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Les programmes et l’organisation de l’enseignement permettent difficilement aux enseignants d’accompagner les élèves dans une exploration de leur environnement même très proche. S’il apparait que notre compréhension du monde doit aussi passer par son expérimentation sensible, l’école, surtout en secondaire échoue encore à la rendre accessible à tous.

C’était la deuxième année où je travaillais dans cet athénée. Enseignante depuis peu, j’avais mordu sur ma chique et j’avais repris le chemin d’une école dont la coordination procédurière et oppressante avait fait fuir une bonne partie de son corps enseignant.

Traverser la rue

L’année commençait. La bibliothèque du village, lumineuse et joviale, désertée des élèves de l’école toute proche avait accepté notre visite.
Ce vendredi-là, j’avais attendu devant le bureau de la préfète. Je voulais la prévenir de mon projet et m’assurer que nous pourrions sortir de l’école. Nous : les dix-huit élèves de morale d’une classe de 5e secondaire et moi. Après m’avoir fait attendre un bon quart d’heure, elle m’avait tendu un formulaire de demande de sortie et avait fermé son bureau. La bibliothèque était située à 400 m de l’école, dans le même bâtiment que le centre sportif où se donnaient les cours d’EPS. Pourtant, les règles seraient les mêmes que pour n’importe quelle sortie. Pour m’y rendre avec autant d’élèves, nous devions être deux accompagnantes, trois si le nombre d’élèves de la classe dépassait les vingt-cinq… J’avais malgré tout rempli le document et l’avais rendu, un moyen comme un autre de parler de ce projet que je considérais sensé, de me mettre en lien avec la coordination… Quelques jours plus tard, le document corrigé au feutre rouge m’attendait dans mon casier. Je ne pourrais pas sortir seule de l’école avec cette classe. C’était pour mon bien. Si un élève faisait un accident sur le chemin, je le paierais toute ma vie… Je devais trouver d’autres solutions, des comparses qui acceptent de rogner sur leurs précieuses heures de fourche pour m’accompagner ou abandonner le projet. Je percevais dans cette interdiction de sortir de l’école, dans ce respect trop scrupuleux des règles, une occasion de maintenir serré des rouages autoritaires dont les enjeux me dépassaient…

Prendre la poudre d’escampette

L’année suivante, je travaillais dans l’athénée d’un village du bord de l’Ourthe. L’équipe éducative vivait pour une bonne partie à proximité de l’école et profitait joyeusement de ce que la campagne aux alentours apportait aux élèves : courses d’orientation, balades. Je m’étais vite réjouie de ce que cette culture de l’école ouvrait comme possibilités : d’une participation collective à un concours de photos d’arbres comme tâche finale d’un cours sur les rapports entre nature et culture à de simples balades ponctuelles pour ouvrir à la discussion. Si nous ne partions jamais loin, nous sortions du cadre, en bord de rivière, par le chemin des bois, nous revenions détendus. Le risque, qui valait la chandelle, n’aurait jamais pu être pris sans l’aval d’une direction posée qui voyait dans les libertés données aux professeurs, donc aux élèves, des occasions d’émancipation joyeuse et d’accrochage des élèves à l’école.
Sortir de l’école, en secondaire, c’est commencer par dénouer un entremêla de fils : peurs, injonctions, confiance… La question de l’assurance, cruciale, représente dès qu’on se la pose un frein évident parce qu’en respecter les impératifs est rarement possible. Dans le secondaire, l’horaire minuté — une classe par période, un enseignant par classe, la détermination précise des locaux, les injonctions du programme — met de sérieux bâtons dans les roues des enseignants pour qui l’égalité passe aussi par l’accès de tous au sensible. Et chaque fois, c’est vrai que le risque est plus grand que lorsqu’on reste dans une classe aux fenêtres entrouvertes et à la porte close.
Et puis, elles font partie de la mythologie des salles des profs, ces histoires horribles où l’enfant se blesse, s’étrangle, se tue ou finit hémiplégique ; où les parents se retournent contre l’école, qui, à son tour, se retourne contre l’enseignant responsable qui avait fait confiance, s’était absenté, regardait ailleurs, faisait un lacet, avait laissé sa clé… Ces histoires finissent toujours par ce qu’il remboursera chaque mois et jusqu’au bout de sa pension… Et ding ding, un petit jingle de pub pour une assurance qui propose des packs enseignant en ce compris les frais juridiques… ou driing driing, une petite sonnerie d’école qui propose à tous de bien rentrer en classe et de ne pas dépasser du rang.

Écrabouiller les grenouilles

Pourtant, quitter la classe, c’est se donner la possibilité de rebattre les cartes, de dévoiler ses atouts, de baisser les masques… Il est évident qu’il s’agit d’une prise de risque, mais de celles qui maintiennent du côté du vivant. Parce qu’en sortant de l’école, le prof descend radicalement de son estrade, lui aussi glisse dans la boue, peut avoir froid ou les pieds mouillés, être ému par une rencontre, un témoignage, surpris de la texture du pis de la chèvre, dégouté par celle du lait caillé.
Un matin de septembre, nous nous étions donné rendez-vous à la gare de Boisfort. L’asbl logée dans le parc Tournay Solvay n’avait pas encore entamé sa saison d’animations et nous laissait son local et ses toilettes à disposition. Les consignes de travail avaient été prises par les élèves de cette classe de 4e comme un prétexte pour s’éparpiller dans le parc et jouer. Après une mise en commun à la fois maigre et timide, nous étions rentrés à pied en traversant la forêt de Soignes. Près d’un étang, une dizaine de minuscules grenouilles qui traversaient le chemin s’étaient fait écraser par les semelles des premiers marcheurs avant que d’autres prennent conscience de leur présence et le signalent aux suivants par des hurlements, mélange de peur et de dégout. Après avoir sommé les plus excités de poser les petits batraciens qu’ils s’apprêtaient à lancer vers leur copain, nous avions pu les observer. Une balade automnale : écraser des grenouilles, gouter les mures maigrichonnes, parler du grand-père qui cultive un lopin de terre au Maroc, de types qu’on connait qui font leurs besoins dans de la sciure, échanger ses rapports à la campagne… C’est comprendre à quel point les élèves quittent peu leur quartier, leur territoire et que celui-ci est souvent exigu, peu propice à l’errance, à la rencontre ou à la découverte. Beaucoup d’adolescents des villes, s’ils connaissent leurs chemins familiers, ont peur de se perdre, d’emprunter de mauvaises lignes de métro ou de tram. L’utilisation des GPS leur empêche souvent d’avoir une vision globale, donc sereine de la ville.
Les impératifs des programmes, de sécurité, d’assurances, de main-d’œuvre, freinent l’accès aux élèves les plus précarisés à une découverte confiante de la ville et des espaces de campagne qui l’entourent.
À quel moment choisit-on que l’analyse de la poésie romantique est impérative lorsqu’on échoue à partager celle toute simple de la nuit qui tombe sur la ville ? L’observation du coucher de soleil aussi passe par l’aiguisement du regard, la connaissance géographique des points de vue, des collines, par l’observation rythmique des nuages, des étourneaux en automne, des martinets en été, de l’éclat singulier des derniers rayons et du moment où il faut rentrer parce qu’il commence à faire froid...