Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

Un quartier de Bruxelles ravagé par la saignée du métro et laissé à l’abandon par le pouvoir communal de l’époque. Une école secondaire de quartier avec section professionnelle du plus bas niveau : des « familiales ». Une enseignante, habitante du quartier, révoltée par les maltraitances communales et scolaires, à la première personne et aux autres.

Voilà pour les ingrédients. L’enseignante, moi, est sensée faire des cours de religion dans cette 4e professionnelle. Pour les élèves, c’est un moment où se défouler.

Sens de la vie, valeurs, foi, prophètes, parole, bonne nouvelle, libération, amour... que faire avec ça dans de tels terrains vagues ?

Je ne vois au début que la possibilité d’ouvrir un espace de dialogue. Les règles minimales sont difficilement respectées tant chacune a à dire et craint de ne pas le pouvoir.

C’est en effet le défouloir, un marché le vendredi de 15 h 20 à 17 heures ! C’est à qui criera le plus fort, pour dire des rages amères sur le quartier pourri et la foutue école où « on est leurs servantes ».

« Mais oui, Madame, aux cours pratiques (familiales obligent) on doit laver les grands carreaux, on cire des meubles, on repasse des tentures, des essuies de l’école. »

Elles sont vingt-huit. Que cette parole puisse se dire est peut-être un pas, mais elle est crachat, jetée on ne sait trop où, tombée on ne sait trop sur qui. « Toute-façon-nous-on-n’est-rien » est une façon de se nommer et de refuser une possibilité de mise au travail.

Comment chacune pourrait-elle être quelqu’un ? Que faire de la parole crachée ? Quels apprentissages possibles dans ce contexte ?

Modulations de fréquence

Le premier apprentissage sera le début d’une organisation et d’une élaboration de la parole. À vingt-huit, et en deux heures par semaine regroupées à ma demande.

Nous nous lançons dans un travail à deux facettes. Il y a six sous-groupes avec chefs d’équipe qui prennent la chose très au sérieux -À mon grand étonnement... ! Est-ce parce qu’elles se sentent prises au sérieux ?-. Trois d’entre eux travaillent à fabriquer des albums qui disent « notre vie », avec photos et textes puisés dans les revues et livres que j’ai apportés et auxquelles elles en ont ajouté. Trois autres sous-groupes travaillent avec moi, à parler ! Il s’agit de proposer un sujet préoccupant, la semaine précédente via les chefs d’équipe, de choisir, de dire en phrases entières, d’écouter et de redire ce qu’on a entendu, au bout de quinze minutes chaque fois. Deux secrétaires prennent des notes. Je les utilise pour constituer des traces lues chaque semaine, certaines sont prises pour les albums. Lors des petites réunions que je fais avec les chefs d’équipe, nous fabriquons des relances qui font avancer les groupes. Il s’installe autre chose que de la tempête houleuse. Qu’elles vivent au moins un peu une prise au sérieux de leur parole, y compris par elles-mêmes, était mon premier but. Il semblait atteint, mais je me demandais comment sortir de la parole-plainte.

Comme les ouvrières de chez Salik

Dans cette période commencent à se fermer beaucoup d’usines. Ceux qui y travaillent organisent des résistances, entre autres, par des occupations, des prises en mains de trésor de grève (les produits fabriqués), des portes ouvertes au public solidaire. Tel est le cas pour la fabrique de pantalons Salik où s’y affairent surtout des femmes. Je dis aux élèves que d’autres femmes ont de quoi se plaindre et qu’on pourrait les rencontrer pour voir comment elles font. Nous y allons, en train, accompagnées d’un permanent syndical avec qui les conversations informelles du trajet pointent déjà des avis, des sujets, des questions. Sur place, les femmes nous expliquent leur organisation et nous jouent un morceau de la pièce de théâtre qui dit leur situation, les rapports avec les patrons, leurs revendications.

Les élèves et moi sentons une force chez ces femmes. Sur le chemin de retour, les discussions vont bon train et j’entends un « On devrait faire comme elles ». Je retiens la phrase et me demande sur quoi les élèves pourraient avoir prise et y tenter du changement. Où « occuper » ?

Notre quartier au jour le jour

La semaine suivante, Rosette parle des rats qui ont envahi sa rue. D’autres embraient sur le quartier encore et sur « Y a rien ici, rien que des rats... et même que des gens disent qu’on est des rats nous... « Ratons dehors », c’est écrit sur un mur.

J’avais reçu un dépliant « Notre quartier au jour le jour » proposant à des écoles, des maisons de jeunes ou autres associations de faire un travail en deux phases : une observation de son quartier et le choix d’une activité, d’une production en lien avec cette observation (film, expo, photos, pièce de théâtre, chant, peintures... mentionnait le dépliant). Pour la deuxième phase, une somme d’argent serait allouée aux groupes dont le travail d’observation et le projet seraient retenus. J’ai demandé trente dépliants pour la classe. On a tout lu. Chacune a écrit puis lu à la classe son envie ou non d’entrer dans ce projet et pourquoi. L’envie est très majoritaire et Semijé a écrit : « Parce qu’on peut faire comme chez Salik »... mais personne ne sait encore ce que cela pourrait vouloir dire pour nous.

Ce quartier étant aussi le mien, je suis emballée par le fait que peut-être on pourrait y changer quelque chose.

