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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Anciens numéros : du n°199 au n°151 / n°166 Histoires mai - juin 2004 / Que faisons-nous là à réfléchir autour de l’Affiche rouge ?

La classe de la Mission Générale d’Insertion a pour fonction de permettre la réorientation de jeunes sortis du système scolaire ou nouvellement arrivés en France. Dans ce cadre, il nous [1] a été proposé d’animer un travail d’atelier au sein d’une classe de Cycle d’Insertion Professionnelle par Alternance.

Nous avons répondu à la proposition en apportant un texte et une histoire. Le texte était celui d’un scénario écrit par Armand Gatti et Pierre Joffroy en 1969, intitulé l’Affiche rouge, l’histoire, celle des 23 résistants du réseau MOI-FTP (Main d’Œuvre Immigrée - Francs Tireurs et Partisans) fusillés le 21 février 1944 sur le Mont-Valérien. Notre intervention s’est faite deux fois par semaine, tous les lundis et vendredis, pendant quatre mois.
Le groupe Manouchian-Boczov, comprenait une grande majorité d’étrangers, mais aussi quelques Français. Dans une France occupée par les troupes allemandes et administrée par Vichy, ces résistants seront présentés comme des terroristes étrangers. Ils étaient tous de très jeunes gens, venant pour une grande partie d’entre eux des pays de l’Est, de Pologne, de Bulgarie, de Hongrie, comprenant aussi des rescapés des Brigades Internationales, des Italiens qui fuyaient le fascisme... En 1942, ils ont inventé une façon particulière d’être immigré en participant au combat contre les armées nazies.

Inventer sa façon d’être en France

Pourquoi ce thème ? Chaque année, la classe de la Mission Générale d’Insertion accueille de nombreux étrangers qui viennent d’arriver en France. Ils sont là, cherchent pour certains à apprendre le français, pour d’autres à se forger des repères dans une société qu’ils découvrent. En leur soumettant l’histoire du groupe Manouchian-Boczov, nous nous sommes dit que chaque génération d’immigrés devait inventer sa façon d’être en France. C’est cette question de l’invention que nous voulions poser avec eux.
La mise en histoire proposée aux élèves s’est effectuée en deux temps. Nous sommes d’abord partis du scénario. Nous avons commencé par en lire des passages, essayé d’éclaircir un contexte historique très largement inconnu des élèves. Le scénario de L’Affiche rouge était le moyen de ne pas soumettre les élèves à l’objectivité d’une histoire passée, mais de les interroger sur ce qu’elle avait à leur dire, de ce qu’ils avaient à lui dire à partir de leur réalité d’aujourd’hui [2].

Partir de l’extraordinaire de leur présence à eux

Le second temps a consisté en un temps d’écoute. Les jeunes qui arrivent à la Mission sont dans un espace limite de l’institution. Un moment s’offre à eux pour ressaisir leur destin, s’orienter dans une direction ou une autre. Il y a énormément d’attente et d’inquiétude. De désir aussi, désir de s’approprier des choses qui puissent leur servir directement. Une grande partie d’entre eux vivent en foyer.
Le temps de leur présence est un temps à part, qui n’est pas celui de la ville et de ses grands rythmes, ni celui de la vie générale du lycée. Leur classe se trouve pourtant à l’intérieur de la cité scolaire Jean Jaurès. Mais à part. D’où leur surprise de nous voir arriver là, chacun se demandant bien ce que nous faisions à venir leur parler de ces résistants, de 1940.
En partant du scénario de L’Affiche rouge, nous avions proposé une fiction dans laquelle il fallait pouvoir faire entrer leur réalité. Autrement dit, partir de l’extraordinaire de leur présence à eux, aujourd’hui, dans cette classe.
D’où l’aménagement de ce temps d’écoute. Parce que chacun était prisonnier d’une histoire singulière dont il avait la plus grande difficulté à ressaisir les enjeux. Qu’ils viennent d’Algérie, du Congo, du Pakistan, beaucoup d’entre eux avaient connu dans leur vie la guerre civile. À écouter leurs trajets, l’histoire du pays qu’ils avaient fui, la réalité rejoignait la fiction de départ.
Une situation, un mot issu du scénario leur donnait l’occasion de dire ce qu’ils avaient eux-mêmes vu et vécu. À partir de là, nous avons cherché à entrer plus avant dans chaque histoire singulière. Afin de permettre aux jeunes garçons kabyles de comprendre la violence qui divise l’Algérie, à un jeune footballeur camerounais de débrouiller le trafic planétaire dont il avait été le jouet...

