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Nous sommes sauvés ! Les enseignants seront bientôt formés en fonction d’un référentiel de compétences professionnelles. Ils sauront enfin quoi faire et comment faire !

À Bruxelles [1], sur 3 300 000 m2 de bureaux, 30 000 eurocrates, épaulés par 15 000 lobbyistes, nous préparent l’Europe Nouvelle. Ils sont issus pour la plupart des mêmes milieux sociaux, ont fait le même type d’études (grandes écoles de droit, de gestion et d’administration) et ont les mêmes références, managériales bien sûr, tous hyperspécialistes du benchmarking [2]. Avec un salaire moyen trois fois supérieur au salaire moyen des autres Bruxellois, ils vivent entre eux, en vase clos, protégés du monde réel qu’ils ont décidé de formater, formater selon leurs représentations managériales pour les eurocrates et selon les intérêts des firmes qu’ils représentent pour les lobbyistes. Ils produisent des millions de pages traduites dans 25 langues que les commissaires européens, d’abord, les ministres nationaux compétents ensuite, les parlementaires nationaux enfin, n’ont pas le temps de lire et qu’ils entérinent donc aveuglément. On appelle ça la bonne gouvernance et c’est le contraire de la démocratie. Ils ont décidé de tout formater. La formation des enseignants aussi. Danger !

Incompétences

Nos 45 000 technocrates ont donc bien travaillé et, pour l’enseignement supérieur, cela a abouti à Bologne : le sauce a pris et comme quand on crache en l’air, même très haut, cela finit par nous retomber sur la... Saisi par l’agenda européen, le Ministre MARCOURT s’est rendu compte, en arrivant dans son nouveau bureau, que les référentiels de compétences pour chaque formation professionnalisante (par exemple infirmiers, ingénieurs, architectes..., enseignants) devaient être définis et imposés aux instituts de formation en 2008. Il a donc saisi le Conseil Général des Hautes Écoles et lui a enjoint de le faire pour 2010. Le Conseil Général a donc saisi les différents Conseils Supérieurs (un par catégorie : pédagogique, économique, paramédical...) et leur a enjoint de le faire promptement, lequel a saisi ses membres et les a enjoints pareillement !

Notons au passage qu’aucun des saisis n’a pris la peine de réfléchir à l’intérêt et aux conséquences possibles de pareille entreprise. On doit faire, on fait. On ne sait pas pourquoi ni pour quoi, mais on fait. L’injonction est donc arrivée au Conseil Supérieur pédagogique et ses membres qui n’ont pas lu, ou pas retenu, ni les analyses critiques du processus de Bologne [3], ni les analyses critiques des profils de compétences professionnelles en général et des enseignants en particulier [4], ses membres, sans rechigner ni penser, se sont mis au travail. Une petite jeune chargée de mission de la Fédération des étudiants francophones (FEF) leur a expliqué ce qu’ils devaient faire et nos bons petits soldats, sans aucune... compétence particulière dans le domaine, ont donc décidé de bétonner le métier en quelques réunions d’ici à 2010.

Quel est le programme ? L’origine de la réflexion est industrielle et semble piquée de bon sens. Pour préparer à un métier, il faut analyser le métier, le décomposer en « gestes », en compétences professionnelles et organiser la formation pour permettre leur entrainement. La commande qui est faite est donc de décomposer le métier en quelques grandes compétences, puis décliner chaque compétence en multiples capacités. Pour les grandes compétences, cela a évidemment déjà été fait. La réforme DUPUIS avait défini treize compétences et six axes de formation en s’inspirant des travaux de PERRENOUD et leur formalisation par PAQUAY. Cela se trouve dans une brochure Devenir enseignant [5] qui reste d’actualité. Alors où est le problème ?

Incapacités

Le problème est d’abord dans le procédé : le Conseil Supérieur, composé de gens pas spécialement compétents pour cela, semble vouloir recommencer le travail avec l’obligation de le terminer très vite, sans avoir beaucoup de temps pour y travailler. Il est ensuite dans une plus grande finalisation : chaque compétence va être déclinée en capacités « opérationnelles ». Il ne s’agira plus seulement d’entrainer la compétence « acteur social », par exemple, que chacun interprète actuellement comme il le veut, mais de faire acquérir les capacités que ces messieurs-dames vont décider constitutives de la compétence « acteur social ». Et le problème est enfin que cela ne s’arrêtera pas là.

