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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 200 - Pourquoi on apprend ? - Avril 2011 / Quand on est empêché d’aller à l’école

Une unité psychiatrique pour garçons présentant des troubles du comportement judiciarisés, associés à des perturbations psychologiques sévères. Pourquoi apprendre quand l’avenir semble bouché et que l’on a une si piètre image de soi-même ? Comment apprendre quand on a l’esprit envahi d’idées noires ou parasité par des hallucinations ?

Hospitalisés dans le cadre d’un mandat judiciaire pour des séjours, de durée variable, mais souvent longue, quelles raisons ces garçons ont-ils de suivre les cours que nous leur proposons ?
9 h, j’entre dans l’hôpital psychiatrique et me fais accoster par un premier élève (« patient » pour l’institution, mais « élève » pour nous, les enseignantes) : « Dis, Michèle, tu as vu qu’il y a une exposition sur New York à Tours et Taxis ? Ce serait bien qu’on y aille pour compléter mon exposé, tu ne trouves pas ? Mais rien qu’à nous deux, si c’est possible, ce serait mieux, hein ! »
Je poursuis mon chemin dans le jardin de l’hôpital, deuxième rencontre : « Ah, tu es là, je t’attendais ; c’est pour te dire que je ne viendrai pas à ton cours aujourd’hui, car mon juge vient me voir. On se verra demain ? Tu n’es pas fâchée ? Ce n’est pas ma faute ! »
Je quitte le jardin et entre dans l’unité d’admission (qui pour certains patients fonctionne en régime fermé), quelques cris du bout du couloir : « Enfin, c’est pas trop tôt ! Tu n’as pas oublié mon livre sur le Moyen-Âge ? » Un autre : « On ferait bien relaxation aujourd’hui, je ne me sens pas très bien. » Un troisième : « Et Sylvie, elle arrive ? J’ai mon gâteau d’anniversaire à préparer à l’atelier cuisine ! » Enfin, un quatrième manifeste sa joie de me voir en tentant de m’embrasser avec beaucoup d’affection, mais halte-là ! Je lui rappelle que je suis son prof et pas sa copine ! Revenu à des relations plus justes, il se souvient qu’il a reçu plusieurs enveloppes de cours par correspondance et va les chercher dans le bureau du nursing pour me les remettre afin que je les classe dans sa farde et que nous les retrouvions au moment du cours.
Paulette, institutrice, et Valérie, prof de dessin, sont déjà là et m’accueillent avec un grand sourire, notre horaire à la main. Nous assistons toutes à la réunion communautaire du matin, moment de rencontre et d’expression où l’horaire de la journée est communiqué à chaque jeune : ses cours, ses ateliers, ses rendez-vous médicaux, psychologiques ou judiciaires, ses sorties éventuelles…

Des accueils variés

Les réactions sont diverses : l’un se met à pleurer, car il n’a aucun projet pour la journée et se sent délaissé. Il va alors faire le tour et harceler profs et éducateurs à la recherche de celui qui voudra bien faire quelque chose avec lui aujourd’hui.
Un autre s’énerve, se lève et crie très fort qu’il a trop de travail, qu’on exagère, qu’il ne viendra pas de toute façon… mais nous savons bien que si nous faisions seulement mine d’oublier l’heure de son cours, il serait le premier à tambouriner sur la porte du bureau pour nous la rappeler.
Parfois, aucun élève ne veut s’inscrire à l’atelier « jeux de société », mais là encore, pas d’inquiétude : le moment venu, nous ferons le tour de la salle et, la boite de jeux en main, nous « racolerons » des volontaires sans difficulté. À moins qu’ils ne nous rejoignent, attirés par ceux qui s’amusent, comme des papillons par une lumière dans l’obscurité.
Cette première réunion est déjà le lieu et le moment de nombreux apprentissages : écouter et comprendre des consignes, écouter les autres et accueillir leur opinion même si elle est contrariante, attendre son tour pour parler, prendre la parole face au groupe, exprimer des demandes de façon adéquate, planifier sa journée en fonction des informations reçues… Bref, de « petits » apprentissages qui permettent de mieux vivre, de s’organiser, d’exister dans une communauté, certes contraignante et temporaire (même si leurs séjours sont souvent de longue durée), mais en cela représentative de la société dans laquelle ils pourraient peut-être, un jour, tenter de se réinsérer.

