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Des élèves d’une 6e professionnelle menuiserie ont réalisé un Swarado2. Leur prof de sciences humaines les a lancés dans un concours de rédac’chef de ce supplément d’informations pour les adolescents parce qu’elle y croyait ! Elle n’a pas hésité à demander la collaboration de sa collègue qui enseigne le français. « Sandra qui avait déjà mené des projets... je l’ai suivie... » dit Virginie, la collègue.

Sandra, trois années de formation en sciences humaines dont une complètement autre, dans un régendat pas comme les autres, au dispositif inventé par une équipe d’enseignants qui se forment aux pratiques de la pédagogie institutionnelle (dite PI), depuis plusieurs années, aux RPé et à d’autres moments. En bref : trois années en classe verticale, avec techniques Freinet vécues au niveau supérieur et pratique continue de la PI. Sandra, aussi deux stages de PI aux RPé et la participation régulière aux journées organisées pendant l’année pour et avec les praticiens, un travail de fin d’études intitulé Réflexions autour de pratiques en PI [1], un petit film, Il était une fois... en pédagogie institutionnelle [2], et à présent collègue de ses anciens professeurs dans ce régendat sciences humaines, en tant que « Maitre de formation professionnelle »...
Voilà pourquoi depuis plus de vingt ans, des stages de PI font partie du programme des RPé !
Voilà une réponse in vivo, à la demande faite par les porteuses de ce dossier : « Pourquoi aux RPé, tous les ans un stage de cette pédagogie institutionnelle fatigante, exigeante et contraignante et tous les ans des inscrits ? »
On pourrait en rester là et laisser imaginer tout le reste par les lecteurs, par exemple sur base de l’itinéraire Swarado... !
Mais, besoin de mots quand même... à propos de ce qui s’apprend, ce qui se transmet, comment, pourquoi... jusqu’aux établis des 6P menuiserie, de cette PI passionnante !

Organiser la coopération

Ces mots, « organiser la coopération », figurent dans l’annonce de l’atelier PI. La co-opération... Un grand mot qui parle de travail et de travail à plusieurs.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans une classe, dans un atelier PI des RPé, dans un mouvement pédagogique comme CGé aussi.
Mais qui dit travail à plusieurs dit aussi, en vrac, de possibles compétitions, dominations, petits chefs, narcissismes, besoins de reconnaissances, peurs, grands discours, efficacité, désordres, organisation, prises en mains, affectif, rationnel, écrasements, audaces, passivité, repli, différences, tirs au flanc, complexes, timidités, retraits, violences, conflits, et tout l’in-su qui traverse le tout.
Alors, pour se mettre du côté du travail et en même temps être attentif à ceux qui le font, on met en place en PI, toutes sortes de petites « institutions »... C’est le mot qui fait « grosse tête » disent certains aux RPé... « Pédagogie » ça va encore... mais « institutionnelle » ?! Wat is dat ? Pour commencer, des réponses organisées à d’humbles et modestes besoins... « Lorsque sept enfants doivent utiliser un même savon, il faut bien se donner une petite organisation dans le temps et dans l’espace si on ne veut pas la foire d’empoigne et qu’on veut quand même des mains propres. » Fernand Oury, le patient constructeur de PI disait quelque chose du genre.
Dans un stage PI, il s’agit, pour les participants, de « participer à la réalisation concrète d’une production collective débouchant sur un produit commun et socialisable, c’est-à-dire à vendre ou à échanger ». Quand même pas si « grosse tête » ça ! On ne peut plus concret !!! Pourquoi les stagiaires, lors des repas, par exemple, ont-ils alors parfois un air si soucieux, si à se demander dans quoi ils sont, agacés de devoir se demander où porter tel avis, telle demande sans se faire dire que c’était pas là, si impatients parce que c’est pas leur truc qu’on prend tout de suite, parce qu’il faut voir si personne ne s’oppose, parce que ça dure, ça dure avant de produire vraiment, etc., etc. Eh bien, simplement parce que coopérer ne va pas de soi et que justement, ce qui s’apprend en stage c’est par exemple, de se servir des institutions. À savoir, ce qui est décidé comme cadre d’entrée ou décidé ensemble : tel espace, tel lieu, tel temps pour telle activité avec telles règles, tel garant, tel responsable... Oui, c’est un peu contraignant, surtout si en plus il y aura comptes à rendre lors d’un Conseil, mais au moins ce ne sont pas les « ce qu’on veut, quand on veut, selon son bon plaisir » (avec discours de démocratie collé dessus !) qui à première vue peuvent avoir l’air plus rigolo, mais qui ne servent souvent (et encore !) que ceux qui rament à l’aise ou tiennent en mains le pouvoir (et faut pas être le chef officiel pour ça !). Vivre tout cela à la première personne permet de se voir fonctionner. Prendre conscience de ce qui procure du plaisir, effraie, insécurise, attriste, révolte ; prendre conscience de notre rapport au temps, à l’espace, aux règles, aux savoirs, au pouvoir, à la production, aux responsabilités, au regard de l’autre... toute chose utile pour notre métier. Pouvoir s’essayer dans un lieu garanti, à l’organisation de tel moment, à une présidence, à la responsabilité de tel secteur... ce n’est pas rien. Même quand on a déjà enseigné pendant 20 ans !
La coopération donc... pour une production, pour des apprentissages, avec tout un filet dont les diverses mailles peuvent servir de points d’accrochages diversifiés. Un tissage où chacun peut, s’il le veut, prendre une place dans le groupe et pour son chemin d’apprentissage, fut-il parfois barré. C’est là que compte « chaque un », comme sujet qui va se trouver de quoi nidifier... et puis faire éclore... si les institutions sont habitées, servent les projets (et non l’inverse), si les garants veillent au grain.
Dans les stages PI, dans les classes, à l’intérieur du mouvement CGé, nous avons déjà souvent vu les effets de ce type de coopération et de l’éthique qui l’accompagne. Il y a les résultats visibles : un Swarado, des RPé, un numéro de TRACeS et tous ces autres résultats moins visibles, mais constructeurs et qui peuvent se transférer sur bien d’autres choses

