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Limités et butés, les enseignants, les équipes éducatives (quand il y en a !), les directeurs et les établissements ne s’autorisent et n’autorisent (presque) plus rien. Qu’est-ce qui limite à ce point leur action ? Entre cellule de pilotage et vie de la classe, sur quoi bute-t-on ?

Si l’autonomie [1] se définit par la capacité et la liberté d’action en vue de l’adaptation et/ou de la transformation de soi, des autres et du monde, incluant « tout à la fois interrogation sur l’efficacité et sur la valeur de ses actes » [2], alors l’autonomie des enseignants, des équipes et des établissements tend vers zéro ! Alors que le monde a profondément changé, que les réformes ont succédé aux réformes, la vie de la classe est d’une stabilité, d’une permanence interpellante. Entre ma première et ma dernière visite de stage, en 30 ans, rien n’a changé dans la classe ! Et actuellement, alors que l’insatisfaction est généralisée, que les enseignants se plaignent, que les parents réclament, que les élèves résistent, l’institution scolaire, immuable, se perpétue, comme en dehors de la volonté de ses acteurs déprofessionnalisés.

L’état paradoxal du pigeonnier

Depuis au moins 30 ans, la double liberté, celle des parents et celle des Pouvoirs Organisateurs (PO), double liberté consacrée par la Constitution et assurant la liberté pédagogique à chacun des acteurs, a garanti une « autonomie » quasi absolue aussi bien aux enseignants, aux équipes qu’aux établissements. Chacun sait et concède qu’une fois la porte de la classe refermée, l’enseignant a pu faire tout ce qu’il a voulu pendant 30 ans au moins. Et pendant 30 ans au moins, aucun n’a rien voulu ou plutôt tous ont voulu faire la même chose, les mêmes gestes stéréotypés, tous ou presque tous.

Presque tous, car quelques-uns ont démontré la possibilité d’user de cette totale liberté. Les classes Freinet, les classes ateliers, les groupes verticaux, les projets interdisciplinaires... ont démontré la force des innovations et la capacité à transformer en profondeur la structure et la culture scolaires. Des chercheurs ont montré que les systèmes scolaires sont très résistants aux réformes et très ouverts aux innovations [3], à fortiori dans un système comme le nôtre où règne la double liberté.

Ce premier paradoxe (liberté quasi totale et utilisation massive de cette liberté pour ne rien changer) s’accompagne aujourd’hui de deux autres paradoxes. Lorsqu’à partir de 2000, à la suite de PISA et de la recherche en éducation, le pouvoir politique prend conscience de ce que nous [4] et le SEGEC [5]. Ces fédérations fédèrent finalement des PO qui n’ont plus rien de commun et des établissements qui n’ont d’autre souci que celui de se différencier des autres pour valoriser leur position. Le CPEONS fédère des PO de toutes tendances politiques et des établissements avec des niches pédagogiques très diverses, des valeurs et des références très différentes. Le SEGEC fédère des écoles encore plus différentes, sans plus aucune autre référence commune que « catholique », ce qui n’a plus de sens pour presque personne dans le libre [6]. La seule chose qu’ils aient tous en commun, c’est le souci de leur autonomie, la marge de manœuvre de chaque établissement pour s’adapter au marché et satisfaire leur clientèle particulière. Et les établissements, et donc leur fédération, prennent peur, soit de ne plus pouvoir satisfaire leur clientèle, soit d’encourir des sanctions pour non-respect du minimum commun. Ils durcissent leur position, légitiment à tout prix l’autonomie des établissements en jouant sur la liberté pédagogique (méthodes et moyens) pour faire valoir une liberté politique (objectifs et résultats). Ils sabotent en cachette toutes les tentatives de démocratisation par le pouvoir central et surajoutent des contraintes formelles et paradoxales aux enseignants (programmes, conseil pédagogique, formation), sur les compétences par exemple, pour éviter les sanctions.

Les parents ont peur, toujours plus. Non seulement la compétition socioéconomique se renforce, quantitativement et qualitativement, réellement et symboliquement, et elle se répercute sur la compétition scolaire. Mais en plus, tous les signaux sont au rouge : on leur dit que notre système d’enseignement est mauvais, qu’il y a de la violence à l’école, que les enseignants sont démotivés ou incompétents... Et que, bien sûr, c’est la faute aux réformes. Ils vont donc multiplier et renforcer leurs stratégies scolaires et, par là, fortement renforcer une structure scolaire de compétition et une culture scolaire de tradition (dictées, mémorisations, évaluations certificatives simples et répétées).

Et les enseignants ont peur, peur de ne pas y arriver, et pour cause. Ne pas arriver à entrainer les compétences pour les inspecteurs qui proposent des évaluations externes sur des savoirs ponctuels et faire les interros pour les parents, faire la réussite de tous pour le pouvoir politique et la sélection par la réussite des uns et l’échec des autres pour les parents, l’intégration économique pour les employeurs et la citoyenneté militante pour les associations, le cocooning épanouissant pour les bobos et la compétitivité pour les économistes... Et plus ils ont peur, plus on leur dit qu’yaka, qu’il faut faire ci et ça... Et plus on leur dit yaka, moins ça va. Et moins ça va, plus ils ont peur... une peur paralysante quand il faudrait être olympiquement créatif ! La résistance aux réformes provoque la disparition des innovations.

