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En dix ans, l’école technique a beaucoup changé : les profils sfmq [1], les épreuves intégrées certificatives, la cpu… Mais le sait-on assez ? Elle reste perçue comme un deuxième choix. Continuera-t-on à y orienter les élèves en difficulté d’apprentissage, ou se donnera-t-on les moyens d’en faire un vrai choix ?

Mon école aux formations plutôt tertiaires, compte plus ou moins mille élèves, mais soixante seulement en première année et deux-cent en cinquième.
Les élèves nous rejoignent tout au long des troisièmes, quatrièmes et cinquièmes années. Ils ont dû choisir un enseignement mieux adapté, sans avoir d’affinité particulière pour un métier, quel qu’il soit. Rares sont les adolescents de quinze ans qui savent ce qu’ils veulent faire. Ils voient des portes se fermer et leur école qu’il faut quitter. Plus de la moitié de tous les étudiants de cinquième auraient suivi ce parcours chaotique. Le jeune a déçu, il n’a pas su rester dans la course. Maintenant, il faut faire un choix décisif, avec l’aide et la pression des parents et très peu d’accompagnement.
Les écoles qui offrent des options techniques inscrivent peu dans les périodes d’inscription médiatisées. C’est plus tard, et presque sans bruit, que se passe ce bouleversement dans les familles. Au mieux, en mai, quand le message de l’école d’enseignement général a été bien entendu ou anticipé. Alors le passage se prépare, aux portes ouvertes de mai, aux soirées d’information en juin, par la consultation de sites ou dans quelques lieux d’orientation qui sont surchargés.
La galère  ?
Mais, c’est principalement dans les jours qui suivent les résultats de juin que les exclus du général se frottent à la réorientation. Alors, c’est l’école technique, sur base du travail volontaire des enseignants, qui prend en charge ce temps de digestion des résultats et de choix. Pire, dans les quelques jours qui suivent les résultats de septembre, où, en plus de sa propre rentrée, l’école assume l’accueil, en urgence, de ces élèves et de leurs familles.
Ce sont les enseignants, d’ailleurs, qui ont construit le site Internet de l’école, qui éclaire sur les options, les contenus et les débouchés pour aider à découvrir ce nouvel univers [2].
Un autre rôle qui vaut à l’école technique tant de déconsidération, tant pour les équipes sur le terrain que pour les élèves qui s’y forment, est l’accueil des élèves en difficulté d’apprentissage.
Il faut avoir lu les quelques plans individualisés d’apprentissage (pia) qui arrivent en même temps que les élèves refoulés pour voir le fossé entre la réalité et l’intention d’un plan d’accompagnement adapté à chaque élève. Lire les formules qui y consignent l’échec, pardon…, les difficultés : manque de travail, manque d’investissement  ; assorties de conseils tels que mieux respecter les consignes, refaire les exercices, etc.
Ou l’attestation C ou B complétée dans le bulletin qui nous est tendu :  Dylan, on t’avait pourtant mis en garde  ! Des exemples fictifs, mais à peine simplifiés dans la forme : le fond est bien celui-là. Avec ce discours insidieux qui fait glisser une situation sociale vers une série de difficultés individuelles. Car si après tous ces plans d’accompagnement, remédiations, aide au projet personnel, tu n’y arrives toujours pas, c’est bien toi qui as un problème  !
S’inscrire, puis se reconstruire
Ce sera une grosse partie de notre travail d’aider le jeune à habiter ce choix. À se reconstruire, à se refaire une nouvelle identité, une nouvelle fierté. Et cette nouvelle identité se base sur un secteur professionnel, une grande orientation vers un domaine comme le service aux personnes, la construction, les sciences appliquées, ou l’économie en plus d’une formation générale indispensable pour comprendre et agir sur le monde où l’on vit et… pour rester un étudiant du secondaire  !
Pour certains, cela passera par l’acquisition d’un métier  ; mais pour beaucoup, ce qu’ils viennent chercher, c’est le cess, parce que, malgré la blessure de leur échec, les familles n’ont pas abandonné leur ambition d’étude supérieure. La qualification, c’est un moyen d’obtenir son cess (en sixième pour les tq, il faut une septième en professionnelle), comme une roue de secours, une corde de plus à son arc... On ne sait jamais si ça ne marchait pas dans le supérieur.
Ce travail de reconstruction de l’image de soi, de redéfinition d’objectifs, d’accompagnement par les profs se fait dans des groupes-classes aux identités d’option fortes (les compta, les aspirants en nursing, les dessinateurs en construction, les aides familiales, les accueil-tourisme, etc.) encadrés par des enseignants qui connaissent bien ces difficultés, et par des éducateurs très attentifs aux signes de découragement (des retards qui s’accumulent, puis des absences). À noter que travailler en module et en addition de certification partielle, comme le promeut la cpu, détricote ce cadre structurant.
