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Il faut ménager la chèvre et le chou, me dit le proverbe que j’ai tiré au sort au début de cet atelier d’écriture sur les places qu’on prend, qu’on laisse, qu’on donne ou qu’on tient quand l’imprévu surgit.

Généralement assez peu friand des techniques d’inspiration à l’écriture, je me laisse cependant surprendre par la réflexion que suscite ce célèbre proverbe. Je prends la place qu’on me donne et essaie de faire varier et combiner le proverbe, les places et l’imprévu. Avec les autres du sous-groupe qui ont tiré d’autres proverbes, nos échanges tournent autour de la sécurité et de l’incertitude nécessaires à l’apprentissage.

Rassurer, sécuriser, faire réussir
Deux gros « imprévus » ont surgi pour moi dans ma pratique pédagogique ces dernières semaines. Le dernier : une conférence pour des sourds sur la politique, que j’ai proposée à des étudiants où rien de ce qui était prévu n’a fonctionné et où les étudiants ont dû improviser [1]. J’avais créé une situation pour que les étudiants prennent une place d’enseignant, de conférencier, d’acteur, une situation qui, même en s’avérant très déstabilisante, ne leur permettait pas d’abandonner. Face au public, ils ne pouvaient laisser leur place. Sauf si je la leur avais prise, si j’avais dit, d’accord, là, cela devient trop difficile, je vais le faire à votre place. Ce qui n’était guère acceptable, même si la tentation était grande pour tout le monde.

Ce que je devais faire, c’était tenir ma place de responsable, comme annoncé. J’étais responsable, comme toujours un enseignant dans une situation de formation, de la réussite de ce que j’avais mis en place. L’incertitude et l’angoisse devenaient trop fortes, paralysantes, c’était en tenant ma place au mieux que je devais garantir et les personnes et la situation. Je me suis efforcé, sans toujours y arriver, de cacher mon irritation devant des hésitations, des maladresses, des erreurs. J’ai cherché avec eux des solutions et surtout, les ai assurés de mon soutien. Je devais rassurer avec force. J’ai pris la place d’aidant en dessinant et notant au tableau ce qu’ils disaient, j’ai remplacé pour eux le diapo manquant. Je devais aussi tout faire pour que l’expérience s’avère positive au final, enrichissante, que chacun en garde un bon souvenir, que personne n’en sorte avec un sentiment d’échec, car nul ne grandit dans l’échec.

L’autre gros imprévu de ces dernières semaines, c’est le coup de téléphone de cet étudiant m’annonçant leur intention d’abandonner. Ils étaient quatre à Parakou (Bénin) depuis six jours pour un stage d’enseignement de cinq semaines et le choc était trop fort. Ils se sentaient perdus et, totalement insécurisés, voulaient aller retrouver d’autres étudiants dans une autre ville, abandonnant le stage à peine commencé. À la veille de reprendre l’avion du retour après avoir installés les étudiants dans leurs différents lieux de stage, totalement pris au dépourvu, j’ai écouté et accepté ce qu’ils me disaient. Empathie ou faiblesse (?), je les ai assurés de mon soutien auprès de l’institution, quelle que soit leur décision et leur ai demandé d’y réfléchir.

Après ce coup de téléphone, l’absurdité de la situation m’a submergé : perte des contacts béninois difficilement créés, décrédibilisation auprès des autorités béninoises, échec durable de l’expérience pour les étudiants, terrible envie de botter le cul de ces petits (in)délicats... Difficultés techniques aidant, je n’arrive à les rappeler que plusieurs heures plus tard pour les persuader de continuer leur stage. Inutile, car ils m’annoncent alors qu’ils ont décidé de rester. J’interprète peut-être mal, mais je crois que la sécurité de mon soutien inconditionnel leur a permis d’affronter l’insécurité de la situation. Quand l’imprévu est trop fort, l’insécurité trop angoissante, la seule place à tenir pour un responsable est celle de garant, la seule attitude à avoir, celle de rassurer, le seul but à poursuivre, de faire réussir.

Surprendre, provoquer, mettre au défi
Et en même temps, pour ces deux cas précis, je n’avais certainement pas joué la sécurité au départ. Faire une conférence à des adultes inconnus, dans un lieu inconnu, sur un thème difficile, la politique, et dans ce cas, à des sourds, avec l’écart culturel que cela suppose, je connais peu de collègues chevronnés qui accepteraient de s’y lancer. Et j’y lance (sur base volontaire) de jeunes étudiants, quatre de 2e année et même une de 1re année. C’est autre chose que de faire une élocution en classe ! À coup sûr, on se place dans une situation qui sera nécessairement faite d’imprévus. Le défi est grand, la prise de risque importante, l’enjeu est personnel, à la mesure de l’implication personnelle, grande justement.

Et pour le Bénin, c’est pire encore. Car, volontairement, nous ne passons pas par une ONG qui prépare des stages clés sur porte et prend les stagiaires en charge de l’atterrissage au décollage. Ils ne sont pas regroupés tous ensemble (quatre maximum par ville). Je leur négocie un logement (un appartement meublé), une école (accord pris avec le directeur) et quelques contacts possibles (sécurité). À partir de là, ils se débrouillent pour les transports (premier choc), pour l’organisation pratique de la vie quotidienne, pour le stage et la relation avec les maitres de stage, pour les rencontres avec d’autres jeunes, pour les loisirs et les découvertes... On choisit volontairement, dans ce cas, un imprévisible généralisé, un saut dans le vide, de cinq semaines ! À nouveau, je connais peu de collègues chevronnés qui se lanceraient dans pareille aventure. À nouveau, les défis sont grands, les prises de risques importantes, les enjeux personnels très impliquants.

Et finalement, n’est-ce pas comme cela qu’on apprend, n’est-ce pas cela la formation ? Un défi, le plus grand possible, des imprévus les plus interpelants possible, de fortes prises de risque, assumées, une insécurité maximale, un Désir fou, des enjeux qui impliquent toute la personne et, en même temps, de la part du responsable de la formation, une place à tenir, le plus fort possible, coute que coute, un appui, un soutien inconditionnel, une sécurité à garantir et, au bout du compte, une belle réussite, un succès qui nous en a fait baver, une victoire qui nous a couté. En formation, il ne faut ménager ni la chèvre, ni le chou, ni même le loup.

notes:

[1Voir l’article Écouter les sourds, en page 5 de ce numéro.