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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2020 / Nous vivons dans un marché scolaire. Etrange dérive, alors que l’école est le bien social par excellence

Sauve-qui-peut : Le coronavirus nous confine, la mondialisation nous empoisonne, l’Europe manque de projet, la Belgique et le libéralisme aussi. ... Les collapsologues qui prédisent l’effondrement et le repli individualiste sur nos lopins (! ceux qui en ont) auraient-ils raison. Nos enfants ne pourraient-ils rêver demain que comme un (demi) cauchemar éveillé, une bataille pour s’en tirer chacun le moins mal possible ? Cette peur, qui dévalise les rouleaux de papier toilette et cherche à la va-vite des coupables (Mme de Block ?) est-elle bonne conseillère ?

Il me semble que la même inquiétude plombe la réflexion sur l’école et son devenir. Par peur, on finit par envisager l’école comme une forêt impénétrable où chacun se débat pour s’y faufiler à son avantage. Comme dans ce grand marché libéral qui impose sa loi.

Et si l’on voyait plus loin que peurs et crispation sur l’existant, si l’école était un projet collectif de changement, sinon LE projet par excellence ? Et si nous, nous les citoyens, nous ré-intéressions vraiment, pas juste du bout des lèvres, au « Pacte pour un Enseignement d’Excellence ». Si l’éducation est le terreau de la démocratie, comme le rappelle C. Lash, à propos de la démocratie américaine du XIXème siècle [1], c’est le moment.

Parlons-en, de projet, alors que nous retenons notre souffle et que notre mikado mondial oscille dangereusement. En Belgique, les parents que nous sommes vivons dans un « marché scolaire ». Etrange dérive alors que l’école est le bien social par excellence. Ce « marché » ou chacun peut puiser selon ses moyens résulte de 3 particularités de notre système :

- la large liberté pour des pouvoirs publics (communes, villes, provinces, communautés) ou privés (association, congrégation religieuse, diocèses, etc.) d’ouvrir des établissements scolaires les plus divers,
- une liberté des parents dans le choix des écoles
- et leur financement en fonction du nombre d’élèves inscrits.

Mais les débats sur le « tronc commun » m’ont ouvert les yeux : alors que je dors, alors que nous « consommons » du système scolaire, un tas de personnes intelligentes réfléchissent à l’école - je ne parle pas de nos enfants, qui pour l’instant n’y vont pas ! Et cette réflexion nous interroge : Ne faut-il accepter en tant que parents que le monde change ? Que la puissante loi du marché (scolaire) ne suffit pas à « faire société », à l’école comme ailleurs ? Que le tronc commun dont l’idée maîtresse (!) est de ne laisser aucun enfant au milieu du chemin est un choix politique courageux. Que décider d’accompagner chaque élève au mieux jusqu’au milieu du secondaire est une idée difficile mais nécessaire ? Ne faut-il nous interroger : Et si tous ces enfants, les nôtres si précieux mais aussi les autres, tous les autres - tous précieux à une société « belge » dynamique, créative et pacifiée - étaient effectivement des mutants, interrogeant sans concession notre rapport à l’autorité, à la hiérarchie, au désir, à la jouissance, à la culpabilité, au temps, à la vie et à la mort, à la réussite, au savoir, au loisir ? [2](...) « Que nous le voulions ou non une transformation sociétale est en cours et de nouvelles formes de normalité s’élaborent ». Nous devons, nous parents, faire un effort, rêver l’école pour tous et surtout contribuer à la laisser émerger plutôt que de la freiner par nos réticences. D’autres pays l’ont fait.

J’ai découvert que le « Pacte pour un Enseignement d’Excellence » - une fièvre médiatique vite passée - si peu connu, est un projet de société : le « Tronc commun » sera notre arbre. A condition d’y croire et de le nourrir. A condition d’y participer. C’est vrai, ce « tronc » m’a d’abord fait penser au délirant film des Monty Python [3] où lors d’un duel l’un des combattants, réduit à son tronc, lance à l’autre : « tu n’ perds rien pour attendre » ! Mais le tronc dont on parle est là je l’espère pour s’enraciner, pour nous (ré) enraciner. Il requiert notre adhésion, à nous parents. Car si, comme le montrent les études PISA, les enfants scolairement favorisés réussissent leurs scolarité, ils seront les adultes d’un monde qui change à toute vitesse. Et qui (se) fracturera toujours plus sans barrage aux inégalités. Or une école plus inclusive est le premier lieu de construction d’un pacte d’humanité et de destin commun.

Le « Pacte d’Excellence » est collectif : Sa philosophie consiste à ne laisser aucun enfant à la traîne. Les moyens sont multiples : s’adresser à la (bio) diversité des intelligences, prendre le temps, s’assurer tôt de l’apprentissage du langage et des codes scolaires, ne pas sélectionner à tout prix... Le « Pacte d’Excellence » est solidaire. C’est sa force. Il faut aider les acteurs de terrain à en faire un succès.

C’est pourquoi nous ferions bien - dans ce que nous attendons de l’école et dans nos injonctions au politique - d’oublier nos réflexes de caste. Penser à l’autre, se sentir de plain-pied avec la société entière... construire un développement plus durable pour tous sont les nouvelles missions de l’institution scolaire...« Institution » peut sonner désuet. C’est un mot noble. Il désigne un patrimoine public à réhabiliter. Et dans ce projet nous devons refuser l’école qui ségrége, celle qui échoue précisément à faire société. Même si elle réussit à produire quelques brillants technocrates .

Utopie ? Il nous en faut. Il y en a eu d’autres : égalité des femmes, droit de vote pour tous, accès à l’enseignement, accès aux soins de santé pour tous, congés payés... Prolongeons notre réflexion sur l’Ecole (pour en savoir plus que le « Pacte d’Excellence » :par ex ici pages 1-30 ) )

notes:

[1La révolte des élites et la trahison de la démocratie. Christopher Lash (1996)

[2Quelles écoles pour demain ? Alain Maingain : (2019)

[3Sacré Graal (1975)