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Pascal a onze ans. Il est dans l’école où je travaille avec ma compagne. C’est la deuxième fois que nous l’accueillons dans notre famille. Sa maman est alcoolique et elle est à sa deuxième cure suite à une rechute en octobre dernier.

Pascal est chez nous depuis début janvier. Il a un frère plus âgé de trois ans, Thomas, lui aussi placé dans une famille d’accueil. Les enfants vont chez leur maman un weekend et le suivant chez le papa. Mais celui-ci fait souvent faux bond au moment d’accueillir ses enfants chez lui, problèmes variés souvent liés à sa voiture et à ses difficultés financières qui l’empêchent de venir chercher les enfants ou de les accueillir.

Ses préoccupations...

Pascal n’a pas bien la notion des semaines et des mois. Pendant tout le mois de janvier, il nous demandait plusieurs fois par jour combien de temps il allait rester chez nous. Nous lui avons assez vite construit un calendrier indiquant les évènements importants (visite de la déléguée du Service de Protection de la Jeunesse, rendez-vous chez la psychologue et l’orthodontiste, weekends chez maman et chez papa...).

Cela n’a pas diminué les questionnements de Pascal par rapport au temps qui passe et surtout à l’égalité du temps passé chez papa et chez maman. Ses préoccupations tournent essentiellement autour des weekends : pendant deux jours il parle de ce qu’il a fait et à partir du jeudi, de ce qu’il fera. La Playstation familiale qui doit naviguer d’un parent à l’autre, mais qui ne peut rester chez Thomas ou chez Pascal pendant la semaine (pas question de privilégier un des deux) est source de conflits et de colères entre les deux frères. Les câbles oubliés par Thomas dans sa famille d’accueil empêchent souvent Pascal de bénéficier de son droit de jeu.

Thomas tyrannise son petit frère quand ils sont chez leur maman. C’est le récit de coups reçus par Pascal (côtes fêlées) qui nous a fait intervenir auprès des instances judiciaires en dénonçant le danger de la situation et la spirale implosante de cette famille. La maman, ivre au moment de la colère particulièrement explosive de Thomas, était devenue incapable de gérer cet adolescent tout puissant et sans limite.

C’est au cours d’une réunion de parents que Pascal a brisé la loi du silence en dénonçant sa maman, en pleurs : « Tu n’as même pas été capable de me protéger ! »

Pascal vit dans l’inquiétude permanente : est-ce que mon papa va venir me chercher cette fois-ci ? Est-ce que mon frère ne va pas plus souvent chez ma maman ? Est-ce que quand je téléphone à ma maman, je dois aussi téléphoner à mon papa ? Est-ce que ma maman va rechuter quand sa deuxième cure sera finie ? Comment va s’en sortir ma maman sans moi ? Qu’est-ce que mon papa va m’offrir comme cadeau pour mon anniversaire alors qu’il n’a pas de sous ? Pourquoi il ne m’a pas téléphoné pour mon anniversaire alors qu’il me l’avait promis ?

Un cadre pour Pascal...

Sans s’en rendre compte, il nous a obligés, forcés, à clarifier en permanence les limites à l’intérieur de la vie familiale. Limiter le nombre et le temps des coups de fil. Pascal ressortait ravagé par les retrouvailles téléphoniques avec sa maman, en pleurs. Ce lien permanent empêchait Pascal de s’installer quelque part et d’y prendre la place dont il avait besoin. Il pleurait des soirées entières après ces coups de fil. Nous lui avons pris son GSM et dit, après en avoir longuement parlé ma compagne et moi, mais aussi après avoir averti la maman, que, quand elle téléphonerait, nous prendrions l’appel pour voir si elle était suffisamment en forme pour lui parler. Ça ne lui faisait pas de bien, ni à lui, ni à sa maman quand les conversations se terminaient en larmes. Nous avons fixé des jours où il pouvait appeler sa maman (une fois par semaine, le jeudi quand il avait passé le weekend chez elle, et le mardi lorsqu’il l’avait passé chez son père) ainsi que son papa (le contraire).

Pascal doit porter un appareil dentaire. Gênant de mâchonner des phrases en classe. Nous avons convenu qu’il ne devait pas le mettre en récréation pour ne pas se blesser et à table, pendant les repas. Le reste du temps, nuit comprise, il DOIT le porter. Il n’a pas le choix et c’est essentiel, comme dit l’orthodontiste pour éviter une opération plus tard, sa mâchoire supérieure ne se plaçant pas bien sur l’inférieure. Galère quotidienne pour faire respecter cette contrainte, lourde il est vrai. Comme une série de petites choses qui font partie de ce qu’il doit assumer, comme élève : faire signer (spontanément) sa farde de communications (avis de l’école) et son journal de classe, terminer ses devoirs avant le souper à 19 heures. Nous devons souvent être derrière lui pour que ces quatre « tâches » soient effectuées et complètement. Tellement derrière qu’un jour, après avoir une nouvelle fois constaté que son appareil était resté dans la chambre le matin avant d’aller à l’école, je lui ai dit : « Tu as quatre choses par jour à ne pas oublier : ton appareil, ta farde de communications, ton journal de classe et tes devoirs. Si une des choses n’est pas faite, entre 18 et 19 heures, tu passes un quart d’heure dans ta chambre. Si deux, une demi-heure et si rien n’est en ordre, une heure ». « C’est dégueulasse, grogna-t-il, je m’ennuie dans ma chambre, je ne sais pas quoi faire tout seul ! » Et Pascal de quitter la maison en claquant la porte. Est-ce qu’on n’est pas trop dur avec cet enfant qui n’a déjà pas de chance ?

En deux mois, Pascal n’a dû aller qu’une seule fois dans sa chambre (farde de communications oubliée à l’école -« Même que ça ne m’a pas embêté, j’ai écouté mon MP3 »). Au retour des vacances de Pâques, Pascal nous avoue qu’il n’a pas mis son appareil chez son papa, la deuxième semaine. « Je ne le mettais pas et il s’en foutait, y disait rien ! » On lui rappelle donc que, ici, c’est obligatoire et qu’il faut qu’il se remette à y penser. Le lundi, l’appareil est resté dans le cartable toute la journée, son livre de référence est resté à l’école, donc impossible de faire les devoirs. Je fais le point avec lui en fin de journée et lui annonce donc la sentence prévue : une demi-heure dans sa chambre alors que le soleil rayonne dehors et que les copains du quartier jouent au foot. Râleries : « C’est dégueulasse ! » Pascal claque la porte de sa chambre. De nouveau les mêmes interrogations sur notre fermeté. Il redescend dix minutes après, et nous demande de considérer le fait qu’il faut le temps qu’il se remette dans le bain. « C’est normal que j’oublie ! Est-ce qu’on peut attendre demain pour les quarts d’heure. Je dois me réhabituer et il me faut du temps ».

On se regarde et on accepte. Il sort avec un grand sourire. Le nôtre n’est pas mal non plus. On trouve qu’il va bien, très bien même. C’est la première fois qu’on le voit demander fièrement, sans subir, ce qu’il considère comme un droit. Et sans forcer violemment le consentement. Nous devons reconnaitre, modestement, que cet enfant va mieux quand il revient de chez son père. Apprendrait-il à prendre sa place ?