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Quand l’école va mal, l’opinion publique s’émeut, les journalistes se répandent, on interroge les spécialistes, les élèves, les parents, les enseignants,... Chacun y va de son diagnostic, se sert de l’aubaine et propose ses remèdes... Petit panorama des dérives possibles et des risques encourus.

L’école en Communauté française n’est pas la seule à connaitre des problèmes. Ailleurs aussi, même avec de meilleurs classements, l’efficacité et l’équité du système scolaire sont mis en cause. L’échec réel, relatif ou fictif des politiques éducatives entraine des réactions diverses qui sont toutes des tentatives de réorienter ces politiques. En France, F. Dubet distingue trois grandes tendances : conservatrice, réactionnaire et libérale. Et chez nous, depuis PISA, s’y renforce une quatrième : technocratique. Le pire, c’est qu’un mélange de deux ou trois est toujours possible !

Êtes-vous conservateur, réactionnaire ou libéral ?

L’école ne va finalement pas si mal que ça et les bilans alarmistes exagèrent. Mais ce qui est certain, c’est que plus on exige de l’école et moins on lui donne de moyens. Le définancement de l’école depuis 1986 (Val Duchesse) s’est accompagné d’un renforcement des commandes sociales à l’école (décrets Missions et École de la réussite). Et non seulement l’école doit faire plus et mieux avec moins, mais son public a changé : les élèves, pour des raisons familiales, sociales et économiques, entrent moins volontiers et avec plus de difficultés dans l’apprentissage. Il faut donc refinancer l’école, donner plus de moyens aux enseignants, augmenter le taux d’encadrement dans le fondamental, augmenter le personnel éducatif dans le secondaire, investir dans les locaux, les équipements et les outils pédagogiques.

Si vous avez lu le paragraphe qui précède avec satisfaction, vous êtes, pour F. Dubet, un conservateur. Vous êtes conservateur parce que vous profitez des difficultés de l’école pour renforcer les structures scolaires et les cultures pédagogiques existantes en voulant leur donner plus de moyens. Un peu dur pour pas mal de militants syndicaux et associatifs, trop dur peut-être puisqu’en Communauté française, plus qu’en France, il y a bien eu définancement de l’école, mais sacrément pertinent quand même, puisqu’en effet, ce n’est pas en donnant plus de moyens aux structures scolaires qui organisent la ségrégation et aux cultures pédagogiques qui provoquent la sélection qu’on démocratisera réellement l’école.

Non, ce qui a entrainé le mauvais état actuel de l’école, c’est un long et lent processus de dégénérescence, le nivellement par le bas en renonçant aux exigences de l’effort et du travail, la perte de toute autorité par l’attribution abusive de droits sans les devoirs qui les accompagnent, la disparition à la fois des filières d’excellence et de filières professionnelles valables par la confusion et l’équivalence de toutes les études entre elles. Il faut restaurer l’autorité du maitre dans sa classe et du directeur dans son établissement, restaurer la discipline et les sanctions, la valeur de l’effort et du travail, l’exigence des matières d’excellence.

En lisant le paragraphe qui précède, vous avez sans doute été plus rapidement d’accord, avec F. Dubet, sur le caractère réactionnaire de cette position et vous vous êtes dit que certains libéraux l’étaient finalement peu et que le chagrin de certains profs avaient des relents qui font le peine. On aurait pourtant tort de croire que l’exigence et la Loi ne peuvent être que de droite.

En réalité, ce qui bloque le système scolaire et l’empêche d’évoluer vers une école moderne et efficace, c’est son extrême rigidité, l’accumulation de réglementations qui paralysent les établissements, le statut de fonctionnaire des enseignants qui démotive les plus volontaires et le manque de liberté des directions pour imaginer des formules nouvelles. Il faudrait permettre à chaque établissement de mener la politique qu’il souhaite, définir lui-même de manière claire ses objectifs et ses projets et les proposer aux parents qui pourraient mieux choisir grâce à une plus grande transparence (publication des résultats). Les écoles devraient pouvoir utiliser beaucoup plus les didacticiels et la formation par l’internet, fréquenter des laboratoires spécialisés, organiser des séjours linguistiques, le tout en collaboration avec des entreprises spécialisées. Elles devraient aussi avoir beaucoup plus de liberté dans la gestion de leur personnel enseignant et pouvoir aussi trouver elle-même leurs propres sources de financement.

Étonnamment, ce discours libéral, en dehors des cercles patronaux, est finalement peu entendu. N’est-ce pas finalement parce que l’école telle qu’elle existe déjà est déjà suffisamment libérale ?!

Peu importe, vous serez contrôlés !

Puisqu’on est sûr, sûr-sûr qu’on peut faire plus et mieux avec moins, d’ailleurs, on n’a plus de sous et puis Laurette [1] l’a dit et tant pis pour les conservateurs, puisqu’on n’a pas de courage politique pour modifier les structures scolaires, d’ailleurs elles sont déjà assez libérales et puis Armand [1] ne voudrait pas ; puisqu’on est plus que sûr et certain que les cycles et les socles, les situations-problèmes et les compétences, c’est tout bon-tout bon, d’ailleurs Marcel [1] l’a dit et tant pis pour les réactionnaires, et que les résultats sont mauvais-mauvais, alors un peu de logique, c’est que les écoles ne font pas ce qu’on leur demande. Y’a qu’à donc. Y’a qu’à mieux obliger et mieux contrôler les écoles et les résultats deviendront bons.

Bien sûr, Elio [1] et les autres disent les choses plus élégamment que moi : pilotage central, recherches universitaires et expertises diverses, inspections inter-réseaux, renforcement de l’accompagnement pédagogique pour un meilleur respect des programmes adaptés aux compétences,... Le problème est socio-politique, mais la solution est technocratique !

Si pour tout acte productif, tout travail quel qu’il soit, on peut distinguer les procédures, le processus et le produit du travail, alors la prescription du travail à faire comme le contrôle de son exécution peut s’exercer sur ces procédures, processus et produit. Mais plus le travail productif est complexe et plus il est difficile, voire impossible de prescrire et de contrôler le processus de production. Et dans ce cas, seuls les procédures et le produit sont prescriptibles et contrôlables, mais le processus doit être laissé à l’appréciation, à la professionnalité des agents qui l’effectuent. Comment faire comprendre aux technocrates de tous poils que les actes d’enseigner et d’apprendre sont parmi les plus complexes et que vouloir plus et mieux prescrire et contrôler les processus d’enseignement et d’apprentissage ne peut qu’entrainer adaptation formelle et perte de sens ?

notes:

[1Parmi les personnes citées, certaines ont de l’humour et me pardonnent mes petites rosseries.