Recherche

Commandes & Abonnements

J’ai l’habitude de dire : « J’ai toujours voulu travailler avec les milieux populaires ». Mais depuis quand ? Et pourquoi ? Et maintenant que j’y suis, comment est-ce que j’y travaille ? Introspection dans ma mémoire...

J’exerçais un autre métier quand j’ai décidé de devenir enseignante. Lors d’un voyage au Mali, l’inutilité sociale de mon travail m’a sauté aux yeux ! Il fallait que je change : j’avais besoin, très égoïstement, de me sentir utile.
Comme beaucoup de jeunes, j’avais choisi mon métier en fonction de mes facilités dans certaines disciplines et de mon environnement familial. Je m’y suis vite ennuyée. Je voulais donc faire un métier « utile et amusant ». Pour moi, ce métier, c’était celui d’enseignante dans le fondamental. Pourquoi dans les milieux défavorisés ? Je ne m’en souviens plus !
À la sortie de mes études d’institutrice j’ai postulé et j’ai été engagée dans une école en ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire à l’époque, D+ aujourd’hui). Je le voulais donc dès la fin de mes études.
Pourtant, je n’y suis pas restée longtemps ! Même pas un jour ! J’ai démissionné avant même d’avoir travaillé une seule minute, tant mes idées étaient opposées à celles de la direction de l’école.
Freinée dans mon élan pour enseigner en milieu populaire, je me suis donné du temps pour exercer mon métier dans des conditions qui me paraissaient acceptables pour une débutante. J’ai donc travaillé cinq ans dans une école du Brabant Wallon (dans la commune la plus riche de Belgique...) où l’on pratiquait la pédagogie decrolienne. J’y ai beaucoup appris, tant sur le projet que sur l’ancrage des apprentissages dans la vie, sur la méthode globale de lecture, sur les conseils d’école, etc.
Mais j’avais un regret. Convaincue, depuis le début de mes études, de la pertinence et de l’efficacité des approches constructivistes, je me voyais dans l’impossibilité de mettre en pratique une telle approche tout en respectant les principes de la pédagogie decrolienne, comme me le demandait la direction, de manière bien légitime, d’ailleurs.
Je passais de plus beaucoup de temps à faire découvrir aux enfants de ma classe les alentours de l’école, des pièces de théâtre, des expositions, des musées,... « Découvrir », est-ce le bon mot ? Venant d’un milieu aisé, ces enfants sortaient beaucoup de chez eux avec leurs parents.
Il me restait peu de temps pour les apprentissages de base, mais... les parents de mes élèves s’en chargeaient aussi !
Rapidement, est revenu le sentiment de l’inutilité de mon travail... les enfants aimaient venir à l’école, mais qu’y apprenaient-ils ? Était-ce mon travail qui provoquait leurs apprentissages ou était-ce les explications que leur donnaient leurs parents ? Bref, une question est devenue de plus en plus tenace : où et quand ces enfants apprenaient-ils ce qui fait partie du programme de l’enseignement primaire ?
Mon désir de m’adresser à des enfants de milieux défavorisés a alors refait surface et j’ai changé d’école. J’enseigne depuis dans une école en discrimination positive, à Bruxelles et je m’y sens bien.
Je m’y sens d’abord utile : pour la plupart des enfants de mes classes, l’école est le lieu principal où ils font leurs apprentissages scolaires. C’est grâce aux enseignants de l’école que les enfants construisent leurs savoirs.
Je m’y sens ensuite une professionnelle de l’apprentissage et de l’enseignement : pas de nom de grand pédagogue attaché à notre école mais une approche constructiviste, de la maternelle à la 6e primaire.
Je m’y sens enfin en perpétuel questionnement : comment faire pour que tous les enfants réussissent, prennent du plaisir à venir à l’école, sachent lire, écrire, calculer, réfléchir, et ce, malgré des conditions de vie pas toujours faciles ? Comment concilier, dans les vingt-quatre périodes de cinquante minutes hebdomadaires, à la fois les apprentissages de bases, mais aussi un éveil à tout ce qui nous entoure et qui fait partie de cette indispensable « culture scolaire » ?