Recherche

Commandes & Abonnements

Commandes & Abonnements

De février à juin 2008, des adultes en difficulté avec la lecture et l’écriture ont rencontré et travaillé en atelier d’écriture avec des jeunes d’un CEFA à Verviers. Une rencontre pour aborder l’illettrisme chez les 15-20 ans. Une rencontre autour d’un point commun : de réelles difficultés en lecture et écriture, et un passé difficile avec l’école. Une rencontre qui s’est concrétisée en action : un CD rap et slam, un outil de sensibilisation pour ouvrir le débat sur l’impact de l’école dans une vie.

L’association « Osons l’illettrisme » a présenté sa proposition aux élèves du CEFA : construire un projet ensemble, quelque chose de concret qui pourrait servir à sensibiliser les enseignants et les jeunes de fin de primaire et début secondaire à l’importance de savoir lire et écrire aujourd’hui, à la difficulté d’apprendre à l’école pour certains, à ce que l’on ressent lorsqu’on ne parvient pas à apprendre en même temps que les autres, à l’impact de l’attitude de l’enseignant sur l’élève, l’enfant, l’adolescent.

Les jeunes ont pu poser leurs questions aux adultes : pourquoi une telle démarche ? Pourquoi nous choisir nous ? Comment va-t-on s’y prendre ? Est-ce qu’on sera obligé de participer ? Après discussion les jeunes ont adhéré à la proposition, et, en accord avec les professeurs de français et mécanique, il a été possible de dégager une plage de 1h30 chaque vendredi matin.

Un enjeu, communiquer un message ; un défi, se faire confiance

Avec les membres de l’association, nous nous sommes mis d’accord pour organiser les rencontres avec les jeunes du CEFA sous forme d’ateliers d’écriture. Nous avons identifié les objectifs à atteindre et nous préparions les grandes lignes de l’atelier ensemble lors de réunions hebdomadaires, le mardi matin. En tant qu’accompagnatrice du projet, il me restait un travail plus technique à faire, adapter la forme de l’atelier pour permettre à chacun de se positionner, de s’exprimer, d’écrire… sans que les difficultés d’écriture ne soient un obstacle.

Une heure et demie, c’était à la fois court et long pour des jeunes qui vont deux jours par semaine à l’école et qui sont en rejet complet de la structure scolaire. Rester assis et concentré restait difficile.

Nous avions disposé les tables en U. Sans que rien n’ait été décidé, les jeunes se disposaient d’un côté et les adultes de l’autre. Ce n’était pas vraiment un mélange, mais au moins on se trouvait face à face pour communiquer. Même si nous venions avec un projet hors école, nous étions dans l’école, et nous venions parler de l’école…

Nous avons d’emblée posé le cadre :
- Pas de jugement ni de censure sur ce qui est dit ou écrit.
- Respect de l’écoute de l’autre dans la prise de parole.
- Récupération de toutes les traces qui sont tapées, distribuées à l’atelier suivant, et relues à voix haute.
- Après 4 à 6 semaines de fonctionnement, décision de la forme concrète du projet ( mise en valeur des écrits).

Un allié : l’art plastique

Après quelques séances pour s’accorder sur le mode de fonctionnement pour notre groupe, nous avons commencé à parler de nos souvenirs d’école. Très vite est apparu le poids de « la faute ». Certains disaient : « Je savais que je faisais trop de fautes, je ne répondais plus à l’école, j’essayais de passer inaperçu… » ou au contraire « Je faisais ce qu’il fallait pour me faire jeter dehors, comme ça j’étais tranquille… »

Première séance, le pari de la confiance semblait gagné. Chacun a livré ses souvenirs. Une parole marquante chez les jeunes : à l’unanimité ils ont dit que leurs seuls bons souvenirs d’école dataient de l’école maternelle… Nous avions presque un texte par participant. Nous étions contents et pensions que nous allions continuer avec la même ambiance et degré de participation. C’était sans compter sur le poids de l’expérience d’une école ratée, et le doute… ou la peur qui s’installent chaque fois qu’il semble que quelque chose réussit.