Et la cpu dans tout cela  ?
J’ai déjà écrit et dit [3] combien la cpu, qui à la rentrée 2018 sera, sans aucune évaluation, étendue à la quatrième année et à seize options, me semblait une fausse bonne idée pour résoudre les problèmes de démotivation et d’abandon des élèves.
Les moyens choisis sont résolument du côté d’une conception très pragmatique, très opérationnelle de la formation professionnelle. La cpu évalue tout le temps, des fragments de gestes et d’attitudes du métier. Évaluer, remédier, réévaluer prend beaucoup de temps, d’énergie et de documents à remplir
Comment dans des grilles si étroites se préparer à un métier qui change vite  ? Comment prendre du recul par rapport à ce métier que l’on apprend  ?
Apprend-on la bonne communication avec la cliente dans des formules stéréotypées que l’on apprend par cœur ou, dans un travail, forcément lent et progressif, de connaissance de soi, de sa manière d’entrer en relation avec les autres, de ses conceptions de l’autre, etc. ?
Simplifier, fragmenter, répéter encore et encore est le travers le plus habituel pour essayer de répondre aux difficultés des élèves que l’on ne pense pas capables d’aborder la complexité, parce que le qualifiant est toujours associé à élève en difficulté. Sans parler de la formation générale qui y trouve si peu de place.
Les missions de l’école s’arrêteront donc en troisième secondaire pour certains, car cette construction cpu revient à renoncer, dès la quatrième année actuelle, à une formation solide et ouverte, pour former étroitement à des métiers qui changent ou qui n’existent pas encore, et de toute façon pas en nombre suffisant d’emplois. La stratégie ne devrait-elle pas être plutôt de mieux armer les jeunes plutôt que de penser que les découpages métiers de la cpu vont y parvenir.
Il faut avoir, hors section en cpu, assisté à une épreuve intégrée [4], pour réaliser combien il est demandé à l’élève du qualifiant d’affronter la complexité, comme dans le métier, d’ailleurs. Quatre fois sur le degré, dans mon école, l’élève doit avoir intégré tous les éléments de sa formation d’option qualifiante (18 h/semaine) pour résoudre une situation complexe du métier, devant tous ses professeurs d’option, évaluant donc en équipe le cours de chacun. S’y ajoute un jury de professionnels pour l’épreuve finale.
L’enjeu du Cess
Pour les cinquante-deux-mille élèves des actuelles sections techniques, parler de formation métier évoque des métiers très manuels et masque toutes les exigences de ces formations qui demandent de solides connaissances et compétences. Par exemple, les sections technicien en comptabilité, technicien de bureau, technicien chimiste, dessinateur en construction, agent en accueil et tourisme (ce sont quelques sections de mon école) ont beaucoup d’heures de cours très théoriques et spécialisés qui ne s’apprendront pas (ou pas seulement) en immersion ou en stage en entreprise.  Le cess actuel de ces classes-là, lié à la qualification, n’a rien à envier au Cess de certaines options du général  ! L’enjeu du cess, donc, alors que pour le moment, il ouvre non seulement l’accès aux études supérieures, mais aussi le droit aux allocations d’insertion, si je ne me trompe.
N’octroyer le cess à ces élèves qu’après une septième serait un immense recul et une sanction lourde pour ceux qui auraient osé choisir (choisir, on disait, par les effets du nouveau tronc commun) une formation autre que générale.
Si on va au bout de cette logique, cela revient, en fait à de l’orientation précoce, à ne plus avoir d’ambition d’études supérieures dès la première année après tronc commun, sauf à passer par une année complémentaire pour obtenir le cess. On parlait de revaloriser  ? 

notes:

[1 Service francophone des métiers et des qualifications qui rassemble les services publics de l’emploi, les interlocuteurs sociaux, et tous les opérateurs d’enseignement qualifiant, de formation et d’insertion socioprofessionnelle.

[2Quelques nouveaux outils, comme les fiches métier de mon école mon métier viennent enfin aider les familles Monecolemonmetier.be sur le site enseignement.be

[3Réflexion personnelle, qui n’engage pas l’équipe éducative, qui suit scrupuleusement toutes les instructions, parfois contradictoires.
Lire «  Les gagnants ne sont pas dans l’école technique  », TRACeS 212.
Voir Apéro de l’éducation Cpu sur http://www.changement-egalite.be/spip.php?article3673

[4sips dans l’enseignement confessionnel