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Une classe de 2e différenciée. Quinze élèves entre 14 et 15 ans. Tous savent déchiffrer un texte, mais tous bloquent quand il faut construire du sens à partir de celui-ci. Que faire ?

L’année dernière, j’avais une partie de ce groupe en première différenciée et déjà, la même difficulté. J’avais travaillé avec eux les démarches proposées par Lector & Lectrix [1].
J’étais arrivée à la fin de la séquence trois alors que la méthode en propose sept. J’ai donc repris la trame, mais en l’adaptant avec de nouveaux textes, nouvelles démarches afin de permettre à tout le groupe de vivre les trois premières étapes.
Séquence 1 : Lire c’est apprendre à construire une représentation mentale, se faire du cinéma dans la tête.
Séquence 2 : Lire c’est traduire, reformuler en ses mots, pour cela, il faut synthétiser, réduire ou développer.
Séquence 3 : Pour bien lire, il faut accroitre sa flexibilité, se construire une première représentation mentale et savoir la faire évoluer, en y intégrant progressivement les informations nouvelles.

Que va-t-on pêcher ?

J’explique aux nouveaux élèves l’objectif de cette première séquence : apprendre à construire une représentation mentale. Je suis agréablement surprise de voir les anciens me seconder dans la tâche. « Il faut se faire un film dans la tête. », «  Tu dois essayer de voir les personnages, comment ils sont, où ils sont, ce qu’ils font…  »
Je précise encore.
• Une représentation mentale est ce que le lecteur fabrique dans sa tête quand il veut comprendre un texte. Il rassemble les idées importantes et les organise pour qu’elles fassent une histoire cohérente. Il fabrique ainsi une sorte de film de cinéma qui représente l’histoire lue.
• Représentation, car il s’agit de fabriquer des images ou des pensées et non de se rappeler par cœur tous les mots de toutes les phrases.
• Mentale parce que cela se passe dans l’esprit, dans le cerveau.
Et on passe à la première tâche.
• Vous allez devoir construire une représentation mentale d’un texte très court qui sera lu deux fois à haute voix.
• Ce texte relate un fait divers réel.
• Vous devrez ensuite répondre à deux questions.

Un plongeur face à un cachalot

En 1984, Paolo CURTO invite un ami à partager sa passion de la photographie sous-marine au large des côtes portugaises. Tout à leur émerveillement, les deux amis ne voient pas approcher une gigantesque silhouette noire. L’ami de Paolo se retrouve subitement nez à nez avec un cachalot. Le photographe a le réflexe d’appuyer sur le déclencheur de son appareil malgré sa panique. Il a pu ainsi fixer cet instant inoubliable et incroyable. [2]

Je décide de le lire moi-même, car si tous déchiffrent, il y en a deux qui atteignent à peine un niveau de deuxième primaire en lecture (d’après la logopède qui les suit au sein de l’école) et l’une des nouvelles élèves est une jeune fille marocaine qui n’est en Belgique que depuis deux ans et qui n’a pas l’air de maitriser beaucoup la langue. Ils se confronteront au texte écrit un peu plus tard pour vérifier leurs réponses. Je fais des pauses, mets de l’intonation, les élèves sont tous très attentifs. Puisqu’ils sont délivrés de la phase « déchiffrage », j’espère que le film se fabriquera mieux dans leur tête.
Je passe aux deux questions :
1. Où se trouvaient les deux amis au moment des faits ?
2. Qui a pris la photo ?
Ce petit exercice étant juste un court moment pour m’assurer qu’on est tous bien sur la même longueur d’onde : même décor, mêmes personnages, même action. C’est une tâche que mes anciens devraient réussir sans problème. Ce qui leur reste très ardu c’est d’imaginer ce qui se passe dans la tête des personnages, pourquoi ils font ça, quelle est leur intention, qu’est-ce qu’ils ressentent. Mais ici, rien de tout cela et surprise, voici les réponses données oralement :
• dans une forêt ;
• au pôle nord ;
• dans l’eau ;
• sur une plage.
Pour la deuxième question, la classe est fort partagée aussi. On ne sait pas trop si c’est Paolo ou son ami qui a pris la photo. La classe se montre assez participative en donnant les réponses entrecoupées de : « Et nous, est-ce qu’on aura le droit d’aller à la mer cette année ? », « C’était chouette l’année passée quand on a rencontré les correspondants et qu’on a joué au foot sur la plage !  »
Je recentre sur l’activité et distribue le petit texte en demandant à chacun de retrouver dedans les indices qui permettent de dire où se passent les faits et qui est le photographe.
Le texte sous les yeux, les lieux sont assez vite définis, mais pour ce qui est du photographe, les discussions vont bon train. Mais ça ne m’étonne pas, la réponse n’est pas donnée explicitement dans le texte, les deux plongeurs auraient pu être munis d’un appareil photo, il faut retourner au début du fait divers pour bien comprendre que c’est Paolo le passionné de photos et que quand on dit « le photographe », ça renvoie à Paolo et non à son copain… Tout ce qui suppose de faire des liens ou qui est de l’ordre de l’implicite échappe totalement à mes élèves et c’est ce nœud-là que je tente de dépasser pour accéder à une meilleure compréhension de l’écrit.

