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Les mots « mixité sociale » font partie aujourd’hui du politiquement correct. Pour l’enseignement, entre autres, depuis le contrat pour l’école, les versions du décret inscription, les envies de nouvelles écoles… Mais qu’en est-il de ces deux mots qui s’utilisent fort allègrement, comme s’il suffisait de les dire pour que la réalité soit !

« Ces gens-là, ils disent qu’ils ne fraient pas ». Ainsi parlaient mes parents, il y a quelques décennies. Explication : « Les gens de bonne famille ne fréquentent pas les gens simples. » Selon les métiers, les revenus, les biens, on ne fréquentait pas les mêmes lieux, les mêmes écoles, on n’avait pas les mêmes loisirs, les mêmes gouts, les mêmes vêtements… Sauf exception de petits qui allaient se frayer entre les grands.

Je n’ai jamais entendu un souci de mélange. Quand il y en avait, c’était en général dans un rapport de condescendants à reconnaissants, de paternants à infantilisés, de donnants fiers à recevants honteux, de sachants à ne sachants pas,… Et aussi dans des rapports de force, au travail surtout, avec identités collectives et force de lutte possibles pour ceux du bas. Autrement dit, il s’agissait toujours de rapports entre dominants et dominés.
Est-ce si différent quelques décennies plus tard ? « Mixité sociale », est-ce que cela veut dire que maintenant « les gens fraient » ? Et si oui, qui, où, comment, pour quoi ?

Au pas de quel mixer ?

Dans les années ‘70, à Molenbeek [1], à Gilly ou à Seraing, on parlait de « quartiers ouvriers », de « communes ouvrières ». En 40 ans, on a vu les entreprises se fermer, l’appareil industriel se déglinguer, les gens perdre leur emploi, les salariés se fragiliser, la culture ouvrière, qui pouvait être fière, s’effondrer. «  Les normes les plus évidentes dans les quartiers sont tirées aujourd’hui de la culture juvénile de rue. On est passé de “quartier ouvrier” à “quartier populaire” (ou “quartier chaud”) et dans un lien de plus en plus fort entre populaire et pauvre. » [2]

Est-ce alors la perte d’identité de classe et les fragilisations économiques (des classes moyennes inférieures aussi), qui font aller vers une idée de mix ? Est-ce la fracture sociale de plus en plus forte qui pousse les politiques à se dire qu’il faut faire quelque chose ? Par exemple, répartir les pauvres pour éviter des explosions là où se concentrent les conditions difficiles, le manque d’emploi, de logement abordable ?

Est-ce l’idéologie des métissages : « Vivre avec ses différences, la richesse des différences », devenue slogan rapide même si, en toute bonne foi, ils sont porteurs de valeurs d’ouverture et d’échange. Est-ce la peur du « communautarisme », quand il s’agit de regroupements de populations issues des migrations, qui se retrouvent entre elles ? Est-ce parce que, dans le chef de certains, la mixité sociale serait un moyen de promouvoir plus d’égalité, plus de justice sociale ? Un peu le tout ?

Mais pas dans mon jardin

Pourtant, ces « riches différences », je ne sais pas trop jusqu’où nous en sommes preneurs : quand il s’agit de construire des logements sociaux dans des quartiers qu’on ne qualifie pas de résidentiels, disons de semi, les tollés s’élèvent vite ! Parfois avec des arguments qui ont l’air bien intentionnés, comme ces pétitions qui ont circulé dans un quartier du nord-ouest de Bruxelles pour refuser des logements sociaux, sous le motif qu’il manquerait d’infrastructures sportives dans le même quartier… « Et, ça va nous ‘Bockstaeliser’ [3] », ajoutaient les démarcheurs de la pétition. Non, on ne « fraie » pas plus aujourd’hui !

Les bons sentiments, les belles intentions peuvent s’effriter quand l’autre différent socialement se rapproche un peu trop, quand il est trop différent. C’est ainsi. « La société démocratique n’est pas plus parfaitement fluide que les autres. La société démocratique reste hétérogène et hiérarchisée, ses membres ont des histoires, des capacités, des situations sociales, des solidarités différentes. » [4]

Plus égaux que d’autres

Par ailleurs, on est dans « la promotion d’un “côte à côte” entre riches et pauvres, en effaçant les rapports de domination existants » [5], rapports de force qui traversent les sociétés et ne seront pas neutralisés par le fait que des populations se côtoient plus… Est-ce à dire qu’il faille être contre cette mixité sociale aujourd’hui prônée ?