Une enquête et des interviews

Sur base de la phrase « Y a rien ici », on s’est réparti des morceaux de la commune pour y faire des photos et des comptages de bancs, boites postales, poubelles et services (ONE, crèches, bureaux de poste, magasins, types d’écoles, etc.) On a comparé le haut et le bas de la commune. On a fait des constats : le peu d’équipement du bas habité par les élèves, une majorité de familles immigrées, sans droit de vote aux communales à l’époque et la saleté, le délabré de tous côtés ( si forts que dans la même école, une classe qui correspondait avec une autre de Hannut avait trop honte de faire venir ces autres dans leur quartier).

On s’est réparti des tâches aussi : interviews d’habitants, contacts avec les associations, lectures, photos, tenue d’un journal de bord. C’est entre autres cette répartition que les élèves appelaient « faire comme les femmes de chez Salik [1] : pas tous la même chose en même temps, mais tous pour la même chose » !

Il y a même eu des tournantes d’écriture de textes pour faire le dossier « observation », des samedis après-midi !

Un projet poubelles

Pour ces jeunes, il n’a jamais été question de film, théâtre, peinture, mais très vite de faire quelque chose de pratique : « mettre nous-mêmes des poubelles pour qu’il fasse moins sale » (c’est aussi le grand souci de propreté qui leur était appris en familiales !). Quand nous avons parlé du pouvoir communal, elles ont dit qu’« ils s’en foutent de nous ». Leur idée était d’aller mettre des poubelles qu’elles auraient peintes, à neuf endroits de leurs quartiers et de demander quand même à la commune d’assurer le suivi (les vider !) pour « qu’ils montrent qu’ils s’occupent de nous ».

Les sous-groupes ont continué à fonctionner : les unes ont démarché auprès d’une firme repérée lors de nos promenades pour en recevoir de grands fûts pouvant servir de poubelles. Elles les ont peints avec leur professeur de dessin sur le thème de jour et nuit. Les autres se sont occupées des contacts épistolaires et téléphoniques avec les autorités communales : il s’agissait d’expliquer le but de l’action, de présenter un plan des emplacements, de demander un suivi. D’autres se sont occupées des contacts avec des associations du quartier devenus aides, conseillers, alliés. D’autres encore tenaient les comptes et les archives.

Nous étions trois pour coordonner : deux élèves et moi qui fabriquions des fiches de travail pour les sous-groupes.

De la rage à la rue

Pour aller placer ces poubelles en grande pompe, les élèves ont proposé de faire une manif ! Aïe... ça me faisait un peu peur quand même...Mais on avait plein d’amis : on irait avec les adultes, les jeunes et les enfants des associations (fréquentées par certaines élèves ou leurs petits frères et sœurs).

Des élèves (la moitié de la classe) sont allées alors, des mercredis après-midi, rencontrer les trois associations les plus actives du bas de la commune. Il s’agissait de leur expliquer le projet, de les inviter à nous accompagner pour aller poser ces neuf poubelles selon tout un trajet et si oui, préparer des choses avec elles. Elles leur laissaient une semaine de réflexion. À leur retour, la semaine suivante, elles ont trouvé des enfants et des jeunes très enthousiastes pour préparer les cartons « d’hommes et femmes-sandwichs », les calicots, les trucs pour faire du bruit.

Le tout, sans encore avoir reçu l’autorisation communale !

Elle arriva enfin ! C’était NON !

Ces poubelles allaient être un danger public, risquaient de servir de projectiles, d’abimer des voitures et des vitrines (sic).

Après consultation de nos alliés et discussion dans la classe, pas vraiment démobilisées mais furieuses, nous avons décidé de maintenir l’action. À la place des poubelles, nous allions déposer des panneaux disant que là auraient dû être installées des poubelles... Fabrication des panneaux donc en français et néerlandais ! « Ici, nous aurions voulu placer une poubelle pour le quartier, mais le bourgmestre n’a pas voulu ». Et on ferait le cortège... Si on marche sur le trottoir, il ne faut pas d’autorisation.

On l’a fait. Nous étions un bon deux cents jeunes, enfants, adultes avec les 4P en tête, à arpenter les rues en demande de propreté... en demande de dignité en fait pour les habitants de ces quartiers laissés à l’abandon.

Ce que nous on sait

Malgré l’interdiction communale de laisser placer ces belles poubelles symboliques, la convocation de la responsable à la police, et certaines critiques dans l’école (pas beaucoup... on n’a pas dérangé !) ; les élèves sont revenues très fières de ce samedi après-midi dans les rues du quartier. Elles n’étaient plus seulement des ménagères-nettoyeuses-repasseuses, mais des organisatrices d’action, des lectrices de journaux, des écrivantes de rapports et de journaux, des parleuses à la radio locale, des animatrices de plus jeunes. Ainsi nommaient-elles « ce que nous on sait faire comme métier maintenant ». Pendant le temps d’évaluation, voilà qu’Hafida s’écrie : « Bon, quand est-ce qu’on organise quelque chose ici ? » Sortant de tant de « quelque chose d’organisé », je me demandais dans un grand éclat de rire ce qu’elle voulait dire... « Changer des choses dans l’école maintenant... » Ah bon. On a commencé par afficher dans les couloirs toutes les pages des journaux qui parlaient de notre action.

Un peu comme si on était passé de la parole-plainte à la parole-plante !

notes:

[1Lien ou pas, quand j’ai rencontré Semijé trois ans plus tard, elle était déléguée syndicale dans une entreprise de nettoyage !