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Dans une institution pour enfants en grande difficulté, nous avons fait le pari d’inscrire Pierre à mi-temps dans une école à l’extérieur. Comme l’expérience s’avère concluante, la direction du centre décide en accord avec l’institutrice une prise en charge complète de l’enfant à l’école.

Parfois faire un détour permet de sortir de l’impasse

Yol, une éducatrice dans le centre, n’est pas au courant du changement d’horaire de Pierre. Elle est chargée de le conduire le lundi matin à l’école. Or, un lundi, elle trouve Pierre en larmes. Il se plaint, il pleure, il ne veut plus aller à l’école. Yol sans trop comprendre, insiste, parlemente, vante les plaisirs de l’école, son institutrice, ses petits copains, sa classe, la cour de récréation, mais rien n’y fait. Ou plutôt, si, plus elle insiste, et plus Pierre résiste.
Sans ressources, Yol fait alors appel à des collègues, Chantal, à Christine, à Éric, mais c’est sans espoir, tous s’inclinent après avoir mis en oeuvre toutes leurs ressources de persuasion, de patience et de dialogue. Yol décide alors de téléphoner à Bernard, un collègue absent, qui s’est particulièrement occupé du suivi de Pierre à l’école.
Ici, les choses prennent un tour surprenant. Au téléphone, Yol, habituellement si calme, indique à Bernard qu’elle n’est pas contente. Et même qu’elle n’est vraiment pas contente... elle se fâche, elle eng... Bernard et lui dit que Pierre a bien raison de ne pas vouloir aller à l’école ce lundi alors qu’elle-même n’a pas été avertie d’un changement d’horaire qui fait difficulté à Pierre. En outre, elle reproche à Bernard de n’avoir même pas pensé fêter le nouvel horaire de Pierre à l’école par un cadeau et un apéritif spécial et... elle continue sur ce registre pendant quelques minutes.

Appel

Pendant que Yol parle à Bernard au téléphone, nous apercevons les larmes de Pierre se sécher miraculeusement, puis nous le voyons prendre le cornet des mains de Yol et se mettre à prolonger les critiques de Yol sur la décision hâtive qui le concerne. Ensuite, nous l’entendons au téléphone commander le menu qu’il souhaite pour sa fête, demander un cadeau précis, et ensuite,remettre, ravi, le cornet dans les mains de Yol en lui annonçant péremptoirement : « ça va, ça va, c’est arrangé, je vais à l’école, mais il rajoute un ton plus bas, surtout, ne raconte rien de tout cela à Madame Isabelle (son institutrice). »
Que tirer de ce court exemple ? Un enfant ne veut pas aller à l’école et cela, pour une raison inconnue de l’éducatrice. L’éducatrice accepte de ne pas comprendre. Elle ne force pas l’enfant. Plutôt, elle appelle à l’aide ses collègues. L’appel aux collègues ne suffisant pas à résoudre la crise, elle a l’idée d’appeler l’éducateur qui s’est occupé de son inscription de l’école. Elle décide alors de prendre le parti de Pierre et de le défendre par rapport à une décision hâtive. Il s’ensuit une véritable prise d’énonciation de Pierre. Pierre décide, in fine, d’aller à l’école et c’est une décision qui lui appartient.

Détour

Deux remarques sur cette étrange stratégie éducative :

  1. Yol aurait pu s’opposer à Pierre, le forcer, ou encore accepter son refus et laisser les choses en l’état. Non ! Elle ne se positionne pas sur un mode duel, mode qui implique un gagnant et un perdant. Elle ne cède pas non plus pour avoir simplement la paix. Elle réalise qu’il y a une impasse, et que pour en sortir, il faut faire un détour, le détour de l’enfant. Elle décide de se situer résolument du côté de Pierre. Elle lui fait entendre qu’elle prend acte de son refus d’école, elle le soutient comme sujet à propos duquel une décision rapide a été prise, elle s’autorise à vilipender un collègue, et ce faisant, elle fait confiance au fait que ce collègue jouera le jeu de cette pratique que nous appelons « à plusieurs ».
  2. Bernard de son côté, aurait pu mal prendre ce coup de fil matinal et critique. Il n’en est rien, il se prête au jeu, il relance la balle, il bat son mea culpa, et il fait entendre à Pierre qu’il n’est pas question que quiconque prenne une décision concernant un enfant sans avoir son accord explicite. C’est à ce moment-là d’ailleurs que Pierre, rassuré, décide de partir à l’école.

Qui est le maitre ?

L’exemple de Pierre nous enseigne à bien des égards. Yol suppose que le refus qu’elle rencontre dit quelque chose de l’enfant. Elle se laisse décompléter de son rôle - le conduire à l’école - et dans le même temps, elle fait entendre à Pierre un « oui » sans condition. Par ailleurs, elle se décale de l’autorité qu’elle incarne. Elle fait appel à ses collègues. C’est-à-dire qu’elle ne se présente pas à Pierre comme toute puissante. Plutôt, sa réponse constitue une façon de pluraliser l’autorité, de se régler sur une loi à laquelle elle-même est soumise.
La pratique à plusieurs permet de dialectiser une destitution de chacun d’entre nous. Dans son adresse à un enfant, un membre de l’équipe peut faire le détour par un de ses collègues. Par cette manoeuvre, il institue ainsi son collègue et se destitue du même coup comme lieu de maitrise.
Ce jeu dialectique qui se joue entre les membres de l’équipe, cette attention donnée à la parole de l’enfant, cette rencontre qui surgit entre un éducateur et un enfant au moment le plus inattendu, ce désir qui commence à circuler comme un ballon sur un terrain de football, ces inventions des éducateurs, ces créations que les enfants produisent, cette atmosphère qui en découle ; tout cela forme une clinique originale, une pratique à plusieurs. Cette pratique nécessite une mise au travail « pas sans l’autre ». Il y faut bien sûr une grande confiance entre collègues et l’assurance que l’initiative de chacun s’inscrit dans une stratégie éducative à plusieurs.