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Autant commencer tout de suite.

J’ai un collègue en 1re primaire qui oblige. Il oblige pendant deux mois les enfants à former les lettres dans le bon sens, il n’autorise pas les enfants à écrire un A majuscule comme ils en ont envie. Il leur dit : « Non, ce n’est pas comme cela qu’on écrit et tu risques de perdre du temps plus tard quand tu voudras écrire vite ! ».
Je croyais qu’on pouvait laisser écrire et que l’important était qu’ils écrivent. Il dit que depuis qu’il est directif dans le traçage et la formation des lettres, tous les enfants se mettent à écrire plus tôt et correctement.

Le même collègue interdit. Il interdit à un enfant de se risquer à écrire un mot qu’il ne connait pas. Quand un enfant écrit un mot qu’il n’a jamais écrit sans lui demander, il lui fait des grands yeux. Il dit qu’il ne veut pas qu’un enfant prenne des risques inutiles et surtout s’installe dans de l’aléatoire. « Tu ne sais pas, tu vérifies. Tu n’as pas le droit de taper au hasard. »

Le droit à l’exactitude

Je croyais que pour écrire « planète », un enfant pouvait deviner, puis vérifier. Écrire ce dont il se sentait capable. Essayer. Par exemple « planaite ». « Non, dit mon collègue, un enfant ne vérifie jamais a posteriori ». Par contre, il oblige les enfants systématiquement à faire référence aux textes déjà écrits. Il renvoie aux textes des autres enfants. « Arthur, dans son texte sur son chat a déjà écrit ce mot-là. Va le lui demander ! ». Il crée des catalogues, construit des répertoires de mots avec, quand c’est possible, des justifications des lettres utilisées pour les écrire. C’est parce qu’on entend [boulanjèr] que l’on écrit boulanger avec un « r » final et non un « é » ; c’est parce qu’on entend [grande] qu’on écrit grand avec d. Il ne parle jamais d’adjectif ou de pluriel. Plus tard dans l’année, il les met en contact avec des dictionnaires adaptés et utilisables par des apprentis écrivains.

Chercher les bons motsQuand un enfant produit un texte, les erreurs sont entourées et numérotées en fonction de la cause (supposée) qui l’a générée. Dans la classe, des panneaux numérotés reprennent ces erreurs au fur et à mesure des découvertes. Une erreur numérotée égale une difficulté à résoudre égale un panneau qui indique comment résoudre cette difficulté. Un enfant peut donc se corriger seul en fonction de ses erreurs et, mieux, à force de les identifier, un enfant se rend assez vite compte que c’est souvent le même panneau qui l’aide. Les enfants en arrivent même à faire attention à ce qu’ils écrivent !

Mon collègue oblige les enfants à collectionner, engranger, classer des textes et des mots pour les réutiliser par après. Il est directif, imposant, mais j’ai rarement vu quelqu’un qui rendait la langue écrite accessible à tous les enfants parce que structurée et donc prévisible. Il ne déifie pas la créativité et l’imagination mais impose des repères en les construisant. Pire, il rend leur utilisation obligatoire !
J’oubliais : mon collègue n’enlève jamais un point quand un enfant se trompe. Au contraire, il utilise les erreurs comme représentatives des difficultés devant lesquelles se trouvent les enfants et, face à ces doutes, construit des outils utiles. « C’est en se plantant qu’on fait ses racines » dit Michel, mon collègue.