Des affiches et des tracts

Pour organiser l’écho de leurs témoignages, nous avons cherché la mise en partage de ces histoires singulières. Au sens où la connaissance de l’histoire de la Kabylie, la connaissance d’une langue comme le lingala représentaient un capital directement mis à la disposition de tous pour s’approprier des modes de pensée et de fonctionnement.
La fabrication des affiches a cherché à transformer l’acte du témoignage en acte de connaissance qui n’enfermait pas sur soi, mais ouvrait sur l’autre. Chaque affiche se concevait à partir de la discussion d’une séance, ou bien le plus souvent à partir d’un texte rédigé par les élèves sur le trajet qui les avait conduits jusqu’en France, sur le problème spécifique que nous avions décidé d’approfondir avec eux. À partir de ce texte, nous cherchions avec eux un élément graphique (photo, dessin, calligraphie,...).
Ils apportaient ensuite leur aval ou leurs corrections au montage préparatoire. Une fois d’accord, ils venaient tirer leur affiche à l’extérieur du lycée, dans l’atelier de sérigraphie de La Parole errante. Au fil des semaines, ces affiches s’additionnaient sur les murs de classe, y introduisant les traces de l’histoire mondiale traversée par ces élèves.
L’autre moyen de cette mise en partage a été recherché par les tracts. Il y avait en effet quelque chose d’extrêmement frustrant à poser toutes ces questions à l’intérieur de la classe sans qu’elles puissent déborder sur l’ensemble de la communauté lycéenne.
Nous avons donc cherché l’élargissement des discussions que nous avions à l’intérieur de la classe en rédigeant et distribuant un tract une ou deux fois par semaine à la porte du lycée. Cette pratique a beaucoup interrogé tous ceux qui participaient à l’atelier : « Mais à quoi pouvez-vous (nous) servir ? »
L’élaboration du tract se faisait de la manière suivante : nous (intervenants) le rédigions à partir de ce qui s’était passé pendant la séance précédente, pour ensuite le lire et le corriger tous ensemble avant sa distribution. À la différence des affiches, le tract n’émanait pas d’une écriture à la première personne de la part des élèves. Leur présence consistait dans les propos cités et retranscrits.

Bouleverser la géographie sociale du lycée

Pourquoi ce journal ? Pourquoi parler de tract ? L’idée était de rendre visible le travail collectif qu’ils menaient à l’intérieur du lycée, d’en faire un motif d’interrogation du lycée sur lui-même. L’idée était que d’autres classes, d’autres professeurs puissent prendre le relais de ce travail, lui répondre. Qu’un dialogue bouleverse la géographie sociale ordinaire du lycée, ses cloisonnements habituels.
Cela n’a pas eu lieu, peut-être pour les mêmes raisons qui nous avaient poussés à considérer ce petit journal comme un « tract ». Que revendiquions-nous en distribuant le journal à la porte du lycée ? Le fait même de la présence des élèves accueillis par la Mission Générale d’Insertion. La possibilité de formuler de manière active l’accueil qui leur était réservé dans ce lycée, d’en faire l’occasion d’une prise de conscience pour eux et pour tous.
Cette visibilité n’a pas été non plus facile à faire accepter au groupe. Mais progressivement, chacun s’est pris au jeu, réclamant d’être nommé ou cité, devenant très scrupuleux de ce qui était dit et écrit. Diffuser publiquement le journal a redonné du poids à leurs paroles, et ouvert un espace d’écoute réciproque dans un groupe où les conflits identitaires (en fonction notamment du pays d’origine des élèves) étaient au départ sensibles. Pour eux et pour nous, c’était prendre conscience qu’un récit commun était en train de s’écrire, dans lequel ils avaient une place. Un récit à la croisée de trois histoires : celle d’une rencontre et du travail en train de se faire, celle des trajets singuliers portés par chaque élève, celle des résistants du réseau MOI-FTP.

Les réinscrire dans un dialogue public

Au fil des quatre mois, à travers les affiches, les tracts, et des entretiens réalisés à l’extérieur du lycée (avec une syndicaliste kabyle, avec un militant d’un réseau d’aide aux jeunes footballeurs africains), nous sommes parvenus à poser l’universalité des problématiques auxquelles étaient confrontés les élèves.
Ces différents éléments ont abouti à une exposition où les histoires rapportées par les élèves s’affichaient sur les murs du lycée. Histoires commencées ailleurs, au Congo, en Chine, en Algérie, pour venir se poursuivre aujourd’hui en France. L’exposition visait à apprendre qui étaient ces jeunes abandonnés dans une frange silencieuse et voilée de l’institution scolaire, les replacer dans un dialogue public avec la réalité qui les entourait.
Il est sans doute difficile de mesurer l’impact d’un tel travail. Le résultat a pris la forme d’un livre [3] avec lequel ils sont repartis. Du côté du lycée, nous l’avons dit, l’impact est encore plus difficile à déchiffrer. Au dire des responsables de cette action, certains professeurs et certains élèves ont, à cette occasion, pris connaissance d’une réalité invisible du lycée, modifié l’image (souvent négative) qu’ils en avaient au départ.

notes:

[1Stéphane Gatti, Pierre-Vincent Cresceri, pour La Parole errante, Association culturelle située à Montreuil-Sous-Bois.

[2Dans la plupart des « pièces historiques » de Gatti, des hommes du présent interrogent les gestes d’hommes qui les ont précédés dans le temps. Le sens du passé et du présent se rejoue complètement à travers ce dialogue.

[3Que faisons-nous là à réfléchir autour de l’Affiche rouge au lycée Jean Jaurès en 2003 ?, Édition La Parole errante.