Une fois les compétences et leurs capacités définies, elles seront imposées aux instituts de formation, avec commande pour chacun d’eux de définir un tout nouveau programme de formation, organisé pour correspondre aux capacités définies. Et comme Bologne a prévu aussi qu’une formation devait s’organiser en modules combinables (système des ECTS [6]), on peut imaginer qu’à chaque capacité devra correspondre un module. Et comme il n’y a pas de raison de maintenir des monopoles dépassés et qu’il faut favoriser le benchmarking, n’importe quel opérateur de formation, public ou privé, pourra demander une accréditation pour ouvrir tel module de formation correspondant à telle capacité de telle compétence. Elle est pas belle, l’Europe Benchmarkée ?

De tout ceci, la toute grande majorité de mes collègues enseignants en formation initiale n’ont jamais entendu parler. La Participation a été instituée dans les Hautes Écoles et on s’épuise dans douze conseils différents, principalement pour organiser cette machine à participation qui tourne à vide (au moins 50 % du temps de réunion est consacré à cette plomberie de la participation) ou pour débattre longuement de points techniques sans intérêt, mais pour ce qui risque de transformer totalement la vie des enseignants et des étudiants, là, il n’y a plus personne, plus de participation qui tienne.

Dans ce Conseil Supérieur qui va surprendre tous les premiers intéressés, il y a bien sûr surtout des directeurs (représentants des PO), mais il y a aussi (organe paritaire oblige) évidemment les syndicats enseignants. Pour l’instant, ils ne s’agitent guère, n’ont même pas l’air de s’inquiéter, n’organisent pas de débat avec leur base. Un peu comme si tout le monde n’accordait que peu d’importance à un bazar formel – de la pédagogie ! – qu’il faut bien faire et qui comptera pour rien. Mais évidemment, une fois les compétences et capacités définies, quand il faudra ré-organiser la formation en modules capitalisables, là, les syndicats enseignants se réveilleront et négocieront ferme pour que la réorganisation ne change rien à... l’emploi, que ce soient les mêmes qui remettent les mêmes choses, mais avec moins de sens, dans des bidules dont seule l’étiquette aura changé. C’est là que les autres opérateurs (privés) risquent de paraitre plus... compétents.

Managementeries

Tout ceci est à comprendre et à remettre dans un contexte plus large, celui d’une idéologie managériale dominante qui, depuis l’entreprise, s’étend à tous les secteurs de la société, aux services publics et au secteur associatif [7]. Profils de compétences, objectifs, évaluation, qualité... tout cela procède de la même illusion managériale, de la même idéologie libérale. Un dossier complet serait nécessaire pour faire la critique de ce courant. Épinglons seulement deux points pour ce qui nous concerne ici.
Cette conception impose un type d’étudiant : celui qui se fait seul, qui construit son plan de formation et de carrière, sans les autres, indépendamment des groupes d’apprentissages (puisqu’on apprend seul), qui additionne des ECTS, qui va d’auberge espagnole en auberge espagnole, sans d’ailleurs rien y apporter puisqu’il est là pour (ap)prendre. Il est à même de concevoir lui-même sa formation et à en composer et en combiner les éléments. Il est bien sûr à même d’évaluer lui-même l’intérêt pour sa formation de telle ou telle unité dont il est capable d’évaluer l’efficacité indépendamment des autres unités et en fonction de son plan de formation et de carrière. Il sait seul, avant de l’être, et même avant de commencer à le devenir, ce qui est nécessaire à sa formation pour devenir un bon enseignant, ingénieur, éducateur, infirmier, secrétaire, juriste... Il est prêt à prendre un coach pour développer son « personal branding » [8] ! Peut-être de tels étudiants, avec les ressources économiques et culturelles nécessaires, existent-ils, mais j’en rencontre peu et j’en suis heureux, car je ne crois pas que je souhaite pour mes petits-enfants une société composée de professionnels ainsi (dé)formés...

