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Monter sur les planches mais déclamer autre chose que des récitations, des recettes toutes faites, des textes figés... Jouer aussi à plusieurs.

Pour moi, la formation continuée c’est une longue histoire.

Ça commence par le milieu dans lequel j’ai baigné : dans ma famille et dans tout le mouvement ouvrier d’ailleurs, on disait qu’avec la culture et l’éducation on pouvait s’en sortir.

J’ai donc choisi de travailler à l’école maternelle, pas parce que j’aime « faire dans les petits » mais parce que j’avais une envie d’engagement social, m’engager pour apporter des changements... Et puisqu’on disait que tout se joue avant six ans !

A petits pas

Au sortir de l’école normale, j’ai fait toutes sortes d’intérims puis j’ai trouvé une place fixe. Dans toutes ces écoles, c’était la solitude. Je ne trouvais pas de lieu, d’équipe où parler du travail, où le penser, où inventer pour l’améliorer. Il y avait bien l’une ou l’autre journée pédagogique mais elles étaient plus ou moins intéressantes selon les choix des directions ou les compétences des personnes dites formatrices. Puisque je ne trouvais pas dans l’école de quoi nourrir mon travail, j’ai cherché ailleurs. J’ai commencé par la seule référence que j’avais : l’organe de formation de mon réseau [1]. C’était déjà bien de sortir de l’isolement et des pipi-caca-tirettes-bonnets perdus. Dans ce qui était offert, il y avait du bon et du moins bon. Le moins bon, c’était le fait de travailler entre institutrices maternelles uniquement avec, par exemple, une inspectrice qui donne des exercices de jeux mathématiques en maternelles de façon assez simpliste, sans aborder, par exemple, les opérations mentales mises en jeu... On n’était que des maternelles après tout ! Certains apports étaient trop infantiles et infantilisants, trop trucs et ficelles aussi.

Le meilleur ce fut la rencontre avec d’autres types de formateurs, ceux qui font partie de mouvements pédagogiques comme le GFEN [2], le GBEN, la CGE. Ceux-là m’ont bousculée.

Un saut qui change tout

C’est par eux que j’ai appris l’existence des Rencontres Pédagogiques d’Été. Là, j’ai participé à toutes sortes d’ateliers pendant plus de dix ans, choisissant surtout les domaines dans lesquels je me trouvais quelques faiblesses. Là, on n’est jamais uniquement entre instits du fondamental, ce qui ouvre déjà des horizons plus vastes et permet des échanges entre professionnels de différents niveaux qui s’enrichissent mutuellement. Ce genre de formation remue. On y est aussi ébranlé dans nos certitudes. Quand des formateurs décortiquent avec nous le joli que nous faisons dans les classes, en toute bonne foi, nous apprenons à nous poser des questions sur les valeurs qu’on transmet en agissant de telle ou de telle façon, et avec elles les choix de société.

Trémolo

Ces formateurs nous ont mis en situation d’apprentissages complexes (et non simplistement simplifiés), ils nous ont donné des défis à nous mettre sous la dent, nous touchions du doigt des obstacles à surmonter, obstacles que d’autres prennent parfois soin d’éviter pour que ce soit « assez concret pour les maternelles ». C’est ainsi qu’on (re)découvre pour soi ce qu’est apprendre. Après ça, on ne fait plus jamais comme avant avec les enfants à qui, aussi, on mâchait tout.

Ces formateurs nous ont fait vivre les choses et j’ai réalisé que c’était cela qu’il fallait vivre avec les petits. La manière dont on nous a considérés, nous, en formation, fait qu’on considère autrement les gosses : on ose alors les mettre en recherche, leur permettre d’apprendre l’autonomie, faire confiance au groupe et à chacun, dans du complexe.

C’est ainsi que, par exemple, j’ai éliminé au maximum les stencils, les bricolages imposés. J’ai préféré mettre les enfants en recherche face à des défis qui mobilisent leurs réflexions et travaillent leurs représentations mentales.

Pour moi, les formateurs des mouvements pédagogiques sont porteurs d’options, d’un projet de société, d’engagements militants plus forts, plus construits et plus solidaires que n’importe quel inspecteur ou autre quand il considère une petite, petite tranche de savoir coupée d’un contexte tant mental que social et qui ressemble trop à une recette de cuisine.

Des bonds collectifs

Les formations sous la houlette de formateurs chevronnés, c’est bien mais l’autoformation avec d’autres, c’est encore mieux. Suite aux RPE, j’ai découvert des « groupes » comme le GEM [3], le groupe « fondamental » de la CGE. Nous nous réunissons sur nos temps de loisirs, le mercredi après-midi, le samedi, pour réfléchir nos pratiques et échanger entre pairs. Mon constat : c’est aussi formateur même si ce n’est pas de la formation programmée, organisée à grande échelle, marchandisée.

On se partage des pratiques et on se donne du travail : on se met au défi d’essayer des démarches dans sa classe et puis, on revient, la semaine suivante, on partage ce qu’on a fait, pensé... sous le regard critique et constructif des autres, on apprend encore, on avance, on affine.

Une soif sans fin

Depuis que j’ai connu ces moments de formation transformante, m’est venue une soif toujours plus grande d’apprendre. Jusqu’à la boulimie !

J’ai toujours envie d’en savoir plus. Mais pour quoi ? Pour creuser des contenus, pour travailler sur et avec les représentations mentales des enfants, pour toujours approfondir le comment on apprend, comment les savoirs se construisent, pour me rapprocher d’autres enseignants d’autres niveaux et disciplines, pour mieux agir avec les enfants et les collègues, pour prendre plus de pouvoir sur la réalité, pour acquérir plus de liberté d’action... En fait mon option de départ : m’engager pour des changements sociaux via l’école.

Et voilà que j’ai décidé d’un saut de plus : faire la FOPA [4]. Être des enseignants praticiens-chercheurs, c’est ce que des mouvements pédagogiques mettent en avant.

Malheureusement, même si on l’est, même si on en paie le prix, on n’est pas reconnu si on n’a pas un titre officiel. Et puis, j’ai besoin de théorisation plus vaste. J’agissais beaucoup par intuition mais pour fonder ce que je fais, pour le rendre crédible, légitime, il me semble que je dois pouvoir argumenter, abstraire... et cela, je pense pouvoir l’apprendre en étudiant de plus près des théories qui sous-tendent des pratiques. De plus, je souhaite transmettre mon expérience de travail et de formation.

Enfin, plus prosaïquement, être une institutrice maternelle-grand-mère, je n’y tiens pas. Rien n’est prévu pour un recyclage de ces enseignants qui ont des vingt-cinq, trente ans de carrière et sont toujours avec les petits. On est donc obligé de passer par un choix individuel.

Je garde en tête le fait que les questions sur les savoirs, c’est aussi fondamental que la vie, l’amour, la mort. Et je suis bien placée pour transmettre le fait que si décideurs, formateurs, enseignants ne prennent pas assez en compte ce qui se fait avec les petits avant six ans, ils sont responsables de la pente vertigineuse vers l’exclusion de certains.

notes:

[1FOCEF : Formation Continuée de l’Enseignement Fondamental dans le réseau libre catholique.

[2Groupe français d’Éducation Nouvelle et GBEN, son cousin, Groupe belge d’Éducation Nouvelle.

[3Groupe d’Enseignement des Mathématiques rassemblant des enseignants de divers niveaux.

[4Trois années d’étude en horaire décalé et un mémoire au bout desquels est délivré un diplôme de Licenciée en Sciences de l’Éducation (UCL).