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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Pigeons / Pigeons 8 (1) : À l’insu de notre plein gré (2)

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Qui veut vraiment du travail d’équipe dans les écoles ? Au-delà des discours contre l’individualisme ambiant, au-delà des conseils « avisés », des discussions informelles et des petits échanges de séquences de cours ? S’il est de bon ton de se référer aux « équipes éducatives », concrètement, l’organisation du travail correspond encore largement à celle d’un ensemble d’indépendants de différents corps de métiers intervenant sur un même bâtiment.

Les craintes de perdre l’autonomie d’un travail individuel qui n’a de comptes à rendre à personne sont encore plus fortes que les gains supposés d’un travail d’équipe qui semble, à priori, plus contraint parce qu’il doit se coordonner au travail des autres et moins libre parce qu’il doit tenir compte des désirs et contraintes des autres. Et puis comment faire ? Il ne suffit pas de « faire des réunions » pour que se mette en place un travail d’équipe. Où ? Et quand ? Et à propos de quoi ?

L’état du pigeonnier

C’est une incantation récurrente. Il faut coordonner les équipes pédagogiques ! On y consacre du temps, on se réunit, on se concerte et on se parle… de temps en temps et sans en prendre le temps. Et qu’est-ce qu’il en ressort ? La plupart du temps, pas grand-chose.
On papote d’abord un bon quart d’heure « modèle salle des profs », on aborde l’objet de la réunion (quand il est devenu suffisamment clair pour tout le monde), puis on diverge sans que personne n’y trouve rien à redire, du coup ça chuchote en aparté, ça corrige des évaluations par ci et ça organise le weekend par là. Et soudain, ça commence à s’excuser de devoir quitter la réunion, on n’a pas le temps, trop de choses à faire et pas assez de temps pour se rencontrer. Personne n’a pris note de rien, personne ne sait dire clairement le résultat de la réunion et on se quitte en se disant que ce travail collectif, c’est de la perte de temps et que ça ne sert à rien. Ou alors quelqu’un a pris des notes, a rédigé un compte-rendu que personne ne lira et a pris des décisions au nom d’une équipe, dans lesquelles personne ne se reconnait, mais qui ont le label « équipe » et sont donc indiscutables. Du vécu ! Pas vrai ?
Pourquoi ? D’indécrottables potaches les profs ? Trop facile comme explication. On n’en veut pas parce que l’expérience qu’on en a eue a souvent été désastreuse. Les réunions d’équipe ne sont pas organisées. Elles sont annoncées en dernière minute, sans réel ordre du jour et comme si ça allait de soi. Pas de méthodologie, pas de responsabilités, pas de secrétariat, pas de gestion du temps et de la parole. De quoi décourager les plus enthousiastes.
On n’en veut pas parce qu’on s’en méfie, et parfois pour de bonnes raisons. Sans les garanties institutionnelles nécessaires, ce fameux travail d’équipe peut aussi servir de cheval de Troie à des chefs d’établissements ou à de petits chefs auto-institués qui cherchent, par pression sociale et violence institutionnelle, à forcer au travail bénévole, à imposer leurs projets ou à standardiser les pratiques à l’aune de leur propre modèle.
On n’en veut pas parce qu’on confond trop souvent faire ensemble et faire tous la même chose. Alors, on s’enfuit pour garder son autonomie.
Mais on n’en veut pas surtout parce qu’on a peur d’y perdre sa liberté. Et pas n’importe quelle liberté ! Disposer librement du contenu et de la planification de la moitié de son temps de travail, ça n’a pas de prix. Travailler chez soi, au moment qui nous arrange le mieux, et décider du contenu de ce travail en toute autonomie sont, dans les attributs de la profession d’enseignant, une des rares choses qui soit encore valorisante. Socialement, le travail non chronométré et non contrôlé, et dont la production appartient pleinement et individuellement au travailleur, constitue une marque de distinction importante. On comprend que les enseignants y tiennent !
Pourtant, cela signifie aussi que le travail n’est jamais vraiment terminé, qu’on se retrouve souvent à travailler en soirée, le weekend et qu’on passe souvent beaucoup de temps à réinventer la roue chacun dans son coin.

