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Dans notre école, 33 des 45 élèves de 3P (ainsi que 4 de 4P) n’ont pas obtenu leur CEB ! La plupart n’ont pas terminé leur école primaire et n’ont donc pas eu l’occasion de le passer en fin de 6e année. Ils y ont été confrontés durant le 1er degré différencié, mais l’ont raté. Au 2e degré de l’enseignement professionnel, ils peuvent présenter une nouvelle épreuve, pour obtenir cette fois le CEB adulte, différent du CEB de fin de primaires. Dans ce but, ils doivent rédiger un texte de minimum quatre pages, sur un sujet choisi librement, qu’ils doivent développer et documenter, sans « copiés-collés ».

Àcette période de l’année, il reste douze élèves réguliers dans ma classe de 3 P, sur les 20 qui y ont été inscrits. S’ils n’ont pas obtenu le CEB durant le 1er degré, c’est parce que leurs difficultés d’apprentissage sont trop importantes. Leur demander de rédiger, seuls, un texte de quatre pages, et donc de gérer une recherche sur l’Internet, de structurer les informations qu’ils y trouveront et de reformuler les idées avec leurs mots est hors de leur portée. Tous ces élèves déchiffrent sans comprendre, ils écrivent sans structure ni accords. Outre le fait qu’ils soient de très mauvais lecteurs et scripteurs, ils ne comprennent pas comment on apprend à l’école.
Entre profs de français, nous avons décidé d’intégrer la préparation du CEB adulte dans nos cours. Nous aborderons le récit autobiographique, à partir duquel nous demandons à tous les élèves de rédiger un récit de quatre pages qu’ils présenteront oralement à l’école et qui pourra servir à la défense du CEB. Nous avons préparé une séquence de cours avec des ateliers d’écriture pour les amener progressivement à rédiger des parties de « Notre énergie et nos compétences se heurtent aux murs des ghettos scolaires. »leur récit. Comme nos élèves sont quasi tous issus de l’immigration, un des ateliers travaille à partir de « Mon ami Paco  [1] », un récit écrit par Luc Baba et publié aux éditions des « Territoires de la mémoire à Liège ».
Mon histoire dans l’Histoire
Nous poursuivons l’idée de faire réfléchir nos élèves sur le phénomène de l’immigration qu’ils ont vécue pour les aider à inscrire leur histoire dans l’Histoire. Après avoir raconté l’histoire de « Mon ami Paco », manipulé des reproductions des illustrations du livre et entrainé la reformulation des idées à partir de celles-ci, je demande aux élèves de lire oralement le texte. Je précise que je souhaite comprendre l’histoire en l’entendant, que je pense que c’est possible puisqu’à présent ils la connaissent. Je préviens également qu’on va lire le texte par petits morceaux, pour entrainer la reformulation à partir des images mentales qu’ils vont construire. Ali, en grandes difficultés pour se faire des « représentations mentales » d’une histoire, veut absolument être le premier à lire. Il commence :
« Il y a un nouveau dans la classe. Il est noir (…)
— Pourquoi tu es noir ?, j’ai demandé.
— Parce que je viens d’Afrique.
— Comme les rois mages ?
Il a rigolé, et en classe, madame Jeanne l’a rangé à côté de moi. Il travaille comme quatre, avec de grands yeux qui veulent tout étudier tout de suite.
Moi, c’est le contraire, alors c’est bien qu’il soit là ».
Nous imaginons ensemble le profil des deux enfants de l’histoire : Paco, le nouveau, noir, est studieux ; Claire, la petite Française, mauvaise élève va être stimulée par la présence de Paco à ses côtés. Ils doivent être des élèves de fin de primaire.
Je relance la discussion et demande pourquoi Paco a rigolé. Ali répond que c’est parce qu’il vient d’Afrique. Je renvoie aux autres élèves que je ne comprends pas pourquoi ça fait rire Paco. Maeva me dit que c’est parce qu’on le compare à un roi mage, parce qu’il y avait un roi mage noir. Mustafa me dit qu’il y en avait deux autres qui n’étaient pas noirs, que la comparaison n’est pas très bonne. Il a raison. Ali ne sait pas ce qu’est un roi mage et ne comprend toujours pas ce qu’il y a de marrant à comparer Paco à un roi mage. Il n’est pas le seul à ne pas comprendre le texte : Yonq Quiang, Dalhia, Asha et Nicole qui réussissent, à présent, à remettre les illustrations de l’histoire en ordre, mais pas encore à raconter l’histoire à partir de celles-ci, ne comprennent visiblement rien du texte dont les détails les éloignent de la trame du récit. Dorcas m’interroge sur l’expression « travailler comme quatre ». Wissam pense qu’il y a quatre enfants qui travaillent près de Paco. _ Sumaya explique qu’il travaille beaucoup et que c’est comme s’il faisait le travail de quatre enfants. Les autres ne comprennent pas pourquoi.
