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Le projet imaginé suite à l’article précédent. reposait sur l’intérêt d’utiliser le passage par l’écrit pour tenter de décrire les rôles et la manière dont ils se prennent et se jouent au sein de groupes de travail dans la classe.

L’idée sous-jacente [1] est de permettre de passer d’une organisation et d’une distribution des rôles inconscientes faisant la part belle à la reproduction des rapports de domination à des choix conscients où potentiellement chacun gagnerait. Concrètement, comment cela démarre-t-il ?

Je propose à mes élèves de 5e et 6e année la résolution d’un court problème (fermé) de maths. Une fois l’énoncé lu et les réponses reçues aux questions d’éclaircissement, chacun se met au travail individuellement. Je passe entre les bancs sans intervenir et note les procédures utilisées, repère les enfants qui semblent sur une piste prometteuse.

Après cinq minutes de leur recherche individuelle, je désigne ces enfants et leur demande de choisir un partenaire parmi ceux qui restent. Au tableau, je note les consignes pour la suite du travail :

• Comparez votre travail.

• En dix minutes, produisez à deux une seule réponse, écrite, pour la classe. Vous n’aurez pas le droit à la parole pour l’expliquer.

• Organisez la parole et le travail dans votre équipe.

Le travail reprend, certains travaillent sur une affiche, d’autres écrivent directement au tableau. Après les dix minutes, toutes les équipes ont une réponse à proposer et la régulation par le mélange entre ceux qui prenaient un départ plus assuré et les autres a bien fonctionné.

Comme annoncé, il n’y aura pas d’explications. Je demande à quelques enfants de venir entourer les réponses trouvées dans les productions. Ce qui n’est pas toujours évident car il y a peu d’organisation : on trouve pêle-mêle les calculs, quelques mots d’explication, et la réponse n’apparait pas de façon claire. Deux équipes protestent d’ailleurs : « Non, c’est pas la réponse ça ! »

Premiers écrits

Je demande alors aux enfants de répondre aux questions suivantes :

• Comment avez-vous organisé la parole dans l’équipe ?

• Comment avez-vous organisé le travail ? Quels ont été les rôles de chacun ?

Après cinq minutes d’écriture, chacun lit ce qu’il a écrit, sans qu’aucun commentaire ne soit fait. Je souhaite ainsi éviter les discussions d’interprétation, moralisatrices, autour de ce qui s’est passé. Pas de bien ou de mal, juste le ressenti de chacun et la description de ce qui s’est organisé.

Extraits choisis :

- On n’a presque pas parlé, mais on pouvait parler quand l’autre ne parlait pas.

- Je lui ai dicté.

- Moi j’écrivais et Sergio me dictait.

- On n’a pas fait attention à la parole.

- On n’a pas parlé. J’ai juste dit ce qu’on prenait. Comme j’étais plus complète, on a pris ce que j’avais écrit.

- Il ne m’a pas écouté, mais il a jeté un coup d’œil sur ma feuille.

- Jean a écrit une partie puis moi.

- Je lui ai dicté ce qu’il devait écrire comme ça chacun participait au travail.

- Je faisais les calculs et elle écrivait.

Je relance alors avec un deuxième problème de même structure, mais plus complexe sur le plan numérique. Après les cinq minutes habituelles de recherche individuelle précédant la formation des équipes, je désigne tous les enfants assis à gauche sur un banc et leur demande de chercher sur les feuilles de ceux qui sont assis à droite sur un banc une réponse différente de la leur. On ne peut pas reformer les mêmes équipes que pour le premier problème.

Les consignes de travail pour la phase en équipe sont les mêmes que précédemment. Lors de la phase de mise en commun, toujours silencieuse, je constate que toutes les équipes ont cette fois pris soin d’isoler sur leur présentation écrite la réponse trouvée avec un intitulé clair, du genre « Notre réponse ». Une seule équipe n’a pas trouvé la réponse attendue.

Seconds écrits

Au tableau, je note les pistes pour le travail d’écriture sur le fonctionnement de l’équipe, différentes de la première fois :

• Dans l’équipe, a-t-on écouté ce que j’ai dit ? A-t-on fait quelque chose avec ce que j’ai dit ? Expliquer.

• Quel était le rôle de mon coéquipier ? Voici comment il s’y est pris...

Il ne s’agit donc plus de savoir si on a pu parler mais de dire ce qui s’est fait (ou pas) de cette parole. La deuxième question était destinée à focaliser le regard sur le partenaire, à partir d’une invitation positive.

Extraits choisis :

- Oui, on m’a écouté, mais on n’en a rien fait parce qu’on a parlé.

- Non, il ne m’a pas écouté car on a ri.

- On m’a écouté parce que c’est mon projet qu’on a choisi.

- On a cherché à deux comment faire.

- Elle m’a écouté et a compris son erreur.

- Je lui ai dit que ce n’était pas possible mais après il m’a expliqué.

- Elle m’a écouté car elle a écrit mes calculs au tableau avec les siens.

- Le rôle de ma coéquipière c’était d’écrire et ça a été super.

- On a décidé à deux de ce qu’on allait écrire.

- Le rôle de mon coéquipier c’était de m’expliquer mon erreur. Puis il m’a dit d’aller écrire la réponse au tableau.

- Voici comment on a fait : on a recalculé mes résultats et les siens.

- Il a écrit au tableau en regardant la mixture qu’on a faite.

- Le rôle de mon coéquipier c’était de m’écouter quand je parlais et d’écrire la réponse.

La suite...

Après la lecture à haute voix, chacun a noté dans son propre cahier une idée à se rappeler lors du prochain travail en équipe, de même que de nommer des métiers qui pourraient être utiles dans une équipe. Tout cela ira vers la rédaction de fiches collectives sur les tâches au sein d’un groupe et leur description, qui se complètera au fur et à mesure des expériences.

Partir de ce qui se passe lors du travail plutôt que dans la cour de récréation, par exemple, permet aussi de se focaliser sur les apprentissages et la place qu’on prend au sein de ceux-ci à travers une attitude qui peut changer. C’est se centrer sur le « pourquoi on est là » spécifique à l’école.

De manière générale, l’attention à la parole de l’autre était bien plus marquée lors de cette séance de travail que d’autres. Le fait d’avoir porté l’attention sur ce sujet par la consigne de travail et la phase écrite n’y est certainement pas étranger. Sans que j’aie pris soin de dire comment faire, sans donner de conseils moralisateurs, mais en pointant qu’il y a là un enjeu. L’interdiction de commentaires visait donc autant les enfants que moi ! Dur de ne pas renforcer telle attitude que je juge positive ou, à l’inverse, de ne pas faire le procès (déguisé) de celle qui ne me convient pas... Passer du rôle de censeur à celui de cadreur... Au fond, on pourrait aussi écrire une fiche pratique à ce sujet, non ?

notes:

[1Voir « Fonctions tournantes » dans la même rubrique