Pédagogie de Sioux

Et puis, cette réunion matinale est aussi le moment d’apprentissages plus formels qui reflètent bien notre manière de travailler dans cette institution : dans le plaisir, dans la détente, sous forme ludique, l’équipe des éducateurs hospitaliers, en bonne entente avec l’équipe enseignante, introduit de nouveaux savoirs. Chaque matin, on découvre un proverbe à partir d’un mot tiré au hasard dans un livre. Chacun peut lire à son tour et faire deviner aux autres, non sans avoir d’abord rappelé le proverbe de la veille. Le lundi matin, ils apprennent un mot en anglais et le même mot en néerlandais. Et enfin, le vendredi je leur enseigne un nouveau mot en français et je prends autant de plaisir qu’eux à rechercher de « beaux mots », puis à en découvrir le sens tous ensemble. La partie est vraiment gagnée quand ce sont eux qui me proposent des mots inconnus découverts au hasard des lectures ou des émissions télévisées !
La réunion terminée, nous nous mettons au travail : soit pour des cours individuels dans la classe (local vitré et spacieux, au sein de l’unité psychiatrique, face au bureau des infirmiers, vitré lui aussi), soit pour des ateliers collectifs qui se donneront souvent dans d’autres lieux plus adéquats : un local de relaxation, une cuisine familiale dans une petite maison appelée « centre d’activités », le salon du centre d’activité où nous disposons d’ordinateurs et de tables de travail dans un cadre plus convivial et moins strict que la salle au sein de l’unité.
Tout n’est pas toujours aussi souriant : ces jeunes se sont souvent construit une image très négative de l’institution École et quand on leur propose des cours, ils nous accueillent avec un regard soupçonneux, chargé de souvenirs noirs et de représentations douloureuses. Il nous faudra parfois les approcher en douceur, stratégiquement, les séduire par des propositions alléchantes, jouer de mille ruses pour les attirer dans nos filets pédagogiques. J’ai passé plusieurs heures avec l’un d’eux à bavarder dans le salon, car il ne voulait pas entrer dans la classe, j’ai promis une tasse de thé à un autre pour qu’il participe à l’atelier art/écriture, les conférences se terminent toujours par une dégustation en lien avec le sujet. Ça, c’est une ruse mise au point par les jeunes eux-mêmes pour attirer du monde à leur conférence. Ils ont été à bonne école !

Des motivations affectives d’abord

À travers cette présentation de nos élèves et de notre cadre de travail, vous avez pu comprendre pourquoi nos élèves souhaitent « apprendre ».
Une première raison serait : apprendre pour remplir le temps, un temps si long à passer quand on se sent enfermé sans savoir quand on quittera l’hôpital pour réaliser son projet et si même on en sortira un jour. Cependant, s’il n’y avait que cela, nos cours seraient « occupationnels » et je veux croire qu’ils sont bien plus que cela.
Mais je comprends aussi ce besoin de remplir son temps, car, à cause de leur maladie, ces jeunes ne supportent pas le vide qui laisse la place à tous leurs fantômes. Le vide et l’inaction deviennent générateurs d’angoisse et c’est insupportable. [1]
Une seconde raison, très claire : apprendre pour faire vibrer et maintenir un lien affectif à travers lequel on se sent exister. C’est ce que nous dit celui qui pleure quand il n’a rien à faire : « Personne ne s’occupe de moi. » C’est ce que je ressens chaque fois que j’arrive à l’hôpital et que je me fais interpeler par mes élèves qui, chacun, me rappellent que nous avons ensemble des projets, des rendez-vous, des moments d’existence, même si parfois ça se résume à prendre une tasse de thé, car « aujourd’hui, je ne saurai pas travailler, tu sais Michèle, je ne suis pas bien. »
Mais je serais incomplète si je ne soulignais pas, avant de terminer, l’importance de l’équipe dans ce travail avec des jeunes abimés par la vie. Ce fut un apprentissage pour moi que cette collaboration permanente avec toute une équipe où chacun a sa place et son importance et où chacun peut devenir LE facteur de résilience qui aidera le patient/élève à grandir vers un mieux. C’est à la fois une leçon de modestie et d’engagement. Sans me prendre pour Mère Teresa ou pour Don Quichotte (j’espère), je peux compter sur l’équipe pour me recadrer quand je veux voler trop haut ou porter trop lourd et me soutenir quand parfois les difficultés me semblent insurmontables. Les intervisions sont organisées dans ce but, mais aussi des formations et surtout une disponibilité de chacun pour les collègues. Apprendre pour mieux être avec les autres, pour mieux être avec soi-même, pour faire progresser un tout petit peu notre humanité…

notes:

[1Je ne tiens pas ici des propos d’ordre médical, je ne fais que traduire un ressenti avec mon vocabulaire profane.
Un article sur notre site vient compléter et donner un éclairage à ce récit de pratiques : Apprendre pour être au monde, www.changement-egalite.be, rubrique TRACeS, n° 200.