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Des parents, pères et mères, assis autour d’une table, dans une classe de l’école. Leurs enfants sont en maternelle ou en primaire. Je suis une des enseignant(e)s « animateurs ». Mes collègues sont dans d’autres classes avec d’autres parents pour leur faire vivre les mêmes activités. Nous appelons ces réunions des « rencontres » ; aujourd’hui, le thème est « Savoir parler ».

Je chuchote à l’oreille d’un parent la phrase « J’ai deux chiens, trois chats et cinq lapins. » Ce dernier fait passer cette phrase à l’oreille de son voisin. Le dernier participant dit la phrase entendue à haute voix et nous la comparons à celle de départ. On rit ; la bonne humeur s’installe dans le groupe.
Je prends la parole : « C’est comme ça qu’un enfant apprend à parler : il entend des sons et associe un sens à ces sons, en fonction de ce qui se passe quand ces sons sont prononcés. Les personnes qui l’entourent l’aident en reformulant ce qu’ils ont entendu pour s’assurer qu’ils ont bien compris ce que l’enfant voulait dire. » Ce discours, tenu par l’enseignant après chacune des activités que nous proposons aux parents, nous l’élaborons en équipe, dans des réunions préparatoires aux rencontres. Nous partons essentiellement de ce que nous faisons en classe, nous confrontons nos pratiques à des écrits plus théoriques et nous essayons de formuler notre propos pour qu’il soit compréhensible par la majorité des parents présents.
Quand nous instituons des moments de parole dans nos classes, moments d’expression libre des enfants, quand nous vérifions notre compréhension de ce que l’enfant énonce en reformulant ce qu’il a dit, en lui posant des questions, quand nous demandons à l’enfant de reformuler son discours pour l’adapter au langage écrit, quand nous mettons le cahier de chansons dans le cartable pour qu’il rentre à la maison et permette aux parents d’interpréter correctement les paroles chantées par leur enfant, c’est alors que nous aidons les enfants à apprendre à parler, comme nous l’avons précisé dans le discours tenu aux parents.

Ça, là-bas…
En accompagnant ma consigne de gestes, je dis aux parents : « Allez là, chercher ça ». Les parents se dirigent dans la direction que je leur indique du bras, mais hésitent sur l’objet à me ramener. Beaucoup me demandent des précisions. Je donne alors une nouvelle consigne à chaque parent, en employant des mots précis pour désigner l’objet et l’endroit où il se trouve. Voilà les parents rassurés et chacun revient autour de la table avec l’objet demandé.
Comme après chaque activité vécue, j’explique ce que nous avons tenté de faire comprendre à travers elle : « Souvent, il n’est pas nécessaire d’utiliser des mots précis pour se faire comprendre. Tout ce qui se passe autour d’une personne qui parle, tout ce que fait cette personne, tout cela aide les autres à interpréter ce qu’elle veut dire. Pourtant, ne pas avoir l’habitude de parler, de parler avec des mots pour nommer les choses et les actes, pour exprimer ce qu’on a dans la tête, empêche de penser, de réfléchir. »
Quand un enfant avance son pied pour que nous lacions sa chaussure, nous lui demandons de nous dire ce qu’il veut. Quand un enfant demande de venir au tableau pour montrer sur le dessin ce qu’il a compris, nous lui demandons d’essayer de l’expliquer de là où il est. Quand un enfant emploie les pronoms personnels sans qu’il soit possible, grâce au discours, de savoir de qui il s’agit, nous lui demandons de préciser de qui il parle. C’est alors l’occasion pour l’enseignant de donner à l’enfant les mots dont il a besoin pour dire sa pensée.

