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Des projets, j’en ai eus, j’en ai toujours et j’en aurai encore... Combien d’entre eux se sont réalisés ? Voyons... je ne sais pas !

Si je dresse un état de faits, depuis l’âge de quatre ans (il me semble que c’est vers cet âge-là que je me suis projetée dans le futur pour la première fois), j’ai tour à tour voulu devenir parachutiste, écrivaine, reporter, criminologue, archéologue (Aaaaah sacré Indiana Jones !), interprète... J’en passe... Mais le plus grand projet ou en tout cas, celui qui m’a tenue le plus longtemps, c’était biologiste ! Suis-je parvenue à mes fins ? Pas vraiment... je suis enseignante et ça, je ne l’avais pas prévu !
« Sommes-nous ce que nous sommes parce qu’un beau jour, nous en avons formulé le projet ? Y a-t-il eu un moment où je me suis dit plus tard, je serai un consultant en politiques sociales, et si oui, puis-je affirmer que cette déclaration a eu un effet décisif sur la suite de mon cheminement ? Pour ma part, la réponse est clairement négative et, où que je tourne mes regards dans mon entourage, je recueille la même conclusion. » Voilà l’argument qu’avance Claude Coquelle [1] pour montrer que le modèle du projet est erroné. Comme si se construire un projet était décisif quant à la réussite d’une formation. [2]

Le modèle du projet

Le modèle du projet est « la conviction selon laquelle une personne a d’autant plus de chances de réussir son insertion sociale et professionnelle qu’elle a un projet et qu’elle y tient » mais également l’« ensemble des dispositifs et des pratiques (entretiens d’analyse ou de clarification du projet, stages de vérification du projet...) mis en œuvre en conséquence ».
Ce modèle est évident pour Coquelle : on fait mieux quelque chose quand on sait pourquoi, pour quoi et pour quel résultat. Mais adresse trois reproches à ce modèle en tant que modèle de projet de vie ou de projet professionnel à moyen terme, en tant que but à atteindre : non seulement il serait erroné mais en plus, il serait néfaste ! La manière qu’a le modèle de structurer autour de la notion de projet visant à favoriser l’insertion est critiquable. Les personnes qui sont bien insérées socialement ne le sont pas parce qu’elles détenaient un projet qu’elles ne lâchaient pas.
Premièrement, comme vous l’avez lu plus haut, nous ne sommes pas ce que nous sommes parce nous en avons formulé le projet. Dire que le modèle est juste parce que Jérôme qui a toujours rêvé de devenir vétérinaire l’est devenu ne prouve rien car il faudrait alors tenir en compte tous les autres projets qu’il a pu formuler.
Deuxièmement, la part d’imprévisible n’est pas à négliger dans la construction de l’histoire d’une vie : elle se concrétise la plupart du temps sur des opportunités qui se présentent ou pas et que la personne saisira par hasard. La mobilisation sur un projet unique pourrait constituer un obstacle pour la personne en projet et non un chemin vers l’insertion. Il risque de la conduire à sous-utiliser son environnement, à négliger les opportunités, car elle ne parviendra pas à leur donner une valeur dans le cadre de son projet.
Enfin, il existe des contraintes objectives auxquelles l’individu ne peut rien et les pseudos décisions qui conduisent « aux choix du nécessaire et au refus du refusé ».
Le modèle du projet devrait donc être rejeté car il ne rend pas compte de la manière dont, dans la plupart des cas, se déroulent naturellement les insertions « réussies ».

Mais tout n’est pas à jeter !

On peut recourir au modèle du projet lorsque les mécanismes naturels d’insertion sociale ont donné des résultats déplorables. Il donnerait aux personnes exclues une chance de s’en sortir grâce à une meilleure situation puisqu’elles n’ont pas pu saisir les opportunités et la voie « naturelle » vers l’insertion. Ce modèle tient, en effet, un discours erroné sur la réalité car il la décrit telle qu’on voudrait qu’elle soit et non telle qu’elle est, il donne une illusion. Toutefois, il faut reconnaître que cela peut avoir beaucoup d’effets positifs : une maîtrise volontaire sur les mécanismes sociaux et une illusion qui a des potentialités apaisantes et créatrices.
Je ne suis peut-être pas devenue biologiste mais de fil en aiguille, mes « projets » m’ont ouvert la porte à d’autres. Avoir des projets m’a appris à devenir ambitieuse, à renforcer cette volonté de réussir car bien que je ne sois jamais arrivée à réaliser l’objectif initial, sur la route, j’ai pris tout ce que j’ai pu prendre, je me suis constitué des bagages d’expériences dans lesquels je puise chaque jour.

notes:

[1Claude Coquelle est consultant COPAS (Conseil en pratiques et analyses sociales, Lille). Ses travaux portent principalement sur l’insertion sociale des jeunes en difficulté et sur les politiques de la ville.

[2C. Coquelle, « Attention projet ! », Formation emploi n°45, 01/1994, p.25