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Ils sont quatre ou six en début de cours, c’est rarement plus variable que ça les jours où il y a un projet à remettre. Ce jour-là, c’était des mises en pages.

Désolation

On affiche au mur les projets des quelques présents : c’est pauvre. Malgré leur manque flagrant de structure, elles se ressemblent toutes. Sans âme, sans originalité, et en plus de ça : ringardes. Je suis désespéré. Et je le montre, je cache rarement mes états d’humeur ; à croire que chaque année j’oublie que c’était pareil l’année d’avant. Un nouvel étudiant entre, puis un autre... ils arrivent au compte-goutte et me donnent systématiquement des nouvelles des autres qui sont chez Mamadou, à attendre leur tour pour imprimer leur projet. Lorsque les trente-deux étudiants sont enfin là, au bout des quatre heures il est temps d’aller diner. Et moi je suis énervé.
Ceux qui ont eu l’occasion de comparer leurs productions sont bien conscients des lacunes de leur boulot. C’est la mise en commun qui amène à cette analyse. Et ce qui m’énerve c’est que cette confrontation, ils pouvaient se la faire plus tôt. Penses-tu, ils préfèrent travailler chez eux, seuls, isolés, MP3 dans les oreilles « parce qu’en classe on peut pas choisir sa musique, parceque en classe on est moins à l’aise, parce qu’en classe on n’a pas l’ordinateur ». Ça aussi ça m’énerve, ce côté aliénant de l’outil.
Même si les conclusions sautent aux yeux, la confrontation est pauvre. Pauvre parce que les représentations de ce que devrait être une mise en pages sont très limitées et que s’exprimer devant les autres n’est probablement pas une attitude entrainée (ça aussi ça m’énerve), et pauvre, parce qu’ils sont trop peu nombreux. Les arrivées au compte-goutte m’énervent : ça dérange ; et il faut répéter plusieurs fois la même chose. Demander à chacun de se justifier, il m’arrive de le faire pour la forme, mais leurs arguments m’énervent, « C’est Fabian qui avait ma farde, Monsieur » « À cause de la grève des bus, mon père à du d’abord conduire ma sœur à son école, elle ne pouvait pas être en retard » « C’est Mamadou hein M’sieur, il ne sait pas gérer les fichiers PDF comme il faut » ou encore le très classique « Mon imprimante m’a lâché hier soir, cuys désolé », etc.
Productions mauvaises, aliénation aux autres ou aux techniques, manque d’autonomie, isolement, retards, excuses bidon, ça ne vous énerverait pas vous tout ça ?
Mais ce qui finalement m’énerve le plus c’est ce sentiment d’impuissance que j’ai face à la gestion de tout ça. Je ne peux pas être à la fois en classe, à côté de leur ordinateur et chez Mamadou.

Questions

En fait, je ne peux pas les voir fonctionner, travailler. Qu’ont-ils fait comme essais ? Ont-ils testé différentes possibilités ? Se sont-ils choisi des références ? Quelles sont leurs influences ? Ont-ils fait les bons choix ? Combien de temps ont-ils passé ? Quelles sont les possibilités de leurs machines ? Et leur niveau de maitrise des logiciels ? Y a-t-il eu des échanges ?
J’ai décidé alors après quelques années de ce genre d’expérience de placer systématiquement après ce moment une activité structurante. Une activité qui tend à mettre les choses au point au niveau du contenu d’apprentissage (la mise en pages) qu’au niveau de la méthode de travail : désaliénation par rapport à l’outil, utilisation du groupe, appropriation d’autres outils, gestion du temps, contraintes créatives, flexibilité dans les projets, analyse critique.

Préparation

Je constitue des groupes de quatre, et mets à leur disposition du matériel et une feuille de consignes.
Matériel : Quelques photocopies noir et blanc de textes bidon composés de polices différentes, de titres bidon et de photos de différentes grandeurs, huit carrés de 20X20 sur lesquels j’ai disposé tantôt une ligne inductrice, tantôt un léger début de titre, ou encore une structure légère. Ils disposent évidemment de leur matériel de base : papier-colle-ciseaux-cutteurs.
Consignes : Vous avez trois heures pour réaliser quatre doubles mises en pages en n’utilisant que le matériau reçu. Vous pouvez manipuler celui-ci comme bon vous semble (agrandir, répéter, négativer...).
Ces quatre productions doivent être très différentes.
- La première doit être : légère, printanière, fleurie, gaie, voire folle
- La seconde : structurée, architecturée, construite, voire rigide
- La troisième : sobre, simple, classe, épurée, voire minimaliste
- La quatrième : contemporaine, artistique, transgressante voire dérangeante

Action

Pas de questions ? C’est parti.
Je suis désénervé. J’observe. Ça travaille. Dans ce groupe-là on cause à propos des mots, de ce qu’on entend par sobre, classe, transgressante... On note. À côté on augmente le matériau : on file tous 20 cents à Mike qui va aller chez Mamadou faire quelques agrandissements. Là on se répartit le travail : qui fait quoi ? J’interviens de temps à autre, mais uniquement par des questions : « vous pensez qu’il n’y a pas d’autres possibilités ? » « vous êtes certain de vos choix ? » « vous êtes tous d’accord ? »...
Pendant trois heures c’est une fourmilière, va-et-vient vers la bibliothèque, espionnages autorisés d’un groupe à l’autre, brainstormings improvisés...

Structurations

Au terme des trois heures de travail, je perçois nettement un sentiment de satisfaction au moment d’affichage des productions. Pendant l’heure qu’il reste, on en cause. D’abord des productions pour elles-mêmes. Qu’est-ce qui différencie les mises en pages, qu’est-ce qui en fait ou non l’aspect créatif, quels sont les codes récurrents ? Qu’est-ce qui est de l’ordre du cliché ? On discute aussi des rapports texte-titre, texte-image, sens de lecture-structure...
Ensuite on passe en revue le processus : quels étaient les facteurs aidant, facilitant, les freins ? Et on aborde les questions relatives au groupe, aux outils...
On reconstruit, on structure son fonctionnement, sa pensée et le savoir.
J’ai choisi tout de même de laisser aller une première fois ce que je raconte au début de ce texte. Je suis convaincu que cette activité prend aussi du sens parce qu’elle est comparée à l’autre fonctionnement.

Trahison

Le trimestre suivant, lors de la reprise d’un travail, je suis à 8h15 dans mon local. Paul y est déjà. Trois autres étudiants arrivent. On regarde leurs projets. Les autres sont chez Mamadou, sauf Jean-François qui s’excuse de ne pas avoir de projet « Mon imprimante à merdé, m’sieur ».

Conclusions

Ceci n’aurait donc servi à rien ? C’est effectivement une conclusion possible, mais néanmoins hâtive. Capituler n’est pas dans mes habitudes. Je suis de ceux qui pensent que les apprentissages doivent être répétés, surtout lorsqu’il s’agit d’acquérir de nouvelles attitudes de travail. Il en va de même lors de l’attitude des étudiants face à la résolution d’un problème, face à l’investigation des possibles lors d’une recherche créative, etc. On retombe vite dans ses vieilles habitudes. Il faut dès lors mettre en place un système de structuration, faire du drill, s’entrainer, « taper ensemble sur le même clou ».