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Le droit d’être belle en toute sécurité.

Ses grands yeux clairs le fixent. Ses boucles blondes jouent avec le vent. Immobile, mi-cachée dans le préau, Marine ne le quitte pas des yeux. À sept ans, on s’amuse mais Marine est hors-jeu. Martin lui a dit : « Ah mais toi, je t’aime plus que les autres, tu sais. » Martin, le gentil surveillant-qui-surveille-la-récré-tous-les-matins. Pour le coquin, c’est un jeu : il dit en rigolant, à toutes les filles de la classe, qu’il est amoureux d’elles. Mais à Marine, il dit devant ses copines : « Je t’aime plus que les autres. Tu as de si beaux cheveux blonds. »

Marine, ça l’empêche de jouer. Un soir, elle m’en parle. Je m’étonne. Un adulte n’a pas à dire cela à un enfant. Je pose des questions. Marine dit qu’elle a un peu peur de Martin. Surtout parce qu’il demande à ses copines : « Où est Marine… Va la chercher… ». Tout le temps, tout le temps !

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« Tu sais Maman, ça ne fait rien : je me réfugie dans les toilettes des filles. Là il ne peut pas venir me chercher ! ». Je réagis : « Tu n’as pas à te réfugier dans les toilettes de filles. La récré c’est fait pour jouer. » J’en parlerai demain à l’institutrice. L’institutrice ? Elle dit qu’il ne faut pas voir le mal partout, mais que tout de même, effectivement, ce n’est pas normal et que, si elle en a l’occasion, elle va aller en parler à la responsable des surveillants. Le lendemain, l’institutrice n’en a pas parlé, parce qu’il y avait d’autres urgences. Elle propose à Marine de venir la chercher, si Martin l’appelle encore, pour aller lui parler.

La place de chacun

Que faire ? Laisser les choses suivre leur cours, prévenir la direction ou passer voir Martin et faire avec lui la lumière sur les conséquences de son petit jeu ? Je décide de faire confiance à l’institutrice et à l’école. Je laisse un message sur le répondeur de la direction, demandant de me rappeler pour résoudre un petit problème délicat. Je n’aurai jamais de réponse. Heureusement, le soir même Marine me raconte comment elle a finalement été chercher l’institutrice pour qu’ensemble elles aillent parler à Martin. « Et comment cela s’est passé ? » Bof ! « Et qu’est-ce que tu as dit ? » « Que je ne me souvenais plus très bien de ce qu’il m’avait dit. » « Et l’institutrice ? » « Que ce n’était pas très grave… » Je propose à Marine de me tenir au courant. Je lui dis qu’elle a le droit d’être belle sans s’en inquiéter.

Martin a repris ses esprits. Il n’a plus dit qu’il était amoureux de Marine. Ni d’aucune autre. Mais un mois plus tard, alors que je demandais à Marine : « Comment ça va avec Martin ? », elle répondait encore : « Ça va bien, mais tu sais, j’ai toujours un petit peu peur. »

Où est la limite ? À chacun de prendre sa place. À Marine de faire ses armes de femme. Au surveillant, à l’enseignant, au parent, à l’adulte de laisser à l’enfant une place d’enfant. D’être à l’écoute. De replacer la limite, le cas échéant.

Ne banalisons pas : c’est aux adultes de protéger les enfants. Pas aux enfants de se protéger des adultes.