Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

À Dar al Amal, une maison de femmes, Fadila a proposé de regarder avec les femmes qui le souhaitent, le documentaire Mémoires d’immigré.

Fadila m’a demandé de venir « m’occuper de faire venir et d’organiser la parole qui va se dire après le film ». Nous avons décidé d’inscrire cette journée dans de l’avant et de l’après : nous voulions que ce soit l’occasion de plus que film et débat.

J’ai d’abord tenu à savoir d’où venait l’idée de montrer ce film. J’ai donc questionné Fadila. Elle évoque des marques, traceuses de tournants pour elle : « Tu sais, moi, ce sont plusieurs moments qui ont mis des lumières dans ma tête : l’histoire de mes parents, la place de mon père ouvrier, ma fierté d’être fille d’ouvrier immigré. Du début, je ne me souviens que d’un train et de ma maman qui pleure. Un peu plus tard, de sa solitude de femme isolée.

De mon père, je savais que c’est lui qui apportait l’argent pour manger mais sans plus. Il ne disait rien ni de son travail ni de ses humiliations, pour ne rien faire peser sur ses enfants, pour ne pas leur donner une mauvaise image des gens ou de la haine.

Quand nous sommes allées avec l’école rencontrer les ouvrières de chez Salik dans leur usine avec toutes ces machines, j’ai été touchée. J’ai vu de près qu’être ouvrier ce n’était pas rien. J’ai vu de près une lutte collective pour le travail et la dignité. Et quand j’ai fait moi du nettoyage, je n’ai pas eu honte de ce poste. »

Plus tard, j’ai vu le film Mémoires d’immigrés. Il m’a fait toucher d’encore plus près l’histoire de mon père et des autres, leur courage, leurs souffrances, leurs espoirs. Et du coup, j’ai porté un regard différent sur mes parents.

Je pense que mes forces pour travailler à changer des choses viennent de ces moments et de la conscience du trajet de mes parents.

C’est pour cela que j’ai proposé qu’on passe ce film à Dar al Amal et qu’on y invite toutes les femmes de la maison et celles de mon école. Je voudrais qu’elles sachent bien d’où elles viennent -beaucoup ne le savent pas encore- qu’elles puissent parler de leur histoire et qu’elles y trouvent aussi des forces. »

Elles sont venues

La décision de voir ce film a donc été prise avec les femmes suite aux propos que Fadila leur a tenus parlant des effets de ce film sur elle-même.

À ma question de savoir ce qui leur avait donné envie d’être là, elles répondent : « Parce que je suis immigrée, parce que Fadila nous a dit... parce que... ma volonté intérieure, parce que je suis italienne, parce que ma belle-mère est marocaine, parce que j’ai ici des amies, parce que je travaille ici, parce que j’ai été invitée, parce que j’ai de la curiosité, parce que je veux savoir... ».

Trente-trois Femmes sont venues pour regarder ce documentaire pendant trois fois cinquante-cinq minutes (le film est organisé en triptyque : il donne successivement la parole aux pères, aux mères et aux enfants)puis, en parler, pendant et après le repas commun.

Pendant le film, l’attention était très grande même devant du discours ou des éléments d’histoire plus difficiles à saisir au vol.

Elles ont dit

Des éclats de surprise, de souvenirs et de révoltes ont giclé dans le débat. Tantôt dans les larmes nouées, tantôt dans les sourires, tantôt dans les interpellations.

- Mon père est venu ici très jeune, d’Espagne. Il m’a expliqué que l’embaucheur donnait une poignée de main, pas pour dire bonjour, mais, comme dans le film, pour sentir à la dureté de l’intérieur de ses mains, s’il avait des mains de travailleur.

- C’était une main d’œuvre. On ne les a pas traités comme des êtes humains. On ne fait pas attention à ce qu’ils ressentent.

- Pour qu’ils viennent, on leur a dit qu’ici l’argent tombe du ciel et quand ils sont venus ils ont dit : « Il est où l’argent ?

- On les a invités pour travailler et on les a fait habiter dans des baraques. Ça fait mal.

- Ils étaient habitués à être écrasés déjà dans leur pays, avec les Français. Ils ne se révoltaient pas. Ils étaient habitués. Ils pensaient que ce ne serait pas pour longtemps.

- C’est pas possible que des humains font ça à d’autres humains.

- Ma mère était seule, sans parler français.

- Je suis rentrée ici seule, sans famille. J’ai accouché seule. Je travaillais. Où mettre mon autre enfant quand je devais accoucher ? J’ai donné mon enfant à des gens que je ne connaissais pas. On aurait dit qu’on m’arrachait mon enfant. Ça, c’était dur.

Suivit une discussion autour de « immigré » :

- On nous dit toujours « immigrés ».

