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Dans le cadre d’un cours d’expression orale, les élèves doivent lire à voix haute. Depuis que je donne ce cours, la tâche finale a pris plusieurs formes : de lire en classe à lire ailleurs.

Il fut un temps où les élèves devaient lire un extrait de leur livre préféré aux autres de la classe, mais c’était monotone, tout le monde s’ennuyait, moi la première. J’ai cherché d’autres tâches finales, en modifiant les types de livres. Pendant longtemps, je n’ai pas envisagé que les élèves lisent à d’autres personnes. Et puis, je me suis rendu compte que le public pouvait avoir un effet sur la motivation des élèves.
Alors j’ai décidé de les emmener lire à un public extérieur. J’avais pris contact avec le centre de la Croix rouge le plus proche, et il acceptait de recevoir mes élèves. J’étais enthousiaste. Mais la réaction de mes élèves ne fut pas celle que j’espérais. Beaucoup ont juste acté l’information sans mot dire, sans intérêt. D’autres ont argüé, avec virulence, qu’ils en avaient marre de voir la thématique de l’immigration, qu’ils ne voyaient pas l’intérêt d’aller lire des histoires à des personnes qui venaient de traverser des épreuves terribles. Malgré leurs réticences, j’ai maintenu mon idée… un temps. Puis, j’ai laissé tomber l’affaire, et les élèves ont fini par lire devant leurs camarades. Mais, je restais persuadée que sortir de l’école était une clé pour donner du sens à cette lecture. Et je me rendais compte que quand je venais avec une super idée bien ficelée si les élèves la dégageaient d’un simple revers de la main, je risquais de m’essouffler rapidement.

Quand c’est eux qui décident !

La rentrée scolaire suivante, j’ai maintenu l’idée de sortir de l’école, mais j’ai modifié la consigne. Le stage PI réalisé durant les vacances n’est pas étranger à cette adaptation. Au premier cours, je leur ai annoncé que, pour la fin du premier semestre, ils allaient devoir mettre sur pied un projet centré autour de la lecture, avec la consigne suivante : « Lire une production à un public particulier. »
De semaine en semaine, le projet a pris forme et, ensemble, au Conseil, les élèves ont décidé d’aller lire à des personnes en situation de handicap. Pour faciliter les déplacements, ils ont sélectionné un lieu d’accueil plutôt qu’un autre. Nous avons accueilli l’éducatrice responsable, en classe, afin de lui poser des questions : comment se comporter ? Quel type de livre lire ?, etc. Par trois ou par quatre, ils ont été faire la lecture à trois adultes en situation de handicap. Du point de vue organisationnel, cela a demandé pas mal d’adaptation et le projet s’est étalé plus longtemps que prévu. Ce bémol sera d’ailleurs souligné par les élèves lors de l’évaluation de fin d’année. Mais ceux-ci ont surtout retenu la satisfaction d’avoir dépassé leurs appréhensions.

Même public

Forte de cette expérience, l’année suivante, j’ai remis sur pied la même dynamique et le même cadre. J’étais un peu déçue, car les élèves avaient sélectionné le même type de public. Mais cette fois-là, nous nous sommes rendus dans un autre lieu. Lors de cette édition, ce sont les élèves qui ont assuré la communication avec les éducateurs. Un autre duo de responsables s’est chargé de présenter le projet à la direction de l’école et d’obtenir ainsi son accord, d’autres élèves ont pris des renseignements pour les trajets en train. Tout s’est enchainé avec fluidité, sans que je ne sente la nécessité d’intervenir d’une manière ou d’une autre. Quand nous sommes arrivés à la résidence, je parlais pour la première fois à l’éducatrice avec laquelle mes élèves avaient pris contact. Bizarre comme situation… Sans être négatif, cela m’interroge. Je me demande aujourd’hui comment prendre une juste place dans ce type de projet.

Autre projet

Cette année, malgré les mesures sanitaires en vigueur, j’ai été surprise du nombre de structures qui acceptent de recevoir les jeunes. Finalement, les élèves ont décidé de lire à des enfants de maternelle. Ils se sont répartis en cinq groupes, en fonction du nombre de classes qui pouvaient nous recevoir. Ils ont su s’ils allaient lire à des tout-petits (accueil-1re maternelle) ou à des grands (2e et 3e maternelles). Ils ont réparti les textes à lire pour que les temps de lecture soient pertinents et équitables ; ils ont imaginé une activité à proposer aux enfants en lien avec leur album. Ensuite, ils ont rédigé un courrier informant les institutrices de ce qu’ils comptaient faire dans leur classe le jour J.