Bien sûr que non. On peut être interrogatif, sceptique, critique, tout en restant politiquement attaché à de la mixité. Elle pourrait diminuer les méfiances entre groupes sociaux, elle pourrait être le terreau de solidarités, moyennant sans doute beaucoup de travail éducatif et politique… Et fiscal ! La solidarité redistributive favoriserait plus d’égalité et pourrait alors consolider le simple mélange social. Penser que la mixité sociale de l’habitat diminuera les inégalités, c‘est sans doute se leurrer, entre autres parce qu’on n’est pas qu’habitant.

Cette idée de mixité sociale rapprochant pauvres et riches (pour le dire en deux mots clairs) pose aussi question : c’est toujours comme si tout irait mieux si les classes inférieures s’inspiraient de celles qui leur sont, ne fusse qu’un peu, supérieures, comme s’il fallait les neutraliser, les rendre plus « normales » en les rapprochant des classes moyennes ou, dans le meilleur des cas, comme si elles allaient ainsi mieux s’en sortir.

Se normaliser ou se consolider

Pourquoi ne pourrait-on pas se dire que le fait de vivre entre pairs peu favorisés, de tisser des solidarités, de produire diverses ressources, de pouvoir valoriser ses traits caractéristiques, de se donner des forces collectives… pourrait être un palier vers une cohésion de classe sans doute nécessaire et antérieure à une cohésion sociale ?

On parle toujours de ghettos à éviter, à supprimer. Mais quelle image renvoie-t-on d’eux-mêmes à leurs habitants ? Pourquoi ne peut-on pas reconnaitre les habitants des quartiers populaires comme des acteurs politiques pouvant revendiquer en fonction de leurs spécificités, de leurs besoins propres et compter vraiment avec eux ?

Des sociologues et des politiques se demandent s’il vaut mieux répartir les populations plus défavorisées dans des quartiers plus favorisés ou s’il faut mieux doter les quartiers défavorisés. Pour moi, la même question se pose pour les enfants et les jeunes dans les écoles : vaut-il mieux mêler ceux qui posent aujourd’hui problème (au vu de leur non-réussite scolaire) aux enfants et jeunes des classes moyennes et moyennes supérieures, en espérant qu’ils y trouvent des modèles à suivre, ou vaut-il mieux les soutenir directement là où ils vivent et dans ce qu’ils vivent ?

D’emblée, il faut poser le fait que l’habitat et l’école sont mêlés : tant qu’il y aura fracture sociale et grands écarts entre les quartiers, il semble un peu indécent de venir parler si facilement de mixité sociale à l’école, comme si elle allait pouvoir lutter contre les inégalités diverses !

Mixité sociale, oui

Le mélange pourrait permettre à tous, quelles que soient leur origine sociale et leur appartenance culturelle, d’accomplir des trajectoires selon leurs choix ou découvertes rendues possibles. La confrontation à la diversité peut être une forme de socialisation enrichissante. La rencontre avec d’autres peut éveiller des idées autres, des intérêts autres, des gouts, des apprentissages autres, d’une part chez ceux que les conditions familiales favorables tiennent à distance des réalités sociales, de la vie et des cultures des moins favorisés qu’eux ; d’autre part chez ceux que les conditions familiales tiennent très éloignés de la culture scolaire, de la culture cultivée, de certains espaces publics. Cette mixité sociale apprise à l’école peut diminuer les à priori, clichés et stéréotypes, augmenter l’approche des complexités et la capacité de faire société.

Mais… Petite histoire vraie paradoxale qui fait sourire, dans le contexte ambiant : une maman, petite classe moyenne, souhaite inscrire sa fille dans une autre école que celle où elle a priorité, dont le public majoritaire est plutôt de classe moyenne supérieure et très supérieure. Elle souhaite autre chose que de l’élitisme, du « marche ou crève, les possibles pour plus riches et plus forts » (sic). Elle veut refuser sa priorité et inscrire sa fille dans une école « plus mélangée », plus éloignée de son domicile aussi. Lors de l’inscription, cette maman (blonde !) s’entend dire : « Mais, madame, pourquoi vous voulez l’inscrire ici… Il y a surtout des étrangers dans cette école ! » Mixité sociale, oui ?!!?

Oui, mais… !

Comment des élèves de milieu défavorisé vont-ils ressentir leur situation sociale s’ils sont dans une école à majorité d’enfants favorisés ? La perception des différences commence en primaire, voire en maternelle, surtout si elles sont marquées par ou avec le consentement d’adultes ! Se positionner et prouver que « Réussir à l’école, c’est pour nous aussi ! » peut être tremplin, défi, mais… à quel prix ? Avec quel accompagnement ?