L’ambiance et le degré de participation des jeunes ont toujours été étroitement liés à ce qu’ils avaient vécu la veille ou les jours précédents. Bien qu’il y ait eu des ateliers difficiles, entre mutisme et agitation, nous sommes toujours parvenus à communiquer, à mettre sur la table le « paquet » qu’il fallait traiter avant de pouvoir échanger sur l’école, l’apprentissage, la réussite, l’échec, la confiance, se sentir capable…

Nous avons poursuivi par une réflexion sur la notion d’erreur. Comment est-elle envisagée dans le cadre scolaire, dans la vie ? L’erreur est-elle nécessaire ou à bannir... ? À partir de quelques phrases d’Henri Michaux, comme « La grosse tache naturellement baveuse, je n’en veux pas, je la rejette, la défais, l’éparpille… », nous nous sommes attachés à transformer une tache d’encre de Chine en un « ratage réussi ».

Ce départ a tout de suite plu aux jeunes qui aimaient la couleur noire… faire des taches… et jouer avec. Au début, ils n’ont pas pris l’activité au sérieux, mais tout le monde a joué le jeu, les professeurs, les adultes, moi aussi. Petit à petit, le fait de recommencer permettait d’améliorer la technique pour transformer la tache en quelque chose de satisfaisant pour chacun, de beau… de réussi.

Nous avons ensuite fait le lien entre ce que nous venions de vivre concrètement à travers une activité plutôt agréable et les « ratages » que nous avions vécus les uns et les autres dans le cadre de l’école, ou dans la rue, ou dans la vie… et comment ils avaient pu nous apprendre quelque chose. Reprise sur une affiche, la réflexion collective était disponible pour chacun.

Il nous restait 15 minutes pour écrire… Suffisant pour écrire l’essentiel. Après cette préparation, tout le monde avait envie d’écrire. La peur de faire des fautes, de se tromper… était réduite par la production collective disponible sur les affiches. Mais il fallait tout de même « se jeter à l’eau » et oser chacun ses propres phrases. Premier texte collectif, premiers mots, phrases courtes… pour certains l’occasion de régler quelques comptes, pour d’autres de se questionner sur la responsabilité du « ratage » à l’école.

L’école a raté…
L’école a raté.
L’école a raté tout.
L’école, c’est une prison et on se sent renfermé.
L’école a raté ce que j’ai espéré.
L’école, je l’ai ratée à cause de mon père.

Après l’école, la rue

Très vite le thème de la rue s’est imposé parallèlement à celui de l’école. La plupart de ces jeunes y passent beaucoup de temps. C’est parfois leur deuxième maison, c’est là qu’ils se forgent un caractère, qu’ils prennent leurs repères, dans un environnement où faire confiance à l’autre est impossible, et où la loi du plus fort est la seule respectée. Certains jeunes nous disaient le besoin de parler de ce vécu incontournable, où ils puisent leur façon de penser, de parler, d’aborder la vie et où l’école est plutôt ressentie comme un ennemi à vaincre.

Quel lien possible entre les valeurs apprises dans la rue et celles prônées à l’école ? Première distance analysée, premiers mots pour dire des ambiances qui semblent ne pas pouvoir se comprendre.

Pour travailler sur un même projet, un rapport de confiance totale nous était indispensable. Nous avons dû nous apprivoiser. Les jeunes ont testé notre solidité, notre capacité à ne pas nous arrêter à la première vulgarité lâchée, notre capacité à écouter ce qui n’avait pas toujours un rapport direct avec notre sujet.

Un projet commun, une aventure

Fin février, nous avons fixé la forme du projet : ce sera un cd de rap. Ensemble, nous avons décidé de travailler avec des rappeurs professionnels pour la mise en musique des textes. Nous avons également décidé que des textes d’adultes pourraient être dits par des jeunes.

