sortes. Partout l’on semble conscient qu’il faut amener l’écrit avant l’entrée en primaire, avant l’apprentissage de la lecture. Ça, oui. Mais jamais je n’ai trouvé autant de divergences de points de vue de la part des gens de terrain. Les influences sont diverses : les méthodes pratiquées en primaire, le projet d’établissement, la pression des parents, l’âge de l’enseignante...

Malheureusement, l’approche de l’écrit se fait encore trop souvent « à la bonne franquette » : l’écriture imprimée minuscule ou majuscule ; la cursive avec la problématique du a/ ? ; avec référentiel imagé ou non ; l’article défini ou indéfini ; le singulier ou le pluriel en fonction de l’image associée... Bref, chacun, chacune y va du bon sens, en fonction de son histoire personnelle, des influences livresques ou de la place sur les fiches servant de supports...

Des écritures sur les murs

Que peut-on voir en maternelle au niveau de l’écrit ? Qu’est-ce qui s’écrit, et comment ?

Tout d’abord les prénoms des enfants aux portemanteaux, avec une écriture manuelle ou dactylographiée, réalisée par l’adulte ou les enfants eux-mêmes, allant du 0,5 cm au 10 cm et demi en fonction de la place, du nombre d’enfants et de la longueur de certains prénoms. J’ai même vu des prénoms avec des yeux, une bouche ou transformés en fleur « pour aider l’enfant à le reconnaitre » !

Ensuite, dans les classes, des affiches publicitaires aux peintures commentées en passant par la dernière recette culinaire, les écrits sont aussi variés que le sont les personnes qui y travaillent. L’écriture est grande, petite, imprimée, cursive, penchée, épaisse, colorée. Parfois en hauteur dans la classe, parfois à hauteur des enfants.

D’autres classes révéleront des écrits abondants servant à indiquer des consignes de vie sociale (ici je range mon cartable) ou d’organisation spatiale (le coin des collations). L’écrit permet de respecter un règlement (lois dans les ateliers), de garder en mémoire (commentaires écrits sur les dessins), ou encore de vérifier des informations (lecture d’affiches). Il permet également aux tout petits d’entrer dans le monde imaginaire des histoires (livres lus).

Une autre façon d’aborder l’écrit en maternelle se situe au niveau de la production. L’écrit productif, c’est apprendre aux enfants à écrire leur prénom, d’une institutrice convaincue de l’écriture imprimée à l’autre, qui exerce l’écriture en cursive dès la rentrée scolaire afin de « préparer les enfants à l’entrée en primaire »... Cela peut également se faire sous forme d’écriture « spontanée » où l’enfant s’exerce librement en recopiant des lettres ou des mots par exemple.

De toute évidence, les constatations sont là : les écrits sont partout en maternelle, de plus en plus présents et de plus en plus tôt. Ainsi, dès l’entrée à l’école et dès leur plus jeune âge, les enfants sont amenés à côtoyer l’écrit, plus ou moins intensivement et de manière plus ou moins réfléchie en fonction des enseignants que le hasard mettra sur leur chemin. Malheureusement, on assiste trop souvent à une disparité dans les méthodes utilisées.

Ouvrir des portes

À voir autant de disparité au niveau de l’écrit dans les écoles maternelles, je m’interroge sur ce qui fait qu’il n’existe pas d’unité (ou très rarement) dans les équipes, qui mettrait l’enfant dans une continuité logique depuis sa première maternelle jusqu’à l’entrée en primaire.

Je constate bien souvent que les institutrices sont livrées à elles-mêmes et tentent de faire de leur mieux avec les moyens dont elles disposent en faisant preuve d’une bonne dose de créativité. Malheureusement, chacune travaille dans son coin et les concertations servent le plus souvent à organiser des horaires plutôt qu’à débattre sur le fond. Or, sur le sujet il y aurait matière à débattre...
Autant de disparité dans les méthodes et de divergences de point de vue avec parfois des oppositions réelles, devraient pouvoir se partager entre collègues pour que prenne sens le pourquoi des choix de chacun, parce que rien ne se fait au hasard et qu’il est important d’arriver à se positionner pour savoir où on va et ainsi faire face aux pressions existantes.

Face aux demandes... pressantes

Les pressions, ce sont les parents trop bien préoccupés par l’éducation de leurs rejetons, c’est le directeur qui demande des comptes à ses enseignants, ce sont les collègues « d’en haut » qui arrivent à culpabiliser celles « d’en bas »... C’est aussi l’inspectrice qui parle de « l’importance des traces écrites en maternelle », et l’animatrice pédagogique qui insiste sur « l’immaturité oculomotrice » (savoir écrire) des enfants de cinq ans... Et finalement les institutrices maternelles, une fois seules dans leurs classes, ne savent plus que faire mais font quand même, quitte à le faire seules...

L’école apprend à lire et à écrire, c’est même l’une des attentes les plus fortes qui pèse sur ses épaules, depuis longtemps et partout dans le monde. La maternelle existe chez nous, est fortement fréquentée mais non obligatoire. Une sorte de pré-école, où rien n’est vraiment imposé et où on ne peut rien obliger. Conclusion : un programme trop vague, une formation initiale trop peu approfondie, des formations continuées qui suivent les modes et les mouvements, des lectures belgo-franco-canadiennes adaptées. Et dans tout ça des instit’s qui évoluent bon gré mal gré, « au pif » et au hasard des rencontres.

Cette réalité ne devrait toutefois pas conduire les institutrices maternelles à « faire » de l’écrit parce que tout le monde en fait, parce que « ça fait bien » devant les parents, l’inspectrice... De toute urgence, et pour éviter de « faire pour faire », il me semble impératif que des équipes se forment afin de réfléchir ensemble au pourquoi et comment permettre l’entrée dans le monde de l’écrit dès la maternelle. Une attitude commune que nous pourrions défendre nous permettrait de faire face aux pressions existantes, réelles, des parents désormais très investis dans l’éducation de leurs enfants.