Gare aux récifs

Deuxième étape, je leur demande, toujours individuellement, de dessiner la photo qui vient d’être prise par Paolo. Je précise bien que c’est ce qu’il y a sur le cliché que je veux voir apparaitre.
Quelques réticences sur «  Je ne sais pas bien dessiner ». Et enfin, une question que j’attendais, mais bien avant ! C’est Christian qui ose la poser : « Ça ressemble à quoi un cachalot ? » Chacun y va de son hypothèse : une grosse baleine, c’est comme un dauphin, un gros poisson… On se tourne vers un dictionnaire illustré qui, sur une belle planche en couleurs, montre le dessin du cachalot. Christian circule entre les bancs et le montre à tout le monde.
Les artistes se mettent au travail, je circule entre les bancs. Sur presque tous les dessins, on voit les deux plongeurs, ceci ne m’étonne qu’à moitié. Les élèves se placent en « externes » par rapport à la scène, ils sont observateurs, ils ont fait leur cinéma assez correctement, mais n’ont pas adopté le point de vue que je leur demandais, qui était celui du photographe. Mon objectif n’était pas de compliquer les choses mais je voulais, dans la suite, pouvoir comparer leur dessin avec la photo réelle que j’avais trouvée sur internet.
Par contre, je ne m’attendais pas du tout à certaines représentations prouvant, une fois encore, que je suis loin de comprendre ce qui se passe dans la tête de ces apprentis lecteurs et que, sous un consensus de surface, on n’est pas du tout dans la même compréhension des choses.
Chez Samuel, les deux plongeurs sont sur un bateau, on voit bien un appareil photo et un cachalot, mais les deux hommes sont bien en sécurité à bord ! Chez Carine, un bateau aussi, un photographe bien au sec et un plongeur souriant, dans l’eau, face à un poisson de taille très moyenne. Chez Karim, c’est carrément un sous-marin qui est présent… (J’avais d’abord cru que c’était le bateau vu de dessous, mais non, non, il confirme, c’est bien un sous-marin !) Chez Naoufel qui, au tout début, croyait que l’histoire se passait en forêt, le cachalot a pris la forme d’une grosse bête à quatre pattes… Chez Antoinette et Salima, un seul plongeur est représenté, mais c’est lui qui, face au cachalot, prend la photo.

Repérage de balises

Lorsque j’avais pensé cette séquence, j’avais imaginé de la clôturer simplement par la comparaison de leur dessin avec le cliché réel. Je supposais qu’ils allaient être surpris par la taille du cachalot, par le minuscule plongeur face à cette bête gigantesque, mais devant ces représentations surprenantes qui émergent par le dessin, je me dis que ça ne va pas, il manque encore une étape. Certains élèves font dire au texte des choses qui n’existent pas, je veux qu’avant de montrer la vraie photo, ils puissent eux-mêmes faire la critique des dessins, les comparer, juger ceux qui sont fidèles au texte ou pas.
J’envoie quatre élèves au tableau. Un chez qui les plongeurs sont à bord, un où la scène se passe sous l’eau, mais avec deux plongeurs sur le cliché, celui avec l’animal à quatre pattes et enfin un qui, de mon point de vue, est correct. (Il n’y en aura eu que trois sur le groupe de quinze apprenants.) Beaucoup de rires, des altercations : « Ils sont dans l’eau, pas dans le bateau !  ». Je rappelle que, parmi ces quatre dessins, un seul correspond à ce que dit le texte.
Je décide de faire jouer la scène. Trois élèves : l’un aura le rôle de Paolo, l’autre celui de l’ami et un troisième encore celui du cachalot. Beaucoup de bonne humeur, beaucoup de disputes pour savoir qui pourra faire le cachalot, plusieurs groupes se succèdent. Discussions animées, retours au texte pour dire pourquoi ce qui est représenté par le groupe est possible ou pas.
On a comparé les réponses, attiré l’attention sur le fait que, pour répondre, ils ont utilisé les éléments indiqués par le texte, les éléments qu’ils ont pu déduire en se servant de leurs connaissances dans la limite du raisonnable et du possible. Ici se joue sans doute l’essentiel !
On a examiné ce qu’on doit faire dire au texte (c’est sous l’eau, il y a un cachalot, deux hommes), ce qu’on a le droit de lui faire dire (tenue de plongée, masque, bateau en surface…), ce qu’on n’a pas le droit de lui faire dire (le photographe est dans le bateau).
Et enfin, le cliché de Paolo CURTO [3]. Qu’est-ce qu’il est grand le cachalot !

Et dans mes filets ?

Un texte de quatre lignes, cent minutes de cours… Des représentations déconcertantes, beaucoup de questionnements. L’impression d’avoir creusé quelque chose, d’avoir travaillé un nœud, d’avoir rendu plus explicite ce qui devrait se passer dans la tête à la lecture d’une petite scène et le tout dans une bonne humeur et une participation assez active de tous.
Sentiment aussi de frustration. Comment est-ce possible que de grands ados en soient seulement là, pas seulement pour ce mini-texte, mais pour tout ce qui est de l’ordre de la lecture, de la représentation des choses, de l’implicite ? Qu’est-ce qui bloque ? Qu’est-ce qu’il faut faire ?

notes:

[1Lector & Lectrix, Sylvie CEBE, Roland GOIGOUX, Retz, 2009.