La question de l’évaluation

C’est bien beau de sortir…, mais comment leur rendre un retour sur ce qu’ils ont fait et sur leur maitrise de la lecture orale ? Afin de ne pas ajouter du stress à la pression que certains ressentent déjà lorsqu’il s’agit de se confronter à un public qu’ils ne connaissent pas, j’ai opté pour ne pas évaluer les élèves durant la sortie, mais avant le jour J. Cette première confrontation permet, à certains, de prendre conscience qu’ils ne sont pas vraiment prêts.
Le jour de la lecture certificative, qui s’est donc faite en classe, devant les autres élèves (comme au bon vieux temps), j’ai été sidérée devant le peu d’investissement de certains que j’interprétais comme un manque de respect pour les institutrices qui allaient nous recevoir. Je suis vraiment sortie de cette séance de lecture déçue… et un peu paniquée. En effet, le professeur que je suis se sent exposé, lui aussi, lorsque d’autres yeux se posent sur ses élèves.
Le lendemain, nous nous sommes rendus dans la petite école. Les cinq groupes ont lu leur livre et fait leurs activités. Les quelques élèves qui avaient manifesté un je-m’en-foutisme hallucinant la veille étaient tout sourire. Plus tard, ils ont affirmé avoir apprécié le projet.

En Conseil, nous sommes revenus sur le projet. Le point négatif qui est revenu à plusieurs reprises concerne la mauvaise communication entre les membres de certains groupes, ce qui a parfois engendré des décalages entre les élèves, certains prenant plus de place que d’autres (sans doute aussi parce que ces derniers s’étaient plus investis en amont lors de la préparation de l’exercice).
Autre point à améliorer : la communication avec la structure d’accueil afin de s’assurer que le livre choisi et l’activité imaginée sont bien en lien avec le public ciblé et le temps qui nous était accordé. En effet, quatre groupes sur cinq ont dû improviser des activités, car ce qu’ils avaient imaginé ne durait pas toute l’heure.

Dans les points positifs, beaucoup formulent explicitement « sortir de l’école ». Certains affirment même que c’était amusant. D’autres sont satisfaits parce qu’ils ont fait le job, tout simplement. Si beaucoup soulignent qu’ils ont bien aimé lire à des enfants qui étaient trop mignonnns, quelques-uns disent qu’au départ, les enfants, ça ne les intéresse pas, mais que bizarrement, ici, c’était cool. C’est un constat qui est revenu lors des trois éditions : sortir de l’école permet à certains de confronter leurs idées préconçues sur tel ou tel public à une réalité concrète et tangible.

Aucun élève ne revient sur le fait d’avoir bien lu ou mieux lu que d’habitude devant un public extérieur. Et c’est vrai qu’il reste encore beaucoup de maladresses. Tous vont encore trop vite, certains continuent à parler tout doucement. Ils ne regardent pas assez leur public et restent accrochés à leurs feuilles.

Tous les « à-côtés » me font de l’œil

Alors, les élèves lisent mieux lorsqu’ils se confrontent à un public extérieur ? Je n’en suis pas certaine. Mais je trouve d’autres atouts à cette façon de procéder et je ne me vois pas faire comme avant.
D’abord, les élèves retirent du plaisir lors de la tâche finale. Et pour moi aussi, c’est amusant. Durant les temps informels de trajet, de repas, je discute avec l’un ou l’autre. Ces moments-là sont aussi importants.
Par ailleurs, si, lors de la réalisation du travail, il y a eu des tensions dans les groupes, le jour J, les élèves font bloc. Et ceux qui n’ont pas réussi à trouver une juste place explicitent par eux-mêmes que c’était parce qu’ils ne s’étaient pas assez engagés en amont. Ce retour critique et constructif sur soi et son engagement me semble important et porteur pour les prochains projets.
Et puis, il y a tous les à-côtés qui me semblent importants. Qui ne font pas partie de mon cours d’expression orale à proprement parler, mais qui me semblent faire partie des missions de l’école, qu’elles soient grandes ou anecdotiques. Comment communiquer avec les autres entités ? Tenir ses responsabilités. Lire un horaire de bus correctement. Rédiger un courrier bien structuré et lisible…
Enfin, en sortant de l’école, les jeunes sortent de leur confort et se mettent en lien avec d’autres autorités, d’autres personnes qui comptent sur eux et dont ils doivent respecter le temps et le métier. On ne fait plus l’exercice pour des points ou pour faire plaisir à Madame ou à papa et maman. On fait l’exercice pour du vrai, sans filet.