Les convoyeurs aveugles

Si « être autonome, c’est accéder progressivement aux enjeux de ses propres actes et non agir en fonction des seuls intérêts du moment » [7] alors à défaut d’autonomie, c’est le règne de l’impuissance, de l’embrouille et de la débrouille ! L’impuissance pour le pouvoir politique qui risque ses intérêts au nom de ses valeurs (décret inscriptions, par exemple) et pour les enseignants, objets de toutes les embrouilles. L’embrouille et la manigance des plus haut placés, qui sacrifient leurs valeurs à leurs intérêts : responsables de réseaux, directeurs de certains établissements, parents très informés, « très bons » élèves... et la débrouille pour survivre de beaucoup d’autres : directeurs de la majorité des établissements, grande majorité des enseignants, parents peu informés, majorité des élèves...

Quand, par peur de ne rien orienter, on veut tout maitriser, par peur de ne pas obtenir l’adhésion, on veut la soumission, par peur de ne pas convaincre, on veut convertir, par peur des limites, on prêche l’absolu..., c’est bien l’impuissance qu’on produit.
Plus l’avenir est incertain, plus la hiérarchie assène ses certitudes : professionnalité enseignante autour du modèle de praticien-réflexif, hétérogénéité des établissements et des classes comme potion magique, missions et compétences comme religion... Alors que ce qui caractérise justement la professionnalité du praticien-réflexif, la gestion de l’hétérogénéité et l’entrainement des compétences, c’est bien l’incertitude, le doute, l’incomplétude, l’indécidabilité ! Le professionnel, c’est justement celui qui décide dans l’incertitude, qui agit dans le doute, qui transgresse le prescrit, celui qui est autonome, qui s’interroge sur la valeur et l’efficacité de ses actes en en acceptant les limites.

Et pour cela, il faut parier sur l’intelligence des acteurs, donner de l’information, accepter l’incertitude. Accepter et comprendre, par exemple, que les excellentes missions de l’enseignement sont potentiellement contradictoires : l’épanouissement personnel, l’intégration socioéconomique, la citoyenneté responsable et l’égalité des chances d’émancipation sociale ne vont pas nécessairement de pair, au contraire ! Accepter et comprendre que la pédagogie par compétences, c’est un vaste et très intéressant domaine de recherches, mais qui vient juste d’être ouvert et que les programmes sont des ressources critiquables et non des contraintes absolues ! Accepter et comprendre que l’hétérogénéité des classes ne sera un remède, et pas miracle, qu’avec des professionnels loyaux et attentifs, mais incertains, incomplets, indécis. Petits et grands convoyeurs, au secours, par pitié, cessez de lobotomiser les enseignants avec vos certitudes d’autant plus creuses que vous y croyez vous-mêmes.

notes:

[1L’autonomie peut aussi se définir comme la capacité à se donner à soi-même sa propre Loi, c-à-d à s’autolimiter !

[3Voir entre autres : V. DUPRIEZ, Peut-on réformer les pratiques pédagogiques ? GIRSEF, Université de Louvain, Juin 2006 et d’autres textes du GIRSEF à voir sur leur site.

[4Nous, CGé, entre autres, dans nos publications, et de nombreux autres mouvements progressistes.] hurlons depuis 40 ans, c’est-à-dire l’extrême disparité entre établissements qu’entraine cette double liberté, et qu’il crée un comité de pilotage pour mettre un peu d’ordre dans tout cela, alors de nombreux acteurs hurlent au loup, à la bureaucratie normalisatrice et revendiquent une autonomie dont ils n’ont jamais rien fait ou si peu.

Et c’est au moment où le changement devient vraiment indispensable, où un consensus se dégage sur l’urgence de réformer le système dans son ensemble (résultats PISA, pénurie d’enseignants, dégradation de la relation pédagogique, dévalorisation du qualifiant, exclusion d’un nombre de jeunes toujours plus élevé...) que le système apparait encore plus paralysé, que les acteurs semblent encore plus impuissants, que les réformes échouent et que les innovations disparaissent...

Les pigeons paniquent

Quelles réformes ? En gros : les missions, les cycles, les socles, les compétences. Tout ou presque se trouve dans le décret Missions. L’idée principale étant simplement d’imposer à tous les établissements un minimum commun : les mêmes missions, très générales (épanouir, instruire, émanciper), les mêmes références de formation, très ambigües (les compétences), les mêmes exigences, très lâches (les socles et les terminales). Avec des limites aussi floues, la majorité des acteurs utilisent d’abord leur liberté pour ne rien changer. Le pouvoir politique installe alors des butées : nouvelle inspection et évaluations externes, assorties de sanctions possibles, formation continuée et conseil pédagogique, plus en effet quelques normes assez bureaucratiques pour tenter de contraindre les tricheurs.

Et tout le monde prend peur ! Le pouvoir politique prend peur, peur de ne pas y arriver, que ses réformes n’aboutissent pas, que rien ne change. Comme il n’a pratiquement aucun pouvoir sur la structure (double liberté constitutionnelle) et sur les acteurs institutionnels pour faire accepter des changements structurels sans changer la structure constitutionnelle (les bassins, par exemple), il tente désespérément d’imposer une culture (les compétences, par exemple) et il micro-règlemente bêtement (l’utilisation du capital-périodes, par exemple). Et il a bien raison d’avoir peur, car il ne va pas y arriver comme cela !

Les fédérations de PO prennent peur, principalement le CPEONS[[Fédération des PO communaux et provinciaux.

[5Fédération des PO libres catholiques.

[6Que ceux qui le mettent en doute fassent un sondage auprès des enseignants, des parents et des élèves.

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