Les attentes des convoyeurs

Et pourtant, le travail d’équipe est une nécessité pour trois raisons : pour être plus efficaces, pour être plus cohérents et pour être plus forts.
Efficaces ? Arrêter de faire dans son coin tous la même chose en même temps, en autant d’exemplaires qu’il y a de profs, comme si on l’inventait pour la première fois et nous répartir, échanger, partager ces tâches quand c’est possible ; ne pas faire chacun à son tour les mêmes erreurs et profiter de l’expérience des autres ; échanger des séquences de cours pour se faciliter la vie et en discuter pour les faire évoluer ; arrêter d’évaluer tout le temps les mêmes choses en même temps et gagner ce temps perdu à évaluer pour renforcer les apprentissages... La liste n’est pas exhaustive.
Cohérents ? Mieux comprendre les difficultés de nos élèves ; organiser les temps d’apprentissage en fonction des besoins des élèves et trouver des solutions plus adaptées à leurs difficultés ; différencier, remédier, accompagner avec plus de pertinence et avec les bons outils ; coordonner et articuler nos évaluations pour qu’elles rendent mieux compte des besoins des élèves ; gérer ensemble les difficultés qui surviennent dans les classes, dans l’école et éviter ainsi que chacun se retrouve seul face aux problèmes rencontrés ; échanger des expériences de cours et accompagner les nouveaux profs ; mener ensemble des projets cohérents plutôt que de multiplier des petits projets disparates et en concurrence...
Plus forts ? Échanger nos expériences dans notre pratique professionnelle, construire ensemble une culture professionnelle forte et fière et être à nouveau un jour en mesure de résister à bon escient face aux prescripteurs, inspecteurs et pédagogues sur les conditions d’exercice de notre métier.

Alors, à quelles conditions ?

Le travail d’équipe ne doit pas être organisé par les chefs d’établissement. Le statut de l’enseignant doit lui permettre d’organiser ce temps non comme du temps contraint (mesuré en temps de présence), mais comme du temps auto-organisé (mesuré au résultat), sur des tâches qui peuvent être contraintes (des choix d’école) ou choisies (des choix d’équipes). Mais pour cela, il nous faut accepter que le temps passé à l’école ne soit pas que du temps de présence en classe ou de fourche et prévoir des horaires avec du temps pour le travail d’équipe, des bâtiments scolaires avec des lieux de travail pour les profs, individuels et collectifs, équipés en mobiliers, machines et matériels.
Cela ne fonctionnera que si les enseignants bénéficient d’un apprentissage des modes d’organisation du travail d’équipe. Et ce n’est pas simplement apprendre à prendre la parole en réunion, mener une réunion et rédiger un procès verbal. Ça commence par là, mais c’est aussi planifier le travail sur l’année, les échéances, les objectifs, les responsabilités des uns et des autres. Le travail d’équipe se compose aussi de beaucoup de travail individuel, ce n’est pas que des réunions. Les réunions sont nécessaires pour prendre des responsabilités, s’engager à faire, rendre compte et partager ce qui a été fait, en débattre et se l’approprier. Il y a trop souvent confusion entre le travail collectif (travailler en groupe) et le travail d’équipe (travailler de manière coordonnée). Le travail collectif répond à des contraintes d’organisation de la production : la tâche n’est réalisable qu’à plusieurs. Le travail d’équipe répond à une volonté de répartir et de coordonner la production. Le travail collectif n’est qu’un moment du travail d’équipe. Le travail d’équipe comprend de nombreux moments de travail individuel, il n’exclut aucune forme de travail.
En plus de gagner du temps en nous répartissant le travail, nous y gagnerions aussi la considération que l’on octroie aux professionnels qui peuvent revendiquer une expertise de leur métier.
Dans un contexte de standardisation des procédures et d’accroissement du contrôle de ces procédures, le risque est grand que les enseignants soient peu à peu cantonnés dans des tâches d’exécutants. Ce qui aura été pensé pour eux, le sera au nom d’une rationalité qui échappe trop souvent à l’épreuve de la réalité de la classe.
Chacun n’ayant que son expérience personnelle à opposer, nous donnons le sentiment que nous protégeons notre intérêt individuel. En construisant ensemble une expérience professionnelle commune, nous pouvons devenir des experts de la mise en œuvre des apprentissages et éviter ainsi que, souvent pour de bonnes raisons, nous soient prescrits des méthodes, des horaires, des objectifs, des consignes, des conditions de travail… inadéquats.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, le travail d’équipe renforce l’autonomie d’organisation du travail et la liberté pédagogique, parce que ce travail est porté, non simplement par une appréciation individuelle, mais par l’expérience professionnelle d’une équipe. Il s’agit aussi d’une forme de résistance. Isolés et contrôlés sur le respect des prescrits (les normes, les méthodes, les procédures, les contenus…), nous n’avons que notre conception personnelle du métier à opposer quand les injonctions sont absurdes et/ou contradictoires. En travaillant en équipes, nous pouvons construire une culture professionnelle plus collective, constituée de ce que les enseignants, ensemble, considèrent comme les fondements et les conditions d’exercice de leur métier. Nous serions alors en mesure de l’opposer aux prescripteurs et contrôleurs, valablement et dans un rapport de force favorable.

(1) Pigeons 8 puisqu’il y en a eu 7 avant.
(2) Richard VIRENQUE, ancien coureur cycliste et sociologue éternel.