Cette conception impose aussi un type d’enseignant, neutre et technique, niant toute la dimension politique du métier. Car, qu’est-ce qu’un bon enseignant ? Qu’est-ce qu’un bon assistant social, un bon gradué en droit ou en assurances, un bon ingénieur technicien... ? Et qu’est-ce qu’un bon enseignement pour les y former ? Et si définir tous ces « bons » était possible et souhaitable, ce qui reste à prouver, qui les définirait et les imposerait aux autres acteurs et de quel droit ? Vais-je demander à la chambre professionnelle représentative des employeurs, à la centrale syndicale professionnelle correspondante, à un échantillon représentatif de la société civile, à la FEF (!?), à l’équipe enseignante, à la direction, au Conseil de Département... Selon les cas, j’aurai des profils très différents et, à l’intérieur d’une même catégorie d’acteurs, j’aurai certainement encore des désaccords. C’est certainement pour cela qu’on le demande aux Conseils Supérieurs. Eux n’ont pas d’état d’âme. Et pour faire court : pour les enseignants, un peu plus de transmission ou un peu plus d’émancipation ? Pour les AS, un peu plus flics du social ou un peu plus agents de changement (et pour quel changement !?) ? Et les gradués économiques, un peu plus larbins efficaces du grand capital ou un peu plus agents socialement responsables d’entreprises socialement responsables, avec ou non une réflexion critique sur ce concept ?, etc., etc.

Sous prétexte de professionnaliser les agents, on les dépersonnalise. On prétend prescrire les comportements professionnels adaptés aux situations professionnelles prévues. Si, pour Christophe DEJOURS [9], le prescrit du travail se traduit très difficilement en mots, c’est aussi parce que, pour lui, travailler, c’est faire face à l’imprévu, donc s’écarter des prescriptions, donc commettre des infractions. Je ne résiste pas au plaisir de raconter une de ses anecdotes. Dans un service néonatal pour prématurés, de nuit, il était interdit aux infirmières de garde de se livrer à toute activité afin de maintenir la plus grande vigilance. Une analyse du travail a révélé que les infirmières qui tricotaient pendant leur garde (et donc transgressaient) maintenaient une bien meilleure vigilance, et plus longtemps, que celles qui appliquaient strictement les consignes... Qui penserait à transcrire cette capacité de tricoter dans un profil de qualification d’infirmière et à prévoir un cours de tricot (et de belote pour les infirmiers !?) dans le cursus, avec examen et critères d’évaluation explicites, bien sûr...

notes:

[1Voir Bruxelles, capitale écartelée, Olivier BAISNEE et Sylvain LAURENS, Sciences Humaines, Grand Dossier nº 17, décembre 2009 et Bruxelles en chiffres, www.vbbe.be/files/eu-Bruxellesenchiffresoctobre08FR.pdf.

[2Expression à placer absolument dans la conversation si vous voulez paraitre branché, c’est l’art de se foutre des coups de pied dans le ventre tout en se roulant un patin, une espèce de coopération compétitive ou de compétition coopérante, le top du top du cadre très compétitif.

[3Pour une description du processus vois encadré en page 7 de ce numéro. Pour une critique variée et complète : Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Franz SCHULTHEIS, Marta ROCA I ESCODA et Paul-Frantz COUSIN (sous la dir. de), Raisons d’agir, 2008.

[4La littérature abonde, voir en particulier les travaux de Christophe DEJOURS.

[6ECTS = Système européen de transfert et d’accumulation de crédits permettant la comparaison et surtout la combinaison, et donc le tourisme étudiant, entre les différents systèmes de formation européens.

[7Voir, entre autres, les travaux de Jean-Pierre LE GOFF, Les illusions du management (1996) et La barbarie douce (1999).

[8Il s’agit pour bien gérer sa carrière d’apprendre à se vendre soi-même, comme une marque : taper « personal branding » dans un moteur de recherches et vous serez édifié !

[9Christophe DEJOURS, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, INRA Éditions, 2003.