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La surenchère sécuritaire produit de la sécurité à court terme et augmente la violence à moyen terme. Les solutions liées au sentiment d’insécurité que provoque la violence ne peuvent venir que d’une approche globale des phénomènes de violence qui doit intégrer toutes les formes de violence dans l’analyse du problème.

Or, la violence n’est stigmatisée que sous sa forme la plus visible : la violence physique. Celle-ci nous est intolérable car notre culture démocratique est imprégnée de cette valeur : on ne fait pas usage de la force pour faire valoir son point de vue. On débat, on cherche à convaincre l’autre, les autres, afin de résoudre les conflits par des compromis démocratiques. Cette limitation de la perception de la violence à sa forme physique est pourtant aussi le fondement sur lequel reposent toutes les dérives sécuritaires.
Si la violence est l’expression d’un rapport de force physique par un ou plusieurs individus qui mettent en danger la sécurité des autres individus, la société doit faire usage d’un rapport de force physique compensatoire capable de neutraliser ce rapport de force physique. Des surveillants, des policiers, des armes, des systèmes de détection, des caméras, des grilles, des sanctions plus lourdes... dans un premier temps, ça marche. On se sent protégé, l’ennemi est neutralisé. Dans un deuxième temps, la violence revient sous une autre forme, avec plus de force, et il faut augmenter le niveau de protection que la société apporte provisoirement. Et l’institution au pouvoir renforce son potentiel de violence physique, au risque d’un usage arbitraire dans un premier temps, totalitaire ensuite. De la nécessité de relire 1984...

Il n’y a pas que le physique

C’est que dans les relations conflictuelles qui animent les individus dans des sociétés, et singulièrement dans l’école, l’insécurité ne vient pas que du risque d’un usage abusif des rapports de force physiques. Il faut aussi compter sur les rapports de force institutionnels -ceux qui sont donnés par les institutions à des individus en raison de leur statut et leur fonction dans l’institution (la mère, le père, l’enseignant, l’éducateur, le directeur...)- ainsi que sur les rapports de force technocratiques -ceux qui sont donnés par le savoir que détiennent certaines personnes (l’expert, l’enseignant, les médias...).
L’existence de ces rapports de force n’est pas en soi problématique. On peut faire usage de chacun de ceux-ci sans qu’il y ait pour autant violence. Par exemple, dans la classe, le rapport de force numérique (physique) des élèves est neutralisé par un autre institutionnel (notamment la fonction et le statut de l’enseignant) qui est de ce fait en mesure de mobiliser son rapport de force technocratique pour créer un contexte favorable à l’apprentissage. La violence ne s’exprime que quand il est fait un usage illégitime d’un de ces rapports de force. Le plus costaud cogne pour avoir raison, le statut dans l’institution est utilisé au-delà de ses prérogatives, l’expert emporte la décision en limitant l’accès à l’information.
Dans et avec l’école, la violence potentielle n’est donc pas que physique.
L’École en soi fait violence : l’école démocratique obligatoire, instituée comme instrument de promotion sociale, mais conçue comme un parcours d’obstacles profondément inégalitaire, relègue les uns et promeut les autres largement sur base de leur origine sociale. Cette violence fonctionne par exclusions successives du bénéfice des signes de distinction dans la société. De l’intellectuel au manuel, de la responsabilité à la soumission, de l’accès au savoir à la spécialisation, le jeune est peu à peu relégué dans des établissements scolaires qui, jusque dans leur architecture et leur état de délabrement, le délestent de tout espoir. Et cette violence-là crée aussi un sentiment d’insécurité.

Quand l’institution ne joue plus son rôle

Dans les établissements scolaires, que ce soit par laxisme, par abus de pouvoir ou par intérêt particulier, la pire des violences est celle que subit la collectivité quand l’institution ne joue plus ou dépasse son rôle. Les règles, les sanctions et leur application deviennent arbitraires ; le climat de l’école devient tel que la relation pédagogique n’est plus garantie. L’école renonce aux apprentissages, les élèves sont cantonnés dans des activités éducatives de socialisation et n’apprennent plus. Encore, à l’autre extrême, l’école renonce aux apprentissages, se contente de signifier le niveau à atteindre en exposant les contenus de cours et les élèves réussissent ou ratent selon les ressources personnelles dont ils disposent, mais n’apprennent. Et ces violences-là créent aussi un sentiment d’insécurité.
Dans la classe, les règles sont encore trop souvent arbitraires au sens où elles peuvent changer à tout moment, donner lieu à des sanctions plus ou moins importantes en fonction uniquement de la décision du professeur et donc de la perception subjective qu’il a de la gravité des faits et de la nécessité de les sanctionner plus ou moins fermement. Ou encore, dans la classe, des élèves sont exclus de la relation pédagogique par l’évidence de la distance insurmontable entre ce qu’ils sont en mesure de faire et ce qu’ils doivent faire. De même, ce qu’évalue un conseil de classe peut parfois devenir la mesure dans laquelle le profil scolaire, mais aussi social et culturel des élèves peut nuire au profil souhaité de l’option ou de l’école. Et ces violences-là créent aussi un sentiment d’insécurité.

