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À la fin de la quatrième séance, j’annonce au groupe de six élèves que, la semaine suivante, nous travaillerons l’inférence, dans des textes courts. Je propose de le faire sous forme de concours pour créer un peu d’émulation.

Travailler pour le plaisir d’apprendre et pour se prouver qu’on peut le faire, c’est difficile à entendre pour ces élèves qui ont raté le CEB. Mais certains se prennent au jeu et se permettent une mise au travail. Réussir pour gagner des bonbons ou du chocolat, c’est un mobile acceptable par tous.

« Et on gagne quoi ? »

Avec cinq réussites, l’élève peut choisir une friandise. Si elle est difficile à trouver, ça l’amuse encore plus. C’est comme si le temps que je lui consacrais lorsque je fais mes courses était un moment privilégié pour lui. Telle marque de bonbons, tel emballage pour les chips : on pourrait croire que ce sont des enfants gâtés. Au contraire, cette attention particulière va au-delà, elle est de l’ordre de la reconnaissance. Je les surprends et ils me surprennent par l’énergie qu’ils mettent à résoudre les épreuves proposées.
Mais aujourd’hui, je ne veux pas être encore celle qui douille pour cette activité. Je leur dis qu’on gagnera ce que chacun aura apporté. Sourire en coin, les élèves me renvoient que ce n’est pas leur rôle.
La semaine se passe, l’atelier « lecture inférence » arrive. J’ai quand même prévu quelques sachets de bonbons, j’ai la mémoire qui flanche et je ne me rappelais plus cette réflexion que j’avais faite en boutade. On rentre dans le local, Abdel sort un berlingot d’une boisson chocolatée et dit : « Moi, j’ai apporté ça pour le concours et vous autres ? » C’est un élève fort difficile. J’ai l’impression qu’il n’écoute jamais mes remarques et qu’il joue toujours la carte du petit caïd qui se moque de ce que le prof veut ou ne veut pas. Je suis surprise. Les autres disent qu’ils n’y ont pas pensé. Il insiste : « Oh, les gars ! Vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez rien, sortez les boites à tartines, il doit bien vous rester un jus ou une collation ! »
Un berlingot de jus de pommes apparait, puis un autre. Je sors mes trois sachets de bonbons. Raphaël donne un tube de colle. « Qui veut de ça ? Personne ! On veut des choses à manger ! », lui rétorque Abdel. Je dis à Raphaël que je serai bien embêtée lorsqu’il n’aura pas son matériel au cours suivant, mais il persiste en précisant qu’il en a deux. Afsa donne un petit rouleau de papier collant décoré de papillons, c’est perçu comme limite par les garçons, mais accepté. Reste Mirella, la seule chose qu’elle peut donner, c’est un échantillon de parfum. Les autres rigolent. Elle se dit prête à participer sans avoir de cadeau à la fin. Elle a un profil de « bonne élève » et la carotte pour démarrer n’est pas nécessaire.

Prix exposés, mise au travail

On part d’un exemple : arrivé sur les lieux, il déroula la lance d’incendie et la dirigea en direction des flammes. Qui est-il ? « Facile ! Un pompier ! » Bonne réponse. Je leur demande de surligner les indices qui permettent de la trouver.
Après une deuxième devinette, ils doivent résoudre, seuls, au moins cinq devinettes sur les sept proposées.
« Les indices sont obligatoires ? » « Oui ! »
Ils ont huit minutes pour travailler. S’ils n’ont pas terminé, ils demandent du temps en plus. Je passe pour valider les bonnes réponses. Je constate que les élèves surlignent des phrases entières. Ils me questionnent sur des mots qu’ils ne comprennent pas.
Après une longue ascension, une fois au sommet, Chloé planta le drapeau tricolore, dans les neiges éternelles. Elle était fière de son exploit.
« Tricoteuse ! » Tricolore lui a fait penser à ce mot.
« Astronaute ! » Mirella a vu des astronautes planter un drapeau sur la lune.
« Exploratrice. » Le mot exploit fait écho.
Lors de la correction, j’insiste sur les mots ascension, sommet, neiges.
Des dizaines de personnes participent à ce concours, assises en rang d’ognon sur les rives de la Moselle. Certaines préparaient leurs appâts, d’autres montaient leurs lignes.
« Ça veut dire quoi, Moselle ? », « Et appâts, c’est quoi ? ». Le vocabulaire pose clairement problème. Je leur demande de chercher la signification du mot appât dans leur dictionnaire : mettre de la nourriture pour servir de piège. Heureusement, après la définition vient l’exemple : nourriture qui se fixe sur l’hameçon pour attirer le poisson. J’accompagne certains dans leur recherche. J’en profite pour rappeler, à l’un ou l’autre, qu’il faut se servir des mots repères, avant de commencer à lire toute la page pour voir si le mot y est.
Seul Rachid a réussi à trouver les cinq réponses. Il est très fier. On corrige collectivement. J’insiste sur le fait que surligner toute une phrase, c’est noyer l’indice dans la masse.
Après cette première page de Qui sont-ils ?, j’en distribue une deuxième avec Où sommes-nous ? Certaines énigmes leur résistent très fort.
D’un coup, la salle s’assombrit. Calé dans son fauteuil, je vis défiler sur l’immense toile blanche les premières images.
Un défilé de mode ? Son salon ? Un cinéma !
Une fois dans le bâtiment, Lucien fut assailli par les odeurs bien particulières de ce lieu. Il croisa des hommes et des femmes en blouses blanches. « Chambre 41, s’il vous plait », demanda-t-il timidement.
Tous me parlent d’un hôtel, ils se sont focalisés sur la chambre 41 et me disent que le personnel peut être habillé en blanc. Ils se centrent sur certains indices et font complètement abstraction des odeurs bien particulières.