Travailler les conflits

Ce moins visible du processus, quand le résultat est là, nous intéresse fortement à CGé.
Quand il s’agit de travailler ensemble, on peut très bien se mettre à reprocher ceci à l’un, s’énerver pour cela sur l’autre, avoir plus d’empathie avec celui-ci, plus de confiance dans celui-là, moins de feelings avec celui-là, des envies qu’un tel change ou qu’une telle fasse comme nous, des colères face à tel engagement non tenu, à tel retard, des demandes fortes pour un tel, des besoins pressants de critiquer machin, des jugements entiers, se tenir en retrait, être spectateur ou fonceur... Le tout peut se faire de façon sauvage, avec des satisfactions de défoulement, de c’est-moi-le-bon ou des reprises de pouvoir que l’on croit indispensable. Dans les fonctionnements PI, un des fils rouges du filet, c’est de ne pas y aller en direct sur les gens. Plutôt que de vouloir travailler les personnes, on travaille le milieu. Quand arrivent des problèmes, questions ou autres avec untel ou untel, quand des sentiments de tous genres coulent ici et là, on essaie de trouver les digues qui vont pouvoir à la fois contenir et laisser être. Mais de façon construite : on imagine quelle institution va pouvoir aider à régler tel conflit et en tenant compte des besoins et spécificités de telle personne.
Cette orientation permet de ne pas nier les difficultés, de respecter les personnes, mais sans complaisance, de continuer à faire avancer le schmilblick, de lutter contre le tout-tout-de-suite-pour-moi-ici-maintenant de notre époque, de (se) tenir au plaisir de la coopération et de ses effets. À CGé, nous trouvons ces dimensions importantes pour les classes, mais aussi au sein de notre mouvement. Les pratiques PI sont parties de classes primaires et les vivant aussi ailleurs, nous remarquons ce qu’elles permettent.

