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Classe de 1e A (première année du secondaire). J’ai avec elles 7 heures de français - les 5 officielles et 2 heures de « renforcement », option prise par l’école vu la faible maitrise du français chez ces élèves - et je suis titulaire de la classe.

Dès le début de l’année nous passons du temps à l’organisation de la classe selon l’orientation de la Pédagogie Institutionnelle [1]. Ce que les élèves habitent le plus, ce sont les responsabilités. Celles-ci s’inventent selon les besoins, se déclarent au Conseil. C’est là aussi que les élèves en rendent compte, que la classe peut estimer leur tâche, que les changements de responsabilités s’opèrent.
Il y a des responsables des murs, de l’organisation des places, de la clé de la classe, des infos aux absentes, de la liste des présences, d’une étagère de rangement des classeurs, du matériel commun, de la distribution et de la reprise de documents et travaux. Toutes responsabilités qui se sont élaborées, réalisées, parlées au fil des deux premiers mois et qui cadrent, ponctuent, scandent fortement cette classe au départ assez « sauvage » dans les façons d’entrer en relation avec les autres et les apprentissages, d’occuper le terrain, de prendre ce qui tombe sous la main.

Changement de mot, changement d’histoire

Ces responsabilités sont tellement investies que lors d’un Conseil il est proposé d’une part, d’en chercher pour chacune, et d’autre part de ne plus les appeler responsabilités mais ministères et les actrices, ministres.
Et le changement de mot et la prise de conscience qu’il était possible d’investir aussi, ailleurs que dans l’organisation matérielle de la classe, nous ont amenées à instituer des ministres de la culture, du travail et du progrès, des relations extérieures, de l’environnement, de la justice.
Serena et Candy plus timides que toutes les autres n’avaient pas de ministère. Elles avaient bien déjà été responsables de distribution de documents et des infos aux absentes, mais voulaient passer à autre chose. Au Conseil, Noura se moque un peu de Serena parce qu’elle veut tout garder de la classe : les affiches qui sont dépassées, les plans des places de chaque quinzaine, des papillons qui ont servi pour les présentations de début d’année, des décisions de Conseil affichées momentanément, etc. Même qu’elle remplit l’intérieur d’un bureau non occupé. Pour une partie de la classe, on peut jeter tout ça. Pour une autre partie c’est bien de garder parce qu’après on peut se souvenir. « C’est quand même l’histoire de la classe » se défend un peu Serena qui d’habitude est très effacée. Elle ressort quelques affiches du bureau qu’elle a squatté et toutes veulent revoir ce qu’on avait écrit en septembre. Beaucoup commentent : « Je dirais encore ça » ou « Maintenant, j’écrirais autre chose ». Je reprends à mon compte le mot de Serena « c’est notre histoire, de la classe et de chacune dedans » et j’introduis le mot archives, demandant si elles l’ont déjà entendu. Certaines oui. La ministre de la justice qui s’est donné comme tâche, entre autres, de relever toutes les règles qui existent dans l’école, de chercher qui les a faites, qui en est le chef, qui peut les changer, etc., intervient : « Est-ce que le règlement c’est des archives ? » Je souligne l’intérêt de la question, propose de la reporter ailleurs et relance : « Et alors, cette histoire de la classe ? »
« Ben, si elle aime tout garder, qu’elle se fasse ministre des souvenirs » lance Noura.
« Et ça existe des ministres des souvenirs ? (regard tourné vers moi). »
« Je n’ai jamais entendu ce titre, mais on peut l’inventer pour nous. »
« Non, ministre de l’histoire de la classe » dit Serena dont la tête n’est plus baissée.
« Ministre de l’histoire de la classe et des archives » dit sa copine Candy.

Ministre de l’histoire et des archives

C’est le nom proposé par Fatima. Il fut accueilli avec ravissement par les intéressées.
Elles sont deux, Serena et Candy à vouloir ce ministère. Elles l’exerceront à deux et sont intronisées ce jour-là au Conseil. À leur grand bonheur. Les autres ont l’air contentes et font déjà des propositions : « On pourrait aussi mettre des photos dans les archives ».
Dans la suite, ce mot archives a pris toute une place. Même que lorsque je notais des choses qu’elles me disaient et que je ne voulais pas oublier, l’une ou l’autre me demandait si c’était pour mes archives.
Les ministères prenaient de plus en plus de place et soulevaient pas mal de questions que des élèves amenaient en plein milieu d’un cours ou entre deux portes. Je leur ai proposé de mettre ce point ministères à l’ordre du jour d’un prochain Conseil.
Il y fut dit : « On n’a pas assez de temps pour bien faire notre ministère, pour faire des recherches, pour amener des propositions, pour poser des questions. Au Conseil, ça ne va pas parce que là on vient dire ce que la ministre a fait, propose, demande et les autres disent leur avis. Mais il faut d’abord travailler. Est-ce qu’on peut travailler pour les ministères au cours de français ? »
Je n’en reviens pas. Ces élèves n’étaient pas des plus travailleuses dans les cours et auraient bien lancé n’importe quelle proposition au Conseil. On pourrait dire « Bof, leur proposition, c’est pour ne pas faire du français ! » Je n’en sais rien et ça m’est égal en fait. J’ai voulu prendre la demande très au sérieux. J’ai noté dans « mes archives » comme elles disaient et dit que j’allais y réfléchir, que j’aurais une réponse pour le prochain conseil.