- Mais oui, nous sommes immigrés. Ce n’est pas un problème !

- Et tu es traitée comme une belge ?

- Non, on ne sera jamais traités comme des Belges.

- On est des immigrés, il faut l’accepter ! Si on accepte nous-mêmes, on est plus à l’aise face aux autres, on sait mieux réagir.

- Le problème, c’est quand on est traité différemment.

- Il est temps de changer nos regards et les regards. Maintenant, il s’agit d’enfants d’immigrés, plus d’immigrés.

- Mon enfant m’a dit : « Maman, je suis né en Belgique, mais je suis quand même marocain. »

- Je dis aux Marocains : « N’oubliez pas d’où vous venez ».

- Je ne peux pas dire que je suis chez moi au Maroc,

- Moi aussi... ça fait quatorze ans que je suis en Belgique. Je ne veux pas retourner au Rwanda.

- À mes enfants je ne dis pas que chez eux c’est là-bas.

- Mon fils, il veut rester ici.

- Mais des enfants qui ne trouvent pas de travail, ils pensent que c’est mieux d’aller là-bas.

La question se pose alors : que faire avec notre histoire ?

Elles ont agi déjà

« Les femmes ont une force terrible » dit quelqu’un. « On a déjà fait beaucoup. On a travaillé. On a nos enfants. On vient ici à Dar al Amal. Il y a toutes sortes d’ateliers : Éducation des enfants, cuisine, couture, permis de conduire, français, néerlandais, sport, théâtre, perles, etc.

Il y a eu des déléguées des ateliers qui se réunissaient en réunion de déléguées avec les animatrices, pour faire des critiques et des propositions. »

Pour présenter le livre des vingt-cinq ans de Dar al Amal, quelques femmes ont eu l’idée de faire la conférence de presse dans un café. Or les cafés du quartier sont fréquentés uniquement par des hommes. Après hésitation de beaucoup, elles ont fini par y être une quarantaine ! Je m’en souviens... On était là comme faisant une bonne blague et les femmes étaient très fières, d’être là, mais aussi de montrer aux hommes que pour leur livre des vingt-cinq ans, deux ministres venaient dans ce café !

Elles ont monté une pièce de théâtre aussi « Résidence Ribaucourt ». Certaines n’avaient jamais parlé en public et par cette pièce elles disaient des pans de vie, pour la première fois. Elles en ont même dessiné pour le livret d’accompagnement.

« Début 2005, elles trouvaient que leur quartier était beaucoup trop souvent pointé comme une zone de non-droit. Elles ressentaient cela comme une attaque contre leurs efforts pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants. C’est pourquoi elles ont organisé le 29 avril 2005 une marche silencieuse de la rue de Ribaucourt au Parvis St Jean Baptiste à Molenbeek Saint Jean. Elles ont reçu à cette occasion le soutien d’autres organisations féminines de Molenbeek et elles savaient ainsi qu’elles n’étaient pas seules. Cette « marche blanche silencieuse » à Molenbeek fut un signal très fort. Quelques centaines de femmes débarquèrent en groupe dans la rue. Elles exprimaient ainsi leur sens citoyen en utilisant une arme traditionnelle des démocraties occidentales : une marche, une manifestation, avec un ordre du jour positif ».

Elles veulent continuer

- Tout ça me donne envie de continuer et aussi de comprendre plus » dit une femme à la fin du débat.

- Ça me donne la force de lutter pour que les jeunes s’en sortent.

Ces mots font comme une toile de fond aux propositions de suites.

- Ce serait intéressant de rassembler des documents belges sur l’immigration marocaine et de faire une exposition à montrer aux jeunes.

- J’aimerais qu’on passe ce film dans les écoles pour que les jeunes sachent plus.

- Ce serait bien que celles qui veulent racontent leur histoire.

- Raconter l’histoire, c’est une manière de ne plus se taire.

- Et elle doit être lue, l’histoire, par d’autres gens.

- Il faut faire encore des livres.

- Il faut travailler avec les enfants avant de leur montrer un film comme ça.

- Je voudrais qu’on fasse venir ici des personnes d’autres immigrations pour les entendre aussi et parler avec elles et voir ce qu’on peut faire changer.

- On va aussi parler des élections.

- Ce serait bien que tout ça ne dure pas qu’un jour et ne reste pas qu’entre nous.

Une volonté de prendre place est toujours de plus en plus présente même chez les plus timides ou les dernières venues qui sont entrainées par les autres.

Quant à ma volonté pour cet article, elle a été de le construire avec un maximum de paroles de ces femmes parce qu’un début d’émancipation « c’est quand on parle soi-même et que ce ne sont pas toujours des autres qui parlent de toi, pour toi, sur toi » ! (Mariam)