La proximité de l’autre différent peut aussi exacerber les rejets… « Parce que moi, je les connais, je les ai vus de près. » Et, comme le dit Éric CHARMES [6], le mélange se faisant toujours au profit d’un groupe particulier, le discours en lien avec mixité sociale étant aussi de « tirer vers le haut », on va vouloir modeler les aspirations des élèves des classes populaires sur celles des classes moyennes. Le mixage comme « normalisation » des façons d’être, de faire, de penser, d’agir ?

Vu que l’école ne peut pas être la toute puissante réparatrice des injustices et inégalités de tous genres, la ségrégation ne va-t-elle pas se faire, quand même, malgré les bonnes intentions ? Une étude menée à propos de deux écoles secondaires bruxelloises montre que dans celle où la mixité sociale est mise en avant, les chiffres de fréquentation des filières et des options de l’école indiquent une séparation graduelle des élèves, selon leur milieu socioculturel. Ce ne sont pas les élèves du même milieu (sauf exception) qui font latin ou qui sont en professionnelles. La place prépondérante du général semble renforcer la dévalorisation des autres filières, dont le professionnel considéré comme « poubelle » où se retrouve « la racaille » [7].

La mixité sociale va-t-elle favoriser plus d’égalité de résultats ? Les uns disent que les forts entrainent les faibles… peut-être, mais dans certaines conditions alors, pas d’emblée. D’autres disent que « dans la majorité des études, le caractère homogène ou hétérogène de la composition du groupe-classe ne produit pas d’effet ni sur la performance moyenne des élèves (scolarisés dans un contexte homogène ou hétérogène), ni sur des groupes spécifiques d’élèves (généralement, les forts, les moyens, les faibles). » [8] Ceci vaut dans les études expérimentales, où on contrôle tous les autres facteurs, mais pas dans les études en milieu naturel où les groupes homogènes faibles cumulent une série de handicaps indépendants de l’hétérogénéité au sens strict.

Un autre bémol encore concerne les façons de cibler des publics quand on parle mixité ou école inclusive. Les recherches de Jean-Yves ROCHEX [9] nous alertent à ce propos : en effet, lorsqu’on a pensé « Zones d’éducation prioritaires » ou « Discrimination positive », on ciblait des catégories de population précises, de milieux socialement défavorisés et/ou de minorités issues des migrations. Aujourd’hui, on parle « d’enseignement différencié » et, quand on pense mixité, on pense à toutes sortes de différences : enfants de demandeurs d’asile, enfants malades, enfants présentant des troubles de l’apprentissage ou du comportement, enfants doués, enfants présentant un handicap. Pourquoi pas ? Mais soyons conscients du fait que le caractère composite des publics change l’optique des politiques d’éducation prioritaire : on ne vise plus alors à réduire les inégalités scolaires liées aux inégalités sociales et culturelles, mais on vise à maximiser le développement personnel de chacun. Dans cette approche, on regarde plus des caractéristiques individuelles, sans que soient évoqués les processus sociaux et scolaires qui produisent ces caractéristiques… On peut même promouvoir ainsi des minorités d’élèves pauvres méritants, en les isolant de leurs familles, de leurs quartiers « néfastes ».

notes:

[1À cette époque, mes élèves de professionnel apportaient des récits d’accidents de travail et de luttes pour des conditions sures. Depuis, il est plus question de règlementations de chômage et de bizness de rue.

[2F. DUBET et D. LAPEYRONNIE, Les Quartiers d’exil, Seuil, 1992.

[3En référence à la Place Bockstael, quartier laekenois qui s’est paupérisé en vingt ans.

[4D. SCHNAPPER, Idéal et limites de la mixité sociale, Les arguments du débat public, Informations sociales, 2005/5, n° 125.

[5F. BERTRAND, Critique de la mixité sociale, Le chainon manquant, nov. 2010.

[6Pour une approche critique de la mixité sociale, La vie des idées, mars 2009.

[7Étude très intéressante faite par E. LENEL, Brussels studies 40, sept. 2010.

[8V. DUPRIEZ, J. CORNET, La rénovation de l’école primaire, comprendre les enjeux du changement pédagogique, de Boeck, Pédagogies en développement, Bruxelles, 2005.

[9Le devenir de la politique d’éducation prioritaire, excellence pour les uns, renoncement et mesures sécuritaires pour les autres ?, Agence Éducation Formation, oct. 2010.