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Histoire d’une formation qui cherche à accroitre la liberté et le pouvoir d’action de chacun et du collectif [1]. Quand et comment gagne-t-on de la liberté et du pouvoir ?

J’ai besoin de liberté, donnez-moi de l’organisation [2] ! Et de l’organisation, il y en avait et il y avait intérêt à ce qu’il y en ait : 5 jours de formation, 80 stagiaires formateurs de formateurs, 15 responsables, 6 ateliers de production pour produire tous ensemble un webdocumentaire [3], chaque atelier travaillant une didactique spécifique (langues, maths, sciences...), des temps de transmission (apports théoriques), d’analyse réflexive, de régulation et de décision collective. C’est pourtant, mais logiquement, cette organisation qui a été vivement critiquée par de nombreux participants. Nous avons voulu installer une discipline de chantier, elle a été vécue par certains comme une discipline de caserne...
La question est : « Est-il souhaitable, possible, avec quels effets probables, d’introduire des techniques, pratiques et éthique de la PI dans un dispositif de formation autre qu’un stage PI ? ». Gilbert, Irène, Noëlle [4] m’ont pourtant déjà dit : « Non, bien sûr ! » Non peut-être ?

Le dispositif

C’est en cherchant qu’on apprend, dans la tradition des mouvements pédagogiques issus du socioconstructivisme. Et donc, une analyse didactique serrée de la part des responsables avant la formation, pour proposer une mise en situation de recherche mobilisatrice et des obstacles à surmonter. Un but de production à socialiser (le webdoc qui sera mis à disposition de tous les instituts de formation d’enseignants) ambitieux, exigeant, excitant.
Issue de la PI, la conviction que c’est en coopérant et en partageant le pouvoir sur le dispositif qu’on apprend. Chercher et coopérer pour apprendre et, apprendre à chercher et à coopérer. Une organisation du temps qui garantit cette coopération en instituant des temps réguliers d’analyse réflexive (comment travaille-t-on ? comment apprend-on ? est-ce transférable ?), de régulation (comment le vit-on ?) et de décisions collectives (où en est-on et où va-t-on ?). La volonté et les moyens de partager le pouvoir sur le dispositif, mais en maintenant les exigences de formation. Et donc une réunion de délégués quotidienne et un Conseil de tous aux deux tiers du parcours.

Le Conseil

Un Conseil à près de 100 personnes. Au fou ! Et pourtant, on pratique ce nombre régulièrement à Tenter Plus [5], avec plus ou moins de bonheur, mais justement, il y a ce régulièrement qui change beaucoup. 55 minutes pour boucler les décisions alors que la révolte gronde : « On n’aura jamais le temps, on n’y arrivera pas, il faudrait plus de temps, y en a marre de s’arrêter toutes les 5 minutes pour changer d’activités, laissez-nous travailler tranquillement et supprimez les temps inutiles... »
J’essaie tant bien que mal de gérer la prise de paroles et d’exiger un ordre du jour collectivement accepté et de s’y... soumettre. Ouh, l’horrible mot : justement si on pouvait faire ce qu’on veut, ça irait mieux ! J’essaie de faire comprendre que tant qu’on ne transforme pas les plaintes en propositions, on ne pourra rien décider et donc rien changer.
C’est alors qu’un des responsables propose que chaque atelier puisse s’organiser librement sans tenir compte de l’organisation du temps prévue par le dispositif (ni forcément non plus des autres ateliers). Je lui réponds qu’il y a six mois qu’il prépare le dispositif avec nous et que s’il voulait le remettre en question, c’était avant qu’il fallait le faire et pas maintenant. Dit avec un peu trop d’autorité et d’agacement... Cela est perçu par de nombreux participants comme une violence inadmissible de ma part. On n’est pas responsable de formations pour être aimé, mais il est préférable quand même de conserver un minimum de légitimité jusqu’à la fin...
J’arrive quand même à sortir des plaintes pour nous emparer de la grille horaire et voir concrètement comment l’aménager. Justement, il y a une demi-journée prévue pour un échange entre ateliers, où chacun fait le tour des autres ateliers pour vivre une situation de formation qui y a été travaillée. Voilà une demi-journée à gagner pour la production. Difficile gestion de la parole pour que les arguments pour et contre puissent être débattus et vote final. Une large majorité pour finalement maintenir cet échange entre ateliers. Et après l’avoir vécu des : « C’était chouette, heureusement qu’on ne l’a pas supprimé, on voit enfin à quoi on va arriver ! »

