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En décembre 2006, la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente publiait une étude intitulée « Enfants dans les centres fermés pour illégaux, Projet d’amélioration des conditions d’existence ».

Les enfants « illégaux » rencontrés dans les écoles et les préoccupations des directions, des enseignants ou nos animatrices en contact avec ces enfants et leurs familles, ont été le point de départ de cette étude.
Les situations sont, depuis de nombreuses années, très variées, et l’origine des populations en constante évolution : enfants de la guerre, victimes d’ethnocides, de persécutions racistes ou religieuses, déracinés de la pauvreté...
À l’arrivée dans les écoles, la précarité et la détresse sont plus ou moins grandes, la scolarité régulière ou non... Les enfants arrivent, puis s’absentent, disparaissent parfois sans que l’école ne sache toujours s’il s’agit d’un simple déménagement ou d’un autre évènement... Parmi les causes de départ des enfants, il y a l’arrestation et l’incarcération administrative des parents dans un centre fermé en vue d’une expulsion. Celle-ci a pour conséquence l’emprisonnement et la privation de liberté des enfants. Malgré les recommandations du Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés, malgré les manifestations, les pétitions... organisées par les associations, les enfants sont toujours incarcérés dans les centres fermés.
Là n’est pas la place des enfants. Cependant, nous sommes convaincus qu’on ne peut attendre un changement de la loi pour agir. Nous avons donc décidé de rechercher des propositions concrètes pour tenter d’améliorer les conditions de détention des enfants.

Aucune scolarité, peu d’encadrement

En centre fermé, la scolarité des enfants n’est pas assurée. Ceci contrevient à la Convention internationale des droits de l’enfant qui stipule que les États parties « rendent l’enseignement primaire et obligatoire accessible à tous ». L’absence de scolarité contrevient en outre à plusieurs articles de la Convention créant l’UNESCO, à la Constitution belge (« Chacun a droit à l’enseignement dans le respect des libertés et droits fondamentaux. »), et à la loi belge concernant l’obligation scolaire.
L’espace réservé à des activités ludiques ou éducationnelles y est petit et peu fourni. De plus, une des difficultés rencontrées est que l’éducation est très différente d’une nationalité à l’autre, sans compter que tous les enfants ne parlent pas la même langue.

Renverser la logique administrative

Pour rencontrer au mieux les besoins fondamentaux des enfants détenus, nous avons donc décidé de nous concentrer sur la recherche d’améliorations concrètes pouvant être rapidement mises en œuvre à travers des propositions d’activités destinées aux enfants. Ces pistes d’amélioration ont été élaborées suite aux visites et aux entretiens menés auprès du personnel des centres de Vottem et 127 bis.
Les centres fermés sont actuellement régis par les logiques administratives et de sécurité. Il s’agit d’organiser une détention et de mettre en ordre administrativement le dossier des personnes pour aboutir à l’expulsion. Le fait de privilégier le point de vue carcéral et administratif empêche de rencontrer les besoins fondamentaux des enfants. Il faut donc renverser la logique et subordonner la logique carcérale et administrative à la recherche de la satisfaction de ces besoins.
Ceci implique, par exemple, que si la proportion des agents de sécurité et du personnel chargé de l’éducation est actuellement dans les centres de neuf pour un, il faudrait, dans le cas des enfants, inverser, ou du moins mieux équilibrer, la proportion. Cela implique aussi que certaines fonctions tournées vers la satisfaction des besoins des enfants (médecin, psychologue, assistant social, accompagnateurs, éducateurs) doivent être détachées dans l’organigramme de la ligne hiérarchique et regroupées sous la responsabilité d’une fonction de coordination spécifique. Les équipes chargées de la vie des enfants doivent disposer d’une capacité d’initiative suffisante pour qu’elles puissent élaborer un projet cohérent pour accueillir, éduquer et organiser la vie des enfants dans le centre fermé.

Six domaines d’activités

Dans le souci d’apporter des pistes de solutions concrètes pour les enfants, nous proposons six domaines d’activités. Cette porte d’entrée semble, en effet, correspondre aux attentes des travailleurs des centres que nous avons rencontrés.
- La santé corporelle : mise en place d’activités sportives pour les enfants et les adolescents, psychomotricité pour les plus jeunes, mise à disposition de jeux d’extérieur et de matériel sportif, organisation d’activités et d’un accompagnement centrés sur l’hygiène de vie... ;
- La santé psychologique : mise en place d’espaces de parole collectifs et individuels, formels et informels (« entretien familier » le matin, petit moment d’évaluation en fin de journée...), mise en place d’ateliers centrés sur l’expression et la créativité permettant de « jouer et représenter ce que l’on vit »... ;
- Les capacités d’expression et de communication : