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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Sois politique / Oui à la gestion axée sur les données, non à la gestion axée sur les résultats !

C’est cette proposition de Dirk Jacobs [1] que nous épinglerions s’il fallait résumer ce que nous retenons de la conférence-débat qui a eu lieu le 23 septembre [2]. Vous vous demanderez peut-être si nous ne sommes pas en train de pinailler ? Pas vraiment, non. La différence est de taille et nous allons nous en expliquer. 
Nous avons demandé à Christian Maroy [3] de présenter les résultats de sa recherche intitulée « L’école québécoise à l’épreuve de la gestion axée sur les résultats — sociologie de la mise en œuvre d’une politique néolibérale ». Il a amorcé le débat en donnant son point de vue sur ce que l’on pourrait apprendre de l’expérience québécoise pour construire une gouvernance réellement démocratique et dynamisante pour les enseignants en FWB.

La conclusion est sans appel : la gestion axée sur les résultats (GAR) a eu des effets pervers sur l’école québécoise, sur le métier de ses enseignants et n’a pas amélioré les apprentissages des élèves !
Nous nous sommes alors demandé ce qu’il en était, en FWB, avec le système de gouvernance instauré par les plans de pilotage ? Sommes-nous en train de suivre le même chemin ? Ne risque-t-on pas de tomber dans ces travers ? Et à quoi faut-il absolument être attentifs pour ne pas y tomber ?
Quatre-vingts enseignants ont pris part à ces échanges ainsi que deux témoins privilégiés, Veerle Massin [4] et de Dirk Jacobs.

La GAR et nous

Christian Maroy a résumé cette politique de la GAR [5] pratiquée depuis 2002 comme du new management qui vise à responsabiliser les écoles en leur demandant des comptes sur leurs résultats. Elle répond à un souhait très clair des directions québécoises de réduire la marge de manœuvre des enseignants en renforçant leur lien de subordination, même si cette politique n’a pas de pouvoir sur la carrière d’un enseignant qui n’atteindrait pas les résultats attendus. Il met en évidence que, si les enseignants trouvent très largement légitime l’objectif de la réforme d’améliorer la réussite de tous les élèves, ils trouvent peu ou pas légitime que l’analyse ne se préoccupe que des résultats obtenus par les élèves, sans tenir compte du contexte et, ils n’acceptent pas qu’on fasse reposer tout le poids de l’amélioration de cette réussite sur leurs épaules.
Citons deux effets pervers de cette politique :
- elle pousse à la manipulation des notes des élèves et ne garantit en aucune façon une meilleure maitrise des apprentissages ;
- puisque les résultats sont publiés, ça renforce la relation parents-élèves clients de l’école.

Pour Christian Maroy concernant les similitudes et les différences entre la GAR et les plans de pilotage du Pacte, le contexte et l’histoire de ces deux systèmes scolaires sont très différents et évoluent de façon opposée. Le système québécois était très intégré, avec peu de concurrence entre les écoles et il dérive, depuis dix ans, vers plus de concurrence (plus de privé) et le développement de curriculums particuliers. La FWB tente d’avoir la trajectoire inverse. Et les plans de pilotage ne sont qu’un aspect du vaste dispositif de réformes du Pacte.
Dirk Jacobs a fait remarquer que le Québec n’avait pas besoin de la GAR et pointé le problème que constitue la publicité autour des résultats des élèves dans les différentes écoles : ça a pour effet d’augmenter la concurrence et de disqualifier les acteurs. Autant la communication des données aux écoles est utile pour les aider à réfléchir à ce qu’elles produisent pour déterminer ce qu’elles devraient changer, autant une tentative de gérer par les résultats serait une erreur. L’évaluation ne doit pas reposer que sur des critères chiffrés, surtout quand il s’agit de moyennes particulièrement peu fiables (quand on travaille sur des petits échantillons, ce qui est le cas pour beaucoup d’écoles).

Rester sur ses gardes

Veerle Massin a entendu les dérives du modèle québécois et les craintes qu’ici on prenne le même chemin : elle assure que ce n’est pas l’intention du pouvoir régulateur, mais entend qu’entre les intentions politiques et l’utilisation qui peut en être faite par des directions ou des P.O., il y a du jeu possible…
Selon beaucoup d’enseignants présents, c’est bien là le problème. Le pouvoir régulateur laisse trop de latitude d’interprétation : en particulier, sur la façon d’organiser la réflexion et la prise de décisions sur les plans de pilotage et sur l’évaluation des enseignants [6].
Comment donc protéger les enseignants du risque d’instrumentalisation par les P.O. ?
Nous convenons que deux voies existent pour cadrer l’usage qui sera fait de ces réformes, condition à laquelle les enseignants sont prêts à tenter de mettre en œuvre ces changements de taille :
- Seuls les délégués au contrat d’objectifs peuvent potentiellement faire intrusion respectueuse dans la façon dont ça va se jouer dans les écoles : de leur propre initiative ou à la demande d’un ou plusieurs groupes d’acteurs. Il va donc falloir qu’ils soient prêts, à l’écoute, et qu’ils osent entrer en scène au nom du respect de tous les acteurs.
- Un pouvoir régulateur (cabinet ou administration) qui ne s’enferme pas dans sa tour d’ivoire, qui reste à l’écoute de tous les groupes d’acteurs et accepte d’être attentif aux effets de ses mesures, aux biais, taches aveugles, dans des relations de loyauté et de respect avec tous les groupes d’acteurs. Et un pouvoir régulateur qui vient suffisamment près — dans des moments comme ce 23 septembre — pour pouvoir être interpelé sans devoir créer un rapport de forces pour cela.

Conviction encore et toujours que l’histoire s’écrit en marchant ! Marchons donc et tentons d’infléchir le chemin quand c’est nécessaire. 

notes:

[1Conférence-débat intitulée « Gare à la GAR », à l’initiative de la CGSP Enseignement, le Setca - Sel, la CSC Enseignement, l’Appel et CGé.

[2D. Jacobs est spécialisé dans l’étude des politiques migratoires et d’intégration ainsi qu’en sociologie de l’enseignement.

[3Chr. Maroy est sociologue, professeur émérite de l’UCLouvain. Il a été professeur titulaire en charge de la chaire de recherche du Canada sur les politiques éducatives de 2010 à 2019 à l’université de Montréal.

[4V. Massin est chef de chantier « pilotage – gouvernance des écoles » à l’administration générale de l’enseignement.

[5 Pour en savoir plus, lire le livre de Chr. Maroy paru aux presses universitaires de Laval en 2021.

[6Comment dire ses difficultés au cours de ce processus d’évaluation si les enseignants n’ont pas la certitude que ça ne pourra pas être utilisé contre eux ?