La chute

Midi : exposé final en fin de formation. Trente minutes pour reprendre l’ensemble du dispositif et expliciter le rapport entre méthodes et objectifs. Les différents ateliers mettant une dernière main à la pâte et arrivent avec dix bonnes minutes de retard. Mais, une des participantes a programmé son GSM pour le faire sonner à 12H29, elle se lève, me coupe et me dit qu’il est l’heure d’arrêter... Son intervention est diversement appréciée. Une autre participante, pourtant particulièrement active et coopérante et qui aura beaucoup apporté à son atelier, me dira en fin de formation : « Vous nous avez quand même bien piégés. On a été manipulé. » Autoritarisme et manipulation, c’est ça la PI ?
Et pourtant, avant l’inscription, nous présentions le dispositif en annonçant le but de production et l’organisation générale, y compris le planning précis des activités, et en insistant sur les objectifs d’une telle organisation : chercher le meilleur équilibre, la meilleure articulation entre institué et instituant, contraintes formelles et liberté substantielle, exigence collective et reconnaissance des singularités et subjectivités, production et formation, principe de réalité et Désir. Le problème n’est pas que de l’annoncer ne sert à rien ; ça, on le sait depuis longtemps. Le problème, c’est qu’en cours et à postériori, un nombre relativement important de participants ne reconnaissent pas l’importance formative de cette recherche d’équilibre et d’articulation et ne soient pas prêts à en faire ensemble une analyse critique.

La morale

Le bilan final (qualité de la production, plaisir et efficacité de la coopération, formation inégale selon les groupes et les personnes) est globalement positif. Il ne s’agit pas de remettre en question les principes du dispositif et sa recherche d’équilibre et d’articulation, mais de chercher des moyens d’améliorer cet équilibre et cette articulation.
Pour cela, la réunion quotidienne des délégués comme temps de décision collective est importante. Elle a mis de l’huile dans les rouages et a évité une plus grande opposition. Mais nous n’y avons pas été assez attentifs aux ressentis et n’y avons pas assez partagé le pouvoir. Il est indispensable de permettre aux participants de s’approprier le projet commun et de prendre du pouvoir sur ce projet. Dans ce type de formation, il est préférable de donner tout pouvoir à la réunion des délégués (en maintenant les exigences, bien sûr, c’est cet équilibre qui reste difficile) et de ne pas organiser de Conseil de Tous qui ne peut jouer que comme caisse de résonance des angoisses et des frustrations. Donner du pouvoir pour aménager ensemble une discipline de chantier et ne pas donner l’impression d’imposer une discipline de caserne.
Autre équilibre à rechercher, la tension entre défi et sécurité. Le défi était fort pour des formateurs de formateurs (hautes écoles et universités) : donner à voir au monde (et à leurs collègues absents !) le produit de leur coopération en 5 jours en matière de didactique de leur discipline. C’est énorme. Le Désir était puissant et la tension maximale. C’est bien ce qu’on cherchait et nous n’avons obligé personne à travailler. Mais les temps de régulation (Quoi de neuf ?, Savati ?,...) n’ont pas suffisamment joué leur rôle, nous n’avons pas assez garanti la sécurité. Il faudrait proposer d’autres institutions dans ce sens : un temps d’écoute, un bureau des plaintes, des délégués syndicaux... (?)
Manipulation. J’en avais aussi fait l’accusation lors de mon premier stage PI ! Et Gilbert, responsable du stage, avait pondu un petit texte distinguant manipulation et stratégie. La manipulation prend l’autre comme objet de son projet. La stratégie met l’autre comme sujet dans une situation collective où il dispose de toutes les informations (rien n’est caché) et où il doit gérer lui-même son Désir. Plus la stratégie est efficace et plus elle est ressentie comme une manipulation. C’est sans doute ici que la PI se distingue fondamentalement des pédagogies libertaires et autogérées : le responsable de formation assume sa responsabilité, son pouvoir et met en place des stratégies pour permettre à tous de travailler à l’accroissement des libertés et pouvoir d’action de chacun et du collectif. Et ça ne fait pas plaisir au bon plaisir.

notes:

[1Définition pour nous de l’émancipation ou de l’empowerment ou encore référence à l’Acte Pouvoir de Gérard Mendel.

[2Affirmation de Fernand Oury toujours citée dans les stages de formation PI.

[3Pour voir ce webdoc

[4Des crocodiles de la PI

[5Classe coopérative verticale de formation d’enseignants, voir www.tenterplus.be