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« Partir d’eux », enfants, adolescents, dans les écoles et ailleurs… Normés, pas du tout normés, plutôt prévisibles, tout à fait imprévisibles, scolaires, pas scolaires, à niveau, en retard, lisses, rugueux… Partir d’eux et des tests qu’ils ont faits, les classer et prévoir des façons de faire avec eux, selon le titre des types sous lesquels on les range… Enfin, voilà qui aiderait !

Pour aller marcher sur ces chemins, des mots de poète : « “Les landes” sont comme les lambeaux, laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l’homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaitront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne : car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaitre toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine. » [1]

L’ère dans laquelle nous sommes entrés amène la folie de certains à considérer notre santé mentale comme mesurable à partir de ce qui est dénommé « les troubles de la conduite », sans laisser place à « toute espèce de friche et de broussaille ».

Un questionnaire − rapporté par une mère décontenancée face à la case à cocher pour son enfant, âgé de six ans − stigmatise des comportements claquemurés par des mots qui auraient valeur de dire la vérité sur l’être.

Répertoriés, ces mots figent d’emblée un enfant. Une fois qu’il sera « mesuré », il suffira d’éradiquer toutes ses imperfections par la voie d’un redressement comportemental ou médicamenteux. Cette visée dernière est évidemment tue au commun des mortels, mais entendue par les initiés de cette anthropologie totalitaire.

L’école, véritable vivier de toutes les « imperfections » humaines, se trouve prise dans ce nouvel enfermement. Afin de rendre ces petits diables d’élèves obéissants, certaines personnes du monde universitaire psy ont confectionné un questionnaire pour les parents, éducateurs et enseignants. Une fois l’enfant repéré par l’institutrice comme relevant d’une certaine pathologie (des problèmes dans l’acquisition des connaissances, distraction, désobéissance), les parents sont amenés à remplir un questionnaire où il suffit de cocher quelques vingtaines d’items avec comme simples variables : « pas vrai », « peu vrai » et « très vrai », pour définir le côté mentalement « propret » de leur enfant. Prenons, sur la palette, quelques échantillons :
- Facilement distrait, a du mal à se concentrer.
- Plutôt solitaire dans ses jeux.
- Ment et triche souvent.
- Réfléchit avant d’agir.
- En général, obéissant, fait ce que les adultes demandent.

Inutile d’avoir un QI élevé pour savoir ce qui rangera votre enfant du côté « propre » de la santé mentale, mais c’est « oublier » foncièrement la vie psychique aucunement visible à l’œil nu.

« Facilement distrait » et « Plutôt solitaire »

Ces deux premiers items s’immiscent dans l’esprit des parents comme le soupçon que la distraction de leur enfant ou ses « jeux solitaires » seraient un dysfonctionnement à corriger. Pourtant, lorsque FREUD [2]. tente de saisir ce qu’il en est du génie littéraire, il insiste sur l’attrait du jeu solitaire pour l’enfant comme étant l’une des premières traces de l’activité littéraire. L’enfant prend cela très au sérieux puisqu’en jouant « il arrange les choses de son monde suivant un ordre nouveau ». [3] Cet attrait se transformera plus tard en fantaisie diurne, se dérobant aux regards des autres. Le créateur serait celui qui met à jour sa fantaisie transformée, car il aurait préservé son âme d’enfant. Le dernier poète ne mourra qu’avec le dernier homme, nous dit encore FREUD. Par ces items, ce questionnaire croit débroussailler la mauvaise herbe, une sorte de barbarée intermédiaire [4], là où il a affaire à l’émergence de ce qui peut être une œuvre d’art en devenir, du moins une création si précieuse à la santé mentale de chacun.

« Ment et triche souvent »

En quoi « mentir et tricher » serait une agastache [5] à sarcler ? Dans son ouvrage intitulé Réflexions sur le mensonge, KOYRE, philosophe et historien des sciences du début XXe, distingue deux conceptions de l’homme : l’une totalitaire, l’autre qualifiée de démocratique, sauvée dans les années les plus noires du XXe siècle, grâce aux masses populaires des pays démocratiques.

La première dénie au commun des mortels la pensée, l’intelligence intuitive et n’accorde à ces derniers que la compétence d’obéir et de croire tout ce qu’on leur dit sans pouvoir remarquer la contradiction. Il met en valeur que la conception totalitaire cherche à faire croire qu’il y aurait une vérité qui ne peut se déduire qu’en disant le vrai sur le vrai. Le mensonge est donc considéré comme suspicieux, voire potentiellement dangereux.

