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Dino CALA est formateur en mécanique auto dans un AFT ou Atelier de formation par le travail [1]. Il nous explique ce qui semble pousser ses stagiaires à apprendre, ou les en empêcher, et pourquoi lui-même s’est mis à apprendre, sans jamais arrêter.

Je distingue plusieurs types de profil quant à la motivation des stagiaires, nous dit Dino. On a d’une part les plus âgés, de 28 à 35 ans [2], qui viennent enfin réaliser un rêve de jeunesse : devenir mécanicien. Avec l’ambigüité de la chose : ils se confrontent à une réalité qui les attire, mais dont ils n’ont pas imaginé les difficultés. En effet, certains ont été maçons, garçons de café, pâtissiers et acquérir cette culture technique en peu de temps n’est pas facile. Et c’est plus difficile encore au-delà de 35 ans : un stagiaire de 50 ans qui, lui, avait déjà travaillé avec du métal en métallurgie, a quand même eu du mal à assimiler en un an les mécanismes de fonctionnement de la voiture. Un autre de 45 ans avait une demande disproportionnée par rapport au possible. Il avait très envie d’apprendre, posait beaucoup de questions, prenait des notes, mais certaines postures tant physiques qu’intellectuelles étaient devenues difficiles à son âge, il était très lent. Ce type d’apprenants sont de toute façon intéressés par l’utilité de la mécanique : pouvoir se dépanner eux-mêmes et leurs proches… Mais de là à en faire un métier, ce n’est pas évident.

Des gestes et des représentations mentales

En peinture, maçonnerie, pavement, on peut arriver à s’approprier le métier, en répétant les gestes nécessaires à la tâche, mais s’approprier les caractéristiques d’un mécanisme, avec des notions de physique, de chimie… s’imaginer un mécanisme en mouvement, maitriser tout un agencement de phénomènes, c’est autre chose. Les conséquences d’un apprentissage plus ou moins rigoureux et exigeant, en termes de pannes ou d’accidents, ne sont pas négligeables : un accélérateur mal serré qui lâcherait dans un dépassement et un camion qui arrive en face… !! Difficile, parfois, de faire assimiler des critères de responsabilités en termes de petites causes, grands effets. Notre méthode en AFT permet d’aller du travail vers la théorisation et peut donc conduire à une motivation plus grande pour la théorie.
On a aussi les 25-35 ans qui, même sans passé professionnel ou scolaire dans le métier ont pu, pour x raisons, développer de l’attention face à ses complexités. Ils sont portés par une passion et aussi une forte volonté d’insertion professionnelle et ont des chances de devenir mécaniciens. Si en plus ils trouvent un patron patient...

La maitrise d’un fonctionnement

Les plus jeunes, qui ont parfois déjà fait un peu de mécanique, sentent bien l’obligation matérielle d’apprendre un métier, comme passage obligé pour s’insérer dans la société, mais ils se trouvent souvent devant des difficultés d’organisation (du travail, du temps) et leur volonté d’apprendre semble parfois faible. Ces deux facettes de leur mode d’implication viennent peut-être d’une scolarité aléatoire et d’une migration récente, qui peuvent émousser des forces de mise en route.
Ils viennent aussi un peu porteurs du mythe du mécanicien : ayant salivé devant de grosses bagnoles, des voitures de courses, des motos, ils placent la mécanique bien haut : aller voir avec curiosité dans le mystère de comment ça fonctionne… Paradoxalement, ils posent peu de questions, même quand le formateur les suscite, et ils ne prennent jamais une note. J’ai eu un jeune de 20 ans, super doué pour la mécanique, mais il ne mettait pas d’action en place pour mieux apprendre les fonctionnements. Or, pour réparer, il faut comprendre un fonctionnement et donc aller vers une certaine abstraction, ce qui ne se fait pas sans peine. Ce garçon adorait la mécanique, mais n’entrait pas suffisamment dans l’idée qu’il ne fallait pas seulement démonter-remonter, il lui fallait aussi pouvoir poser un diagnostic et de cela, il ne s’occupait pas assez… Va savoir pourquoi ! Des déplacements de type socioculturels doivent aussi s’opérer : je dois leur apprendre à faire des réparations définitives et de qualité, faire remplacer des pièces, même si certaines pourraient peut-être encore un peu servir. Je dois leur apprendre autre chose que du rafistolage et certains en sont surpris : il y a parfois tension entre efficacité et économie.
De toute façon, même si, au bout de la période prévue en AFT, ces plus jeunes ne peuvent pas encore être des mécaniciens fiables, ils ont une expérience supplémentaire : ils ont appris à poser des actes professionnels en réparation et entretien. S’ils sont intéressés, ils peuvent continuer en cours du soir ou travailler dans un garage.

