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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Anciens numéros : du n°199 au n°151 / n°187 Transgressions sept - oct 2008 / On est un bon prof quand on a oublié que l’on a un programme

Le programme est une norme qui vise à standardiser les apprentissages. Le programme dit ce que la société attend de l’école, précise les contenus et les compétences que les élèves, tous les élèves de toutes les écoles, doivent acquérir.

Le programme est élaboré d’une part sur base des valeurs qui le sous-tendent (les missions), d’autre part sur un construit qui est censé rencontrer ces valeurs. L’Institution détaille, dans les programmes, les voies qui mèneront aux apprentissages souhaités. En cela, le programme est nécessaire, souhaitable, au sens où il est la norme commune.

Et pourtant, je ne respecte pas le programme. Non que j’en conteste la nécessité et l’intérêt, mais plus simplement parce que, quand je le mets en œuvre, je le confronte à la réalité.

Transgresser la règle pour mieux la respecter
Le travail en classe m’amène à deux types de transgressions vis-à-vis des programmes : je ne cherche pas à boucler le programme, à voir la totalité de ce qu’il prescrit, et j’y introduis des éléments qui y manquent, soit parce que des connaissances manquent pour comprendre et réfléchir, soit parce que les outils qui permettent d’apprendre ne sont pas assez maitrisés.

Par exemple : le marché, les logiques de marché, la modélisation, comprendre un modèle, savoir le critiquer, comprendre la signification des graphiques constituent une suite logique en classe qui peut nécessiter de nombreux détours et retours. Pour comprendre le marché, il faut connaitre un peu Marx et pour la modélisation, il faut faire des maths, sinon on survole le tout et le marché est un objet, une boite noire, et l’élève utilise « les lois du marché » comme on utilise un frigo : sans comprendre comment c’est construit. Sauf que « les lois du marché », c’est de l’idéologie modélisée, un choix de société. La transgression des programmes peut donc s’avérer nécessaire pour résoudre des problèmes concrets.

Parcourir l’ensemble du programme n’est possible que si j’avance avec les élèves qui maitrisent les connaissances et les compétences manquantes par habitus culturel et social, et je largue forcément tous les autres. Et ils n’ont même pas les moyens de se payer hors de l’école ce que je ne leur apporte pas dans l’école.

Parcourir l’ensemble du programme n’est possible que si j’évite de devoir travailler avec les connaissances et les compétences manquantes en me contentant d’une approche simpliste, et je ne largue plus personne, mais je trompe alors les élèves sur leurs apprentissages et cela revient au même puisque, si tous « réussissent », il reste que certains savent et d’autres pas.

Par contre, si je m’autorise à prendre des latitudes avec le programme, je peux rester attentif à tous les élèves, à ce qu’ils savent déjà et ne savent pas encore, à ce qu’ils savent déjà faire et ce qu’ils doivent encore apprendre à faire, et mettre en œuvre les apprentissages dont ils ont besoin. Le programme n’est pas inutile, il me sert de référence. Le programme n’est pas non plus incontestable, je l’adapte à la situation dans laquelle je travaille.

Parcourir l’ensemble du programme me met dans la situation de parcourir une liste sans en questionner la cohérence. Si je veux tenter de rencontrer, au moins un peu, l’objectif fixé à l’école (la citoyenneté responsable), je dois me centrer sur les apprentissages qui permettront aux élèves de comprendre et critiquer le monde dans lequel ils vivent alors que leurs connaissances et compétences en matière de politique, de sociologie et de philosophie sont quasi inexistantes chez la plupart d’entre eux, parce qu’elles ont été complètement ignorées dans leur parcours scolaire. Ici aussi, ceux qui en ont les ont acquises hors de l’école, dans leur milieu familial ou leur parcours personnel. Nouveaux détours et retours, nouvelles transgressions de programme.

La transgression féconde la règle
On peut trouver encore beaucoup d’autres raisons de ne pas respecter les programmes. Tout dépend des élèves et du contexte que l’on rencontre dans sa pratique professionnelle. Le tout est de rester cohérent avec la mission du service public d’enseignement : faire progresser tous les élèves dans leurs apprentissages pour qu’ils puissent tous avoir accès aux outils de la connaissance et de la pensée.

Le plus drôle, c’est qu’il n’y a pas de solution. Le programme est nécessaire parce qu’il guide chacun vers un objectif commun. La transgression est nécessaire, car le programme ne peut dire que le standard et le professeur ne peut faire que constater que la réalité est plus complexe. La transgression de la règle est nécessaire à la légitimité de la règle. Intéressant non ?

Concrètement, chaque acteur doit faire l’effort de rentrer dans la rationalité de l’autre. L’enseignant doit connaitre et intégrer les attentes du programme pour pouvoir mieux l’oublier. Le prescripteur doit connaitre et intégrer la complexité des situations particulières dans lesquelles le programme doit s’appliquer pour mieux en rappeler les objectifs et les attentes. Par exemple, l’inspection ne doit pas simplement recenser les matières vues et en vérifier la conformité par rapport au programme, mais aussi comprendre la qualité des apprentissages effectués en lien avec les attentes du programme.
L’idéal démocratique implique de plus que le prescripteur puisse tirer les leçons de ce qu’il observe dans les situations particulières et soit en mesure de les généraliser pour faire évoluer la règle... On peut toujours rêver, non ?