Selon KOYRE, «  il est certain que l’homme se définit par la parole, que celle-ci entraine la possibilité du mensonge et que le mentir, beaucoup plus que le rire, est le propre de l’homme. » [6]
FREUD avait lui aussi l’idée que le mensonge recélait des secrets puisqu’il éclaire les mensonges d’enfants comme étant des productions «  sous l’influence de motifs amoureux d’une force extrême » et affirme que ceux-ci « deviennent néfastes lorsqu’ils provoquent un malentendu entre l’enfant et la personne aimée ». [7]
Son indication clinique pour appréhender l’humus du mensonge s’appuie à la fois sur une signification œdipienne, mais aussi sur l’équivoque du langage lui-même. « Ce qu’on dit ment », nous dit LACAN jouant sur l’équivoque. « L’enfant, dans sa naïveté, est prédisposé à jouir plus ouvertement que l’adulte de ce condiment qu’est l’équivoque, qui fait le génie de la langue et la jouissance de l’inconscient. » [8] FREUD ne condamne pas les mensonges enfantins – dont les auteurs adultes pâtiront pourtant d’une culpabilité extrême ou d’un symptôme très encombrant – puisqu’ils relèvent à la fois des motifs amoureux d’une force extrême, mais aussi parce qu’ils sont « liés aux motifs les plus forts de l’âme enfantine » [9]. Non, l’agastache ne peut-être arrachée puisqu’elle s’enracine à la fois dans sa relation à l’autre et dans le langage lui-même.

« Réfléchit avant d’agir »

Trouver que voilà un comportement à avoir, c’est omettre que les adultes sont de grands enfants qui s’ignorent ! Quand ils sont affectés par une chose ou l’autre, ils ne répondent plus du tout à la soi-disant maturité réflexive. Cet item souligne, par ailleurs, la contradiction présente dans cette vision totalitaire. En effet, il sollicite la réflexion plutôt que l’action, alors que le questionnaire qui contient cet item se fonde uniquement sur des comportements observables dont les variables du « un peu vrai », « pas vrai » et « très vrai » ne relèvent aucunement d’une réflexion élaborée !

« En général obéissant, fait ce que les adultes demandent »

Ce dernier item, fait retentir la conception totalitaire où le petit homme ne peut qu’obéir et croire tout ce qu’on lui dit. L’enfant devrait se transformer en petit exécutant de la demande de l’Autre sans aucun reste. Son désir se trouverait alors annihilé.
Ces questionnaires veulent donner l’impression de restituer une certaine vérité objective, vérité qui, selon KOYRE, trouve pourtant à se modeler selon son utilité raciale, nationale ou sociale (alors question d’objectivité… que peut-il en être ?) et cherchent à se fonder sur des théories biologisantes. Nous en avons une illustration avec la naissance de l’enfant dit « hyperactif » puisque ce dernier est défini comme quelqu’un qui souffre d’une transmission chimiquement défaillante d’un neurone à l’autre. Un tel critère de vérité objective est le fondement de la fabrique de ces questionnaires. Et aussi, comme le dit KOYRE, l’accentuation du côté biologiste de ce type de pensée, réduisant ainsi l’homme à un simple organisme vivant.

Ceci n’est pas sans écho à ce que LACAN interrogeait si jamais les biologistes arrivaient, un jour, à créer des bactéries capables de nettoyer le parlêtre [10] : « Toute vie enfin réduite à l’infection qu’est la vie même ». [11]

L’épineux et son piquant

La broussaille donnera encore du fil à retordre à tous ceux qui prétendent que l’homme n’est qu’un agglomérat biologique mesurable. Puissent les analystes, dans le champ de la santé mentale, puissent les enseignants et les éducateurs, dans le champ scolaire, être encore longtemps ces jardiniers qui prêtent une attention toute particulière à l’alysson épineux, à la cardamine des prés, à la raveluche, aux giroflées, à la bourse des capucins, aux euphorbes, à la roquette des mers, aux barbarées intermédiaires et aux agastaches, toutes naturellement vivaces, car ils ne sont pas sans savoir que c’est l’essence même du parlêtre.
En effet, être conscients que les jeux solitaires, les mensonges, le refus d’obéir ne signifient rien en tant que tels, mais sont l’indice de notre condition humaine bien compliquée et complexe, celle d’être frappée par le langage, est une façon de ne pas dénier l’espèce humaine dans son essence.

notes:

[1J. BARBEY D’AUREVILLY, L’Ensorcelée, 1854.

[2S. FREUD, « le créateur littéraire et la fantaisie », L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985

[3S. FREUD, « le créateur littéraire et la fantaisie », L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985.

[4Plante vivace de la famille des brassicacées.

[5Plante vivace de la famille des labiées.

[6A. KOYRE, Réflexions sur le mensonge, Éd. Allia, 1996.

[7S. FREUD, « Deux mensonges d’enfants », Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973.

[8A. MERLET, « Un Freud divisé dans son interprétation d’un mensonge », La Lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne, n° 142.

[9S. FREUD, « Deux mensonges d’enfants », Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973.

[10Parlêtre est un néologisme de J. LACAN pour distinguer l’espèce humaine de l’espèce animale puisque l’espèce humaine est dotée du langage et implique ainsi une dénaturation de tous comportements dit « naturels », voire une inadaptation foncière de notre milieu dit « naturel ».

[11J. LACAN, « La troisième », Lettre de l’école freudienne, 1975, n° 16.