L’appreneur

Moi-même, j’ai appris le métier dans un garage, dès quatorze ans, d’abord par nécessité de travailler. Et pourquoi ce travail-là ? Parce qu’il s’agissait de ne pas être manœuvre comme le père, mais de se qualifier, d’apprendre un vrai métier. Or, quand on pense métier dans nos familles, on ne voit pas un large éventail, c’est électricien, mécanicien, maçon, plombier… de toute façon, un échelon supérieur au père qui est dans la chaine de montage automobile ou manœuvre dans la faïencerie Boch. Des amis de mes parents connaissaient un garagiste. J’y ai appris des pans du métier pendant quatre ans, d’abord sur des motos. J’ai suivi des cours du soir aussi. J’ai travaillé à une douzaine d’endroits en une dizaine d’années, sur toutes sortes de marques de voitures et aussi aux ACEC, en travail de nuit, pour le montage de moteurs.
Aujourd’hui, si je suis motivé pour apprendre de la mécanique à des jeunes, c’est entre autres parce que j’ai eu moi-même des difficultés à apprendre le métier. Ma chance a été qu’à l’époque, le marché du travail était très grand, mais il n’y avait pas de grandes solidarités entre travailleurs : chacun gardait ses secrets, ne divulguait pas ses connaissances, je devais tout chercher par moi-même. En plus, débarquant d’Italie à quatorze ans, j’avais du mal à comprendre les mots… J’ai mis plus de dix ans à vraiment comprendre le français et donc je me rends compte combien il peut être difficile pour des gars de l’AFT de suivre un cours, d’apprendre un métier.
J’ai encore mieux appris le métier quand je suis devenu responsable d’une coopérative parce que je voulais fortement la faire fonctionner. La mécanique n’était qu’un prétexte. C’est l’idée d’une autre organisation du travail qui m’intéressait. C’était la volonté de montrer que les ouvriers pouvaient s’organiser autrement qu’avec un patron. En plus, c’était destiner les profits à des activités auxquelles un groupe avait démocratiquement décidé de les destiner. Cela avait comme but et conséquence de créer une liberté vis-à-vis des pouvoirs subsidiants, de diminuer le temps de travail et de pouvoir l’utiliser, par exemple, pour des activités culturelles et de formation. Même si, au départ, je n’étais peut-être pas si bon mécanicien que ça, j’ai pu associer deux autres mécaniciens et ce qui me motivait, c’était cette autre culture du travail et l’utilisation collective du profit. Mon moteur, c’était l’idéal d’une autre société, autre que le capitalisme, autre que les aliénations, autre que les dominations. J’étais porté par cette envie de monde meilleur, par du social, du politique, des modèles de parents conséquents dans leurs choix, des figures fortes.

De la liberté

Pour être dans ce monde et y faire quelque chose, j’avais l’impression de ne rien savoir et j’avais toujours envie de savoir plus, en économie, en histoire, en politique, en physique, et aussi en religion, en musique, en droit… Je trouvais que je ne connaissais jamais assez que pour pouvoir m’autoriser à affirmer quelque chose. Je rencontrais des gens qui avaient beaucoup de connaissances et pouvaient les imposer. Je voulais me donner de la liberté vis-à-vis de ceux qui savent et dont je me sentais tributaire. Donc par envie de discerner moi-même, je me suis mis à beaucoup lire. J’ai toujours continué, même quand je ne comprenais pas d’office. Je voulais ouvrir des concepts, participer à une émancipation, entre autres en prenant pouvoir sur les mots. Dans cette ligne encore, j’ai d’ailleurs beaucoup de plaisir à voir avec les stagiaires les racines et l’arrière de mots comme diagnostic, ignifuge, autonomie, homocinétique, écrits par exemple sur des paquets de pièces. Faire un peu de grec et de latin avec eux m’amuse encore plus que la mécanique !
Apprendre ce n’est donc pas pour que je sois bien, pour que l’autre soit bien, mais plutôt pour changer des choses dans la société.

notes:

[1Dispositif qui accompagne des personnes en difficulté face au marché du travail. Il comprend une remise à niveau des connaissances générales en français, calcul, vie sociale, informatique et surtout l’acquisition des compétences liées à un métier. Peuvent aller en AFT les demandeurs d’emploi qui ne sont plus en âge d’obligation scolaire et qui ne sont pas détenteurs du Certificat de l’enseignement secondaire inférieur.

[2Il n’y a pas de limite d’âge en AFT, mais ici les apprenants ont le plus souvent moins de 35 ans, parce que le projet est de trouver un emploi et que plus les personnes sont âgées moins il est facile pour elles de se « dé-formater » par rapport à leur vécu précédent et d’apprendre dans un domaine spécialisé.