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La honte est difficile à définir. Des élèves d’une école professionnelle disent ici qu’il y a plusieurs sortes de honte, qu’elles se reflètent dans les mots et les gestes des autres. Comment se construire sans avoir honte de soi-même ?

- La honte, c’est quand je sors d’un magasin et que l’alarme sonne alors que je n’ai rien volé !
- Ou que t’es avec tes potes, que tu veux faire un face avec quelqu’un et que l’autre est finalement plus fort que toi.
- Ou qu’il y en a un qui pète et que tout le monde rigole de lui !
- La honte, c’est quand les mères vous font des remarques devant les copains.
Disposés en cercle, mes quinze élèves de 2e professionnelle échangent sur le sujet du jour : « La honte ». Je leur ai dit que je recueillais leurs propos pour un numéro spécial sur ce thème dans un journal pour enseignants. Après m’avoir taquinée sur le prix que j’allais leur verser, ils se sont prêtés au jeu, en respectant ces quelques règles :
• la parole tourne dans le sens des aiguilles d’une montre ;
• si elle est passée, il faut attendre un tour complet pour la reprendre ;
• on n’entame pas de discussion ;
• on ne se moque pas des avis des autres ;
• et surtout, on cherche à définir ce qu’est la honte.
Après un début où ça part un peu dans tous les sens, très vite, l’école devient le centre de la discussion et là, mes élèves deviennent intarissables…

Dans la rue…
Sacs ados, avis de filles.
- C’est la honte quand je passe dans le quartier avec mon cartable.
- Ça dépend quel cartable !
- Les sacs à dos, ça fait gamine, surtout les Kiplings ! On dirait que ceux
qui en ont, ils sont bossus du dos.
- Un cartable, ça fait primaire. Par contre, se promener avec une farde dans les mains, ça fait intello… mais je ne le suis pas. Mes sœurs, ma mère, mes copines, tout le monde me dit : « T’es conne ! ». D’habitude, celles qu’on voit avec des fardes, ce sont des blondes avec les cheveux lâchés…
- Moi, j’aime avoir un cartable, car ça montre que je ne suis pas « une fille de la rue ».
- Quand ma mère me voit partir à l’école avec un petit sac, elle me dit : « C’est tourisme ? »
Cartable ou mallette, avis des mecs.
- Quand notre sac est deux fois plus gros que nous, on le voit plus que nous !
- Les sacs « Eastpack », ça va.
- Moi, j’aime mieux une mallette, ça fait avocat.
- Pour les garçons, ce n’est pas la honte d’avoir un cartable, mais pour les filles : oui. Elles doivent être belles et un cartable, ça gâche tout !
Si jeunes et déjà si vieux…
- Moi, quand on me voit, les gens croient que je suis en 3e. C’est la honte de dire que je ne suis qu’en 2e car dans la classe, il y a trop de petits.
- J’ai l’habitude de trainer avec des grands.
- Cette année, je suis moins gêné de sortir avec la classe, il y a des élèves bien mais souvent, il y en a qui foirent.
- Moi, j’aime sortir avec des petits. Je me sens responsable, on croit que c’est moi la prof !
- Si on ne fait pas maintenant des choses de notre âge, quand est-ce qu’on va les faire ? Il faut profiter.
- Franchement, j’aime bien cette classe. On est plus matures, je n’ai pas honte de dire que je suis en 2e… sauf aux filles ! On a plus de succès si on se vieillit un peu.
- Ma mère me voit toujours dans ses yeux comme si j’avais 8 ans…

Vous avez dit professionnel ?
- Chez moi, mes tantes, elles me tapent trop la honte : leurs enfants sont dans le général et moi, je suis en professionnel. Alors, elles se foutent de moi.
- Devant la famille, on montre qu’on a des devoirs. Même si en classe on ne travaille pas, faut bien qu’on masque !
- Moi, j’ai un neveu de 13 ans qui est en 2e général, il n’a jamais doublé, il fait de ces devoirs !!! Je ne vous dis pas !
- Je préfèrerais être en général si j’avais la tête pour ça… mais professionnel ça ne me fait rien.
- Pour les gens, en professionnel, il n’y a que les jeunes qui sont bêtes qui se retrouvent là.
- Nous, on apprend des choses de primaire.
- Quand ma cousine voit ma farde, je dis que c’est celle de l’année dernière. J’ai honte de faire mes devoirs devant elle, alors je monte dans ma chambre.
- Quand on est invités à un mariage, c’est la honte aussi quand les femmes commencent à vanter leur fille : « Ma fille est ingénieur », « La mienne termine sa 6e. »…
- Moi, je dis que je suis en général pour me montrer plus intelligente. Mais un jour, j’ai foiré, j’ai dit que j’étais en 1re accueil et l’année suivante, quand ma tante m’a redemandé, j’ai répondu que j’étais en 2e général. Comme elle était étonnée et qu’elle me disait que ce n’était pas possible de passer comme ça, je lui ai répondu que, comme j’étais tellement bonne, on m’avait fait sauter un an. Je n’ai pas eu envie de m’humilier devant elle.
- Le prof de mon petit frère a dit que c’était une école de cons ici.
- Mon père, il vit en Tunisie. Lui, professionnel, il croit que c’est une sale enroule. Alors, je lui ai dit que j’étais en 3e professionnelle mécanique. Il m’a foutu la paix jusqu’au jour où il est arrivé avec une jeep en panne. Alors, j’ai trouvé une excuse, j’ai inventé que ce type de moteur, on ne le voyait plus car il était trop ancien !
- Moi, je suis contente d’être ici car dans le général, c’est trop dur. Ma mère veut que j’y aille mais moi pas. Je veux être coiffeuse comme ma cousine alors, dans la famille, on s’en fout un peu de nous, ils s’occupent trop de ceux qui sont dans le général !
- Dans cette école, on est en professionnel, mais on nous casse trop la tête, on se croirait en général, il y a trop de devoirs !
- Quand on est dans le quartier avec les copains à Molenbeek, la honte c’est plutôt de dire qu’on est en général ! C’est drôle non ?

Peut-on conclure ?
- La honte, ce n’est pas qu’un terme, ça signifie plusieurs trucs.
- La honte, c’est par rapport aux gens.
- Je me dis que les gens ne regardent pas que nous. On n’a pas un truc fluo ! Faut pas avoir honte de soi-même. Les gens, c’est pas eux qui nous nourrissent !
- Si je m’habille d’une certaine façon, c’est pour moi, pas pour les autres !
- Il y a plusieurs sortes de hontes.
- La honte, c’est un mot qui exprime plusieurs choses, mais on ne sait pas bien dire lesquelles.
- La honte, c’est le chômage.
- La honte, c’est se sentir gêné, se sentir ridiculisé par les gens.
- Oui c’est ça, c’est se sentir gêné de soi-même.

- Et vous madame, vous avez déjà vécu la honte ?
- Vous avez déjà eu honte de vos enfants ?