Les mercredis des ministères

Au Conseil suivant j’ai donc fait une proposition : comme on a 3 heures de français en suivant le mercredi matin, on pourrait prendre 1 heure pour les ministères, mais j’en reste responsable avec qui veut pour qu’on voie ce qu’on apprend en français avec ce moment.
On a institué ce jour-là les « mercredis des ministères » et deux « ministres du français », Farida et moi.
Pour ces mercredis des ministères soit les élèves faisaient une proposition de travail soit je leur en préparais, soit d’autres en faisaient. Même que c’était parfois devenu un point d’ordre du jour des Conseils.
Les ministres de l’histoire et des archives ont cherché le sens du mot « archives » dans le dictionnaire et constaté qu’il s’agissait de garder de l’ancien. « Mais à partir de quand ça devient ancien ? Hier c’est bon hein ? ! ».
« Comment garder » se demandent les deux ministres. Et elles décident de tenir un classeur qui contiendra, par ordre chronologique, des traces de la vie de la classe.
Quelles traces ? C’est elles qui décident mais elles demandent aussi des avis aux autres et les autres, il leur arrive de dire « tiens, c’est pour l’histoire... ». Assez régulièrement, d’autres élèves demandent de voir le classeur précieusement gardé par Serena. Elles feuillettent, lisent avec plaisir et commentent : « Vous devriez ajouter ceci, non la brocante c’était après le 11e Conseil. Ah bon, on a déjà fait 11 conseils ? ! »
Avec ces élèves qui sont tout le temps dans l’immédiat et qui jettent allègrement le passé, j’avais l’impression que la création de ce ministère venait donner de l’importance au temps, aux liens entre des faits et que, curieusement, la lecture de moments passés amenait des idées de neuf ou d’aménagements pour du futur...
Comment on fait l’histoire ?
Le classeur se construit au fil des semaines. Des positionnements à propos des objectifs et des questions à propos de « faire l’histoire » se font jour.
Et bientôt, pour nourrir leur fonds, ces deux ministres font des commandes : prendre des photos de ceci, de cela, que chacune écrive ses impressions à propos de la classe, écrire le détail des tâches de chaque ministre... Et tout cela se fait.
« Mais donc pour faire l’histoire, on ne peut mettre que des choses écrites et des photos ? » dit Candy.
Je leur propose de s’informer à propos de « comment on fait l’histoire ».
Elles demandent au Conseil si la question intéresse et si quelqu’un peut les aider à trouver des réponses. Oui, la question intéresse et plusieurs propositions sont faites : aller demander aux institutrices de 6e (en référence à un vague souvenir de ligne du temps), demander de travailler « avec ça » chez Madame M. au cours d’Étude du Milieu, regarder dans le livre de la Maison de Quartier Bonnevie comment ils ont fait.

Au-delà de la classe

Il se fait que cette année-là s’inaugurait enfin, après 20 ans de lutte, une plaine de jeux d’abord squattée, arrangée avec les moyens du bord pendant des années et enfin élevée à la dignité de vrai parc, avec la collaboration des habitants, enfants, jeunes et adultes du coin. Une élève avait apporté une affiche annonçant son inauguration. Alors, visite d’une expo, présence à l’inauguration, lecture du fascicule qui retraçait « l’histoire ». Le mot était mis. Des tilts ont sonné ce jour-là : « Alors l’histoire c’est pas seulement avec des rois. Alors l’histoire c’est avec des gens et même des enfants. Alors l’histoire c’est ce qu’on a gagné. Et on met ça dans des livres ? » Et de demander à leur professeur d’Étude du milieu si elle avait des livres d’histoire avec des enfants et des jeunes.
D’une part, nous étions entrées là dans de plus longues durées et dans un intérêt neuf pour cette durée et pour l’avant (considéré jusque-là comme des « trucs de 14-18 pour vieux » !).
Mais l’après occupait aussi : voilà qu’elles voulaient faire une exposition de l’histoire de la classe. Voilà que Serena et Candy se demandaient si on n’aurait pas pu faire un fascicule de l’histoire de la classe, comme ils avaient fait pour le parc Bonnevie.
Nous étions en mai. Nous ne sommes pas arrivées à faire ce fascicule, mais le classeur existait, riche de jours et de semaines. Et quatre élèves (les deux ministres de l’histoire, les deux ministres des relations extérieures) sont allées le montrer dans la 6e primaire de deux écoles dont elles venaient, puis ont ramené les réactions des « petits » en classe.
Quant aux ministres du français, voici des extraits de ce qu’ils ont relevé pour le ministère de l’histoire et des archives de la classe : organisation chronologique d’un classeur avec composition de titres indiquant le contenu de différents moments (emploi de phrases nominales), formulation écrite de questions préparatoires à une enquête auprès des élèves à propos de leurs ministères (phrases interrogatives), lecture du fascicule à propos de l’histoire du parc Bonnevie, apprentissage de 23 mots nouveaux, écriture d’une lettre aux professeurs de 6e primaire, fabrication de tableaux permettant de rendre compte du travail des ministères, avec titres/critères pour chaque colonne.

notes:

[1Pour plus d’information à propos de pratiques, d’éthique, de techniques en Pédagogie Institutionnelle voir les numéros 152 et 153d’Échec à l’échec.