Nous avons participé à l’atelier slam sur le thème de la démocratie, dans le cadre de la journée « Osons-des-mots-cratie ». Nous avons abordé la vulgarité dans le vocabulaire rap. Lors d’un échange, un jeune a expliqué sa difficulté à ne pas être vulgaire puis violent face à certains discours de professeurs. Les mots ont une puissance brute qui est utilisée pour contrer un langage parfois trop hermétique et vécu comme agressif. Les injures ont la force de la colère de celui qui les profère.

J’ai pas demandé avoir plus
Je l’ai enculé
Qu’il vienne, qu’il me suce
À l’école j’ai été toutes les bêtes
Du bon à la chèvre
C’est clair, là ou j’suis, j’perds mon temps avec des bidons
Mais tracasse, un jour ce petit va être blindé d’euros
Il va venir avec sa Merco et il va passer devant l’école
Avec un gros bédon
Et ouai c’est à moi qu’tu disais « p’tit con »
T’as bon quand j’oubli un truc à la maison
Tu venais me crier dessus
Comme si j’avais niqué la chatte à ta mère
C’est clair, quand tu me vois, faut qu’tu changes de route
Sinon tu sais bien, je t’enterre
Moi si j’ai grandi dans la douleur
Maintenant j’ressens plus aucune douleur
Ça me fait peur
Mal au cœur

Rahman – 9 mai 2008

S’inscrire dans une continuité

Nous avons continué les ateliers du vendredi matin jusqu’à la fin mai. La confiance avec les jeunes s’est installée. Ils ont commencé à nous dire bonjour quand nous arrivions, puis ils venaient nous aider à installer les tables en U. Ils écrivaient des textes chez eux, qu’ils remettaient à leur prof ou qu’ils nous lisaient le vendredi suivant. On sentait une fierté nouvelle dans leur attitude.

Nous avons pris contact avec l’association Lézarts Urbains pour la mise en place des titres rap ou slam. Pour que cela soit réalisable, il nous fallait envisager un atelier intensif d’une semaine. C’était un vrai défi…

L’idée du CD devenait de plus en plus concrète. Les jeunes étaient partants, les professeurs aussi. Une inquiétude planait cependant : le taux de participation. Sachant que les jeunes n’ont que 2 jours de cours obligatoires par semaine, les professeurs mettaient en doute leur pleine participation pendant cette semaine...

Lundi matin 2 juin : 2 jeunes présents (sur 6 participants les vendredis matins), 5 adultes membres de « L’illettrisme Osons en Parler » qui ont participé aux ateliers depuis le début au projet, 2 professeurs du CEFA et 2 animateurs de l’association Lézarts Urbains. Après quelques coups de téléphone pour réveiller 4 jeunes encore un peu frileux face au projet… nous nous sommes retrouvés à 15 participants… À la fin de la semaine, nous étions encore 13.

Les professeurs nous avaient demandé ce que nous pensions mettre comme cadre pour garantir la présence des jeunes jusqu’au bout… Le seul cadre possible était la confiance. Il n’y avait pas d’obligation mais nous étions comme eux engagés pour réaliser un CD, et des personnes nous soutenaient financièrement parce qu’elles croyaient en nos possibilités. Les jeunes ont pris cette responsabilité, certains se sont même sentis comme investis d’une « mission ». Ils ont également senti ce qu’il pouvait gagner dans cette aventure : une amitié authentique entre eux, une complicité avec les professeurs, avec les adultes de L’illettrisme Osons en Parler. Une relation « vraie » était possible.
Si l’école veut être l’espace d’un possible équilibre pour réduire les inégalités sociales, elle peut rendre une dignité qui permet d’envisager une vie meilleure. « À l’école, on m’habillait, on me donnait à manger, chez moi je n’avais rien, je n’étais que la boniche,
à l’école, j’étais quelqu’un. » Christiane