Rien ne va plus

Seul Rachid gagne cette deuxième manche. Il est content, le gamin ! Il est déjà en train de se dire qu’il va rafler toute la mise ! Il rigole. Il se dit le plus fort. J’engage la réflexion avec eux : « Qu’est-ce qui le rend si fort ? » Heureusement, les autres ont résolu une partie des devinettes et peuvent s’appuyer sur ces réussites. Comment s’y sont-ils pris ?
Je distribue la troisième feuille, celle qui porte sur Quand ?. Ils se remettent à chercher. Je circule, je suis de plus en plus déçue par les réponses qu’ils écrivent. Que sont-ils en train d’apprendre ?
Je décide d’inverser la vapeur. Je leur demande de changer de couleur de fluo, car ce qu’ils ont présélectionné n’est ni assez précis ni correct et j’indique les indices essentiels. Je décide des mots dont il faudra tenir compte. Directive ? Oui, mais j’assume. Je veux qu’ils puissent faire des hypothèses sans se perdre dans des détails qui les amènent sur de mauvaises pistes.
ll fait de plus en plus noir. La foule se presse sur la plage. Soudain, des fusées traversent les airs et s’épanouissent en gerbes magnifiques de toutes les couleurs.
« Le Nouvel An ! » J’accepte. Seul Rachid propose le 14 juillet. Je ne prends pas le temps de creuser si c’est lié à ses souvenirs de vacances, car tous les élèves ont réussi cette troisième manche, enfin !
Comme j’annonce une quatrième et dernière manche, Abdel négocie pour qu’elle se fasse par deux. Rachid n’est pas du tout d’accord : « J’ai pas travaillé pour rien aux deux premières pour me faire rattraper maintenant ! » Mauvais argument, mais le temps qu’il me reste est court et je veux vraiment rester dans les mêmes conditions pour voir si le détour par le pointage des indices est porteur.
Deux des filles me demandent que je compte comme à moitié réussie leur deuxième manche car elles avaient trouvé quatre réponses. J’accepte car si elles réussissent à moitié la dernière, elles concurrenceront Rachid qui caracole toujours en tête en demandant à combien de prix il aura droit puisqu’il est largement premier.

Dernière partie

De quoi s’agit-il ? : des objets doivent être reconnus d’après le contexte dans lequel ils sont utilisés.
Il ne cessait d’appuyer sur les boutons... et l’écran valsait d’une image à l’autre... d’un fragment de film à une publicité quelconque.
Bingo ! Tous ont trouvé. Grosse réussite pour l’ensemble des autres énigmes aussi. L’accompagnement du pointage des indices a-t-il permis quelque chose ? Est-ce la répétition qui a permis à certains de rentrer enfin dans l’exercice ?

L’heure des comptes a sonné

Rachid est évidemment rayonnant, je le laisse choisir deux récompenses. J’invite alors Mirella à faire son choix puisqu’elle est deuxième. Abdel me rappelle à l’ordre : « Elle a rien mis ! Elle a dit qu’elle ne voulait rien ! » Ça m’embête, mais il n’a pas tort. Comme c’est un écorché vif, qu’il a toujours l’impression qu’on est injuste avec lui, je dis qu’on décidera lorsque les autres seront servis. Les bonbons partent en premier. Il reste les jus, la colle et le papier collant, Rachid demande s’il peut récupérer son berlingot. Raphaël reprend son tube de colle. J’offre la boisson chocolatée à Mirella et je tends à Afsa le papier collant.
Je félicite encore tout le monde et, en particulier, Rachid. D’habitude, il est affalé sur sa chaise, il joue les blasés, le gamin qui ne remet pas ses devoirs, celui qui n’accepte aucune remarque. Je lui dis qu’il a une intelligence très vive et que c’est dommage qui ne la montre pas plus souvent.
Je suis sur un petit nuage. Ils ont travaillé, mais surtout, je pense qu’ils ont tous bougé dans leur représentation de la lecture. Les mots implicite et inférer ont pris sens. Lire, c’est rechercher des indices pour construire du sens.
Et, je me dis qu’il faut parfois bien des tours et des détours, pour les mettre au travail.