La violence physique comme seul recours possible

Dans une approche globale de la sécurité, il faut donc reconnaitre que ceux qui n’ont aucune fonction, aucun statut dans l’institution, ceux qui n’ont ni accès aux savoirs, ni accès aux informations de ceux qui possèdent ces savoirs ; ceux-là, quand ils subissent des violences institutionnelles ou technocratiques, ne disposent plus que du rapport de force physique pour faire valoir leur point de vue : ils s’arrangent pour être plus nombreux et/ou frappent, crient, insultent... Et quand les dérives sécuritaires tentent de neutraliser les seules violences physiques, elles ne font que les amplifier parce qu’en laissant la voie libre aux rapports de force institutionnels et technocratiques, elles en augmentent le risque d’usage illégitime et donc de violence.
Dans l’école, ceux qui ne sont pourvus ni d’un statut dans l’institution, ni des connaissances et des compétences admises, c’est-à-dire essentiellement les élèves et singulièrement ceux des classes populaires (et leurs parents), connaissent une insécurité totale. Ils sont, non seulement, complètement démunis de toute voie légitime de faire valoir leur point de vue, mais aussi complètement soumis au risque de violence institutionnelle et technocratique en cas de conflit. Ils sont donc condamnés à se soumettre ou à faire usage illégitime du seul rapport de force dont ils disposent : le rapport de force physique. Et certains résistent physiquement : en ne venant plus à l’école, en brossant les cours, en se comportant en dehors de la norme admise, en mettant en scène par leur comportement ou leur langage une menace d’usage de la force physique, en usant concrètement de la force physique quand la menace ne suffit plus, contre les autres, contre l’institution, voire contre eux-mêmes.
La stigmatisation de la seule violence physique et la mise en oeuvre de moyens de plus en plus élaborés pour la canaliser, la contrôler ou la rejeter en dehors de l’école ne peuvent qu’échouer si les violences de l’institution et des savoirs ne sont pas elles aussi combattues efficacement.

Instaurer un contrôle légitime

La violence peut être définie comme l’usage illégitime d’un rapport de force physique, institutionnel ou technocratique. La démocratie consiste à instaurer des institutions dans lesquelles l’usage illégitime de ces rapports de force est neutralisé par des procédures, des règles qui garantissent pour tous une place dans ces institutions non seulement au niveau juridique (défendre son point de vue sur l’application de la règle) mais aussi au niveau politique (participer collectivement à l’élaboration et à l’évolution de la règle). Il sera possible d’aborder démocratiquement la question de la sécurité dans l’école si, sur le même pied que la violence physique, la violence institutionnelle et technocratique sont soumises à un contrôle démocratique interne (possibilités de recours et de contrôle interne) et externe (possibilités de contester la légitimité des décisions par des voies juridiques et politiques).
Il convient donc d’instaurer aux différents niveaux d’analyse (société, réseaux, établissement scolaire, classe) des temps et des lieux qui permettent à tous les acteurs de l’école d’obtenir gain de cause en cas d’usage illégitime d’un rapport de force. Les acquis de l’expérience de la pédagogie institutionnelle pourraient à cet égard servir de référence. Les institutions (conseils de participation, conseils d’élèves...) créées jusqu’à présent dans les écoles souffrent d’un déficit démocratique important dans la mesure où elles ne donnent que des garanties très partielles contre la violence institutionnelle et technocratique. Leurs ambitions se sont dès lors vite limitées à tenter de recréer le consensus sur des règles et des sanctions qui protègent l’institution, transformant les instances de participation en instance de persuasion. Dans ce contexte, l’acceptation de la règle par ceux auxquels elle fait violence, représente une humiliation.
De manière plus générale, l’insécurité vécue dans les écoles pourra être largement combattue par toute politique visant à réduire les facteurs d’exclusion sociale (violence institutionnelle) de l’institution majeure de socialisation qu’est l’École. Par exemple, en donnant réellement aux établissements scolaires les moyens de garantir l’hétérogénéité sociale des établissements scolaires, l’apprentissage des outils de la culture scolaire par tous, et en assurant une réelle formation des acteurs de l’enseignement aux mécanismes sociopolitiques qui fondent l’exclusion sociale des classes populaires.
Pour terminer, l’idée ici défendue n’est pas que la violence physique est toujours une réaction légitime à une violence institutionnelle ou technocratique, mais d’attirer l’attention sur le fait qu’ignorer les violences institutionnelles et technocratiques dans les politiques de sécurité rend légitime ce type de justification. Parce que la focalisation sur la seule violence physique entretient l’ambiguïté sur l’objectif des politiques sécuritaires : s’agit-il de neutraliser une classe sociale ou au contraire de neutraliser la violence de chacun ? Si les institutions qui existent permettent à chacun de faire valoir son point de vue dans un cadre démocratique, il devient possible de distinguer transgression de la règle et contestation de la règle et il est donc réellement possible d’agir autrement qu’en faisant usage de la force physique.