Parler pour penser
Chaque parent a trouvé l’objet que je lui ai désigné. Il l’a apporté sur la table. Les parents vont maintenant travailler par deux. Ils tirent au sort un papier sur lequel est écrit le type de discours que chacun va devoir tenir à propos de son objet (le vendre, l’offrir à un amoureux, en décrire l’aspect et l’usage, remercier de l’avoir reçu…). Il s’agit, pour le partenaire, de deviner la modalité utilisée, de justifier sa réponse en expliquant comment il a trouvé ou pas. J’ai beaucoup de difficultés pour faire comprendre l’activité. Les parents s’y lancent finalement, mais se satisfont d’une réponse et argumentent peu. Ils citent la modalité utilisée par leur partenaire, mais ne peuvent identifier ce qui, dans ces paroles, caractérise cette modalité d’expression.
Le discours que je tiens ici porte sur le rapport entre l’élaboration du discours et la structuration de la pensée. On élabore un discours quand on doit parler, expliquer, convaincre, argumenter… On peut le faire seul (c’est exigeant…), à 2, à 4, collectivement. En élaborant mon discours, j’élabore ma pensée. Pour développer et modifier ma pensée, je dois utiliser des mots, je dois écouter les autres, je dois me faire comprendre. Mon discours devient de plus en plus pointu.
Quand nous provoquons le conflit cognitif entre les enfants, quand nous exigeons que chaque groupe d’enfants se mette d’accord pour présenter une seule solution, quand nous demandons à des enfants d’expliquer les raisons de l’erreur d’un compagnon, ce que nous cherchons à développer chez l’enfant, c’est sa pensée grâce à l’utilisation du langage.

Un discours qui parle
Je travaille dans une école en discrimination positive. Rencontrer les parents autour de ce que signifie « savoir parler » constituait un enjeu de taille pour notre équipe. Dans nos discussions, nous avons abordé de nombreux aspects spécifiques aux écoles fréquentées par des enfants dont la langue maternelle n’est pas le français, d’une part et par des enfants de milieux défavorisés, d’autre part.
Parce que nous sommes confrontés à ces enfants, nous avons été obligés de tenir compte de la différence entre « langue » et « langage » et de nuancer nos propos sur la manière dont un enfant apprend à parler. Le langage est une compétence humaine qui permet de penser et de communiquer avec autrui. La langue, elle, est un code linguistique structuré (dans notre école, le français). Un enfant de 2 ans, non francophone, apprend à l’école une langue (le français) en même temps qu’il construit à la maison (dans une autre langue) et à l’école (en français) son langage. Un enfant de 10 ans qui maitrise déjà le langage dans sa langue maternelle et qui doit apprendre à étendre cette compétence au français rencontrera d’autres difficultés.
Dans le cours d’adaptation à la langue de l’enseignement, nous constatons qu’il est plus difficile d’aider un enfant à bien maitriser le français si son niveau de langage, dans sa langue d’origine, est faible. Nous en avons déduit qu’il fallait encourager les parents étrangers à utiliser avec leurs enfants leur langue d’origine dans la vie quotidienne.
Pendant les rencontres, après avoir vécu les différentes activités, parce que les parents de notre école (comme tous les parents) sont soucieux de la réussite scolaire de leurs enfants, ils nous demandent souvent ce qu’ils peuvent faire pour leurs enfants. Nous devons donc, pendant nos réunions de préparation, nous mettre d’accord sur ce que nous allons leur répondre : reformuler ce que l’enfant dit mal (« oitu » pour « voiture »), même si on a compris l’enfant, mais sans l’obliger à répéter la bonne formulation, encourager l’enfant à parler « avec des mots » plutôt qu’« avec des gestes », regarder la télévision avec l’enfant, dans la langue maternelle ou, si on laisse l’enfant seul devant la télé, mettre alors la télé en français…
Lors de l’évaluation de cette rencontre, alors qu’elle concernait le savoir parler, nous nous sommes plus particulièrement rendu compte que ce qui fait obstacle à la participation des parents n’est pas tant la langue que le niveau intellectuel. Depuis cette rencontre, nous cherchons toujours ce que nous pourrions faire pour ces parents, qui, quel que soit le thème abordé, participent avec plaisir aux activités, mais ne suivent plus dès que l’animateur passe dans « le discours sur… »