Entre-tenir le désir d’apprendre

Le désir... La PI, pédagogie du désir disent certains. Encore moins visible dans tous les processus... Pas du tout attrapable. Pas pédagogisable, méthodologisable, programmable, évaluable. C’est ce moteur en chacun de nous qui fonctionne à notre insu, rattaché à ce qui dans l’inconscient de chacun met en route ou non. Ceux qui veulent font une analyse pour tenter d’en saisir quelque chose... Mais dans un stage PI, pas de psychanalyse, pas d’interprétation. On sait seulement que l’inconscient est là et parle. On ne s’en occupe pas. On pose simplement des « pièges à désir »... Le mot est ambigu, mais on n’en n’a pas encore trouvé d’autre. Ambigu parce que contenant l’idée d’attraper et de rouler... Rouler non, il y a tant de tentatives de clarifications de fonctionnement que pour se sentir roulé en PI, il faut être sourd (ça arrive... quand il y a de l’inentendable pour soi). Attrapé, oui... Un peu dans le sens d’être pris, se laisser prendre... Comme on est pris dans une belle musique... Dans la PI on peut se laisser prendre sans être roulé. Se laisser prendre, oser se risquer parce qu’on peut se tenir à ceci, cela et s’entre-tenir... Je suis quasi sûre que dans la classe de 6P c’est du désir qui fut moteur... À commencer par le désir de Sandra et de Virginie... Désir sans doute difficile à nommer et dont nous ne connaissons pas la marque et l’essence d’origine. Mais de toute façon les élèves le sentent —si le prof désire (d’) ailleurs (pas d’eux, sur eux) — et se mettent alors à agiter le leur de moteur aussi... Autrement que lorsqu’ils perçoivent un prof pour qui tout pèse... Mais la mise au travail n’est pour cela pas gagnée d’emblée... Les difficultés, elles en parlent les deux enseignantes du Swarado, mais il y a ce filet des responsabilités prises, des institutions mises en places. Ils entre-tiennent et permettent de ne pas tomber. Tout cet aspect-là de la subjectivité humaine dans les mises en route, est rarement présent dans les courants et avancées pédagogiques. Si CGé programme de la PI chaque année c’est aussi pour cela. C’est le seul courant pédagogique qui, explicitement, fait place au sujet.

Pas tout seul

Un dispositif PI (et selon les contextes, les âges, les situations, ils seront tous différents même si le tissu de fond est le même), la rigueur qu’il demande, ce qu’ils permettent, ce qu’ils empêchent, les inconditionnels respects et garanties des personnes sont autant d’éléments qui marquent, que l’on emporte pour soi, pour sa classe pour son lieu de travail. Mais ils ont toujours besoin d’être travaillés.
Pour les modalités d’apprentissage et tout ce qui « va avec », comme relations, conflits, coopération, désir, règles, collaboration avec des collègues même sans formation PI, il y a tant à penser et à faire, tant de mouvements en avancées, reculs ou autres pas de côté ou de front, qu’il n’est quasi pas possible de faire sans remettre constamment le filet sur un métier pour revoir les fils, leurs couleurs, leurs places, les réparations à faire, les usures à reprendre, les épaisseurs à revoir, les repères à replacer.
Une caractéristique des stages PI importante pour CGé : le côté incomplet, toujours à retravailler, l’aller-retour entre la pratique et les théorisations qu’il est possible d’en faire, les nécessités des après coups et des reprises constructives que ce soit pour des ratages ou un Swarado, la nécessité d’une constante nourriture pour la pensée, pour les dispositifs qui aident à apprendre. Ici, autour des trois pieds de la PI : le pédagogique, le sociologique et le psychanalytique. Et donc, au-delà des RPé, des journées suites et poursuites, des propositions d’épis (équipes de PI) selon les envies. Épis qui font eux-mêmes partie d’un collectif créé en 1978 en France, devenu le Ceépi, collectif européen des épis. De là sont venus nos premiers responsables de stages, par là on continue à tenir la sève des racines.

notes:

[1Elle y relatait deux projets menés en PI : l’un en 3P et l’autre en 1re accueil.

[2Ce reportage tout modeste, mais vivant, expliquait la naissance du système de formation dans son école normale et reprenait une série d’interviews des étudiants et des profs... « J’avais réalisé ce reportage pour mon plaisir et par curiosité... pour « voir » ce qui se mettait en place ».