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Prendre conscience de son identité, pour un enfant déficient mental modéré ou sévère, à travers l’écriture du prénom et du nom, n’est ni facile ni futile.

Je travaille depuis septembre 2001 avec des enfants âgés de neuf à douze ans. Ces enfants présentent des troubles du langage et du comportement, des déficiences plus ou moins marquées, ainsi que des problèmes de santé. Toutes ces difficultés mises ensemble font que ces enfants ont peu accès aux apprentissages de base de la lecture et de l’écriture.

Mon premier mois de travail de l’année solaire visait surtout l’observation, la découverte des modes de fonctionnement de chacun, leurs limites apparentes et celles qui le sont moins ; ainsi que la mise en place d’un climat de confiance, indispensable pour pouvoir travailler le plus efficacement possible.

Un de mes premiers constats était que tous avaient des difficultés à se dessiner et aucun ne savait écrire son prénom de mémoire. Aussi, certains me faisaient part de leur désir de savoir écrire comme les élèves des autres classes, puisqu’ils étaient chez les grands maintenant ! C’était une évidence pour l’un ou l’autre, un besoin d’être comme les autres, de se sentir reconnu à travers le statut de « grands-qui-savent-écrire ».

Me retrouver face à ce type d’enfants était nouveau pour moi. C’était clair : j’allais devoir trouver des moyens différents de ceux que j’avais pu expérimenter jusqu’à présent pour aider ces enfants à progresser.

Associer le corps, l’image, la lettre

Il me semblait important de travailler deux points en parallèle : le schéma corporel et l’écriture du prénom. J’ai organisé en premier lieu différents ateliers pour apprendre à mieux connaitre son corps. Régulièrement chaque enfant réalisait un autoportrait que nous dations et mettions dans un album personnel. Les enfants aimaient beaucoup ces ateliers et étaient fiers de montrer leur « album photos ». Très vite nous avons eu besoin des prénoms pour reconnaitre les albums car eux reconnaissaient facilement leurs dessins mais moi, pas toujours. À partir de là, les enfants avaient tous envie de savoir écrire leur prénom !

Ensuite, je faisais assembler des étiquettes prénoms et les photos des enfants. Nous nous amusions à mettre ensemble les deux parties avec comme aide des modèles déjà appareillés. J’avais aussi réalisé des étiquettes autocollantes qui pouvaient être utilisées pour signer ou pour marquer son crayon, sa colle, etc. D’autres étiquettes étaient en permanence disponibles comme modèles à copier lors des essais d’écriture.

En parallèle, j’organisais des petits échauffements ludiques et des ateliers graphiques à la craie (grosse, fine), à la peinture (doigts, pinceaux), aux marqueurs et autres ; par terre, au tableau, dans le ciel, sur feuille,... en vue d’améliorer la liberté du geste et parfois, aussi, de se libérer de certaines énergies.

Après quelques séances avec les étiquettes et les photos, les enfants arrivaient à reconnaitre les prénoms grâce à des petits trucs (ça c’est CATERINA, c’est le plus long, et ça c’est ÉLODIE, il a un rond...).

Nous avons également joué, avec diverses écritures imprimées et formats, à retrouver son prénom dans différentes écritures, les décorer, les peindre. Nous avons repéré les lettres dans des revues, créé des affiches avec les lettres découpées et les autres écritures.

Initialiser

Lors de l’étape suivante, nous avons continué sans les photos. Nous avons repéré l’initiale de chaque prénom, coupé le prénom et joué de nouveau. Chaque enfant s’est approprié son initiale en la décorant (je les avais dessinées sur un format A4).

Je voyais que chacun progressait à son rythme. Tous les jours les enfants avaient la possibilité de s’exercer à écrire de mieux en mieux.

Nous avons utilisé l’ordinateur pour que chacun puisse écrire son étiquette-prénom en choisissant la police et la couleur. Cette étiquette allait être utilisée pour les portemanteaux et donc être visible de tous.

Après plusieurs mois d’ateliers, les enfants ont tous signé leur carte pour la fête des mamans. Certains seuls, d’autres avec une aide.

Bilan de fin d’année : quatre enfants arrivaient à écrire leur prénom sans modèle et pratiquement sans erreur, un enfant avait encore besoin d’un modèle et le dernier commençait à écrire son initiale.

Juin était là avec sa réunion de parents... Je rencontre les parents de Morgane (enfant trisomique et qui s’exprime plus par des mimiques expressives que par la parole) qui sont ravis de ses progrès. Ils me racontent que leur fille (douze ans et fière de savoir écrire son prénom) était allée à la commune pour signer sa première carte d’identité... malheureusement l’agent communal n’a pas accepté sa signature arguant du fait qu’elle ne savait pas écrire son nom de famille ! Les parents étaient furieux et moi, sans voix !

Morgane avait été reconnue dans sa famille, elle y avait une place, maintenant il fallait qu’elle existe pour la société... Nous avions du travail tout prêt pour septembre.

À la rentrée de septembre 2002, je gardais cinq de mes élèves et accueillait une deuxième Élodie. Nous nous connaissions bien et entrions en classe avec sérénité...

Un de mes premiers tests était de faire écrire de mémoire son prénom. À ma grande surprise tous ceux qui y parvenaient en juin y sont arrivés. C’était le plus beau cadeau qu’ils pouvaient me faire ! Nous voilà repartis cette fois avec, comme objectif, le nom de famille et l’écriture du prénom en cursive.

Pour l’apprentissage de l’écriture liée nous avons organisé avec la logopède des ateliers graphiques individuels qui tiennent compte de l’évolution de chacun et de leurs difficultés spécifiques.

Nous avons comme premiers résultats : une élève qui écrit de mémoire son prénom en cursive, deux y arrivent avec un modèle et une s’y exerce, les deux autres enfants s’exercent encore en imprimé.

En ce qui concerne le nom de famille, les enfants ont repéré que cette année, en classe, il y avait deux Élodie. C’était donc d’autant plus important de les différencier par leur nom. J’ai alors commencé par associer, sur une même étiquette, nom et prénom (puisque maintenant ils savent repérer les prénoms de tous). Et nous avons joué comme avec les prénoms.

À l’heure ou j’écris ces lignes, le travail n’est pas terminé, mais je suis convaincue que certains enfants sauront, en juin, écrire leur nom. Je pense en particulier à Morgane, qui avec le soutien de ses parents pourra, dès qu’elle en sera capable, aller signer dignement sa nouvelle carte d’identité !

Ce que je viens d’écrire parait si simple, si évident pour ceux qui travaillent avec des enfants qui ont eu la chance de naitre « normaux ». Mais pour moi ça a été un vrai défi, une montagne à franchir sans chemin bien tracé.

Chaque étape nous rapprochait de notre modeste objectif et chaque fois qu’un enfant l’avait atteint, il exprimait une immense fierté, celle de pouvoir enfin faire partie de ceux qui savent écrire.