Je commence à perdre pied : où vais-je arriver avec ce texte qui leur semble si obscur ? De plus, j’ai envie de faire relire la dernière phrase par Ali qui ne l’a absolument pas comprise : il a lu « de grands yeux qui veulant étudier ». _ Il relit « veulant » sans comprendre. Maeva intervient pour préciser que ce sont les yeux de Paco qui veulent étudier, qu’il faut dire « e » parce que c’est le pluriel. Nous reviendrons dans un chantier d’orthographe sur ce pluriel qui s’écrit, mais qui ne se dit pas. Mais je bloque, car je n’arrive pas à faire en sorte que les élèves entrent dans les mots de l’histoire. C’est trop dur pour eux. J’arrête pour aujourd’hui. Mon but était de les faire réfléchir sur l’immigration, l’accueil et la construction d’une citoyenneté, sujets qui avaient été ébauchés lors de l’analyse des illustrations. Je vais sélectionner et retravailler les passages qui me permettront de les faire s’exprimer, oralement puis par écrit, sur ces sujets. Tant pis pour la lecture du texte !
Gérer la misère
Pourquoi les faire réfléchir sur ces concepts plutôt que de les lancer directement dans l’écriture de leur histoire ? D’abord, parce que l’intitulé du cours de français comporte également celui de formation humaine et que cela fait partie de nos missions que d’aider nos élèves à devenir citoyens.
Ensuite, parce que pour leur apprendre à structurer leurs idées, il faut les y préparer, notamment en se servant d’un référent commun. L’histoire de Paco, connue par tous, est ce référent à partir duquel je peux les faire réfléchir, organiser des idées, les développer, noter le vocabulaire dont ils pourront se servir pour rédiger. J’essaie de placer les élèves en situation de réflexion par rapport à ce qu’ils connaissent, pour les entrainer à aller plus loin que leur pensée immédiate, à entendre et analyser les idées émises par d’autres et leur fournir du vocabulaire pour argumenter. Cela fonctionne avec les élèves qui connaissent la langue orale. Dans ma classe, ce sont surtout les élèves d’origine marocaine, nés et scolarisés en Espagne et arrivés en Belgique depuis trois ou quatre ans. Mais dans notre petite école à l’indice socioéconomique 1 (le plus bas), nos 3 P actuelles regroupent également des jeunes d’origine belge totalement déscolarisés, des jeunes Roms ainsi que des Africains et Irakiens, et même un Chinois, illettrés ou très peu scolarisés et/ou primo arrivants. Comme les « meilleurs » de la classe sont eux-mêmes en grandes difficultés, impuissants à entrainer les autres vers un meilleur scolaire, je suis vite bloquée dans ce que j’entreprends. Notre système d’enseignement, tel qu’il est organisé, favorise le regroupement des misères sociales et culturelles. Nous sommes réduits à gérer la misère. Notre énergie et nos compétences se heurtent aux murs des ghettos scolaires.
Et le CEB ?
Les élèves capables de s’exprimer un peu en français vont rédiger un texte centré sur le concret de leur expérience. Il parlera de leur pays d’origine qu’ils sauront situer, de leur enfance et de leurs rêves d’avenir que nous les aurons aidés à formuler. Le jury appréciera l’accompagnement que nous leur aurons apporté. En effet, ils auront malgré tout appris à aller jusqu’au bout d’un petit travail et auront enfin obtenu un premier diplôme. Mais qu’en est-il de notre métier ? Devons-nous nous contenter de cette victoire sur la misère ? Quand des moyens seront-ils réellement mis en œuvre pour outiller tous les enfants, y compris ceux des familles éloignées de la culture scolaire à entrer dans les apprentissages dès l’école maternelle, pour répondre au projet d’une société vraiment démocratique ?

notes:

[1Nous utilisons ce livre suite à une formation, initiée par « Annoncer la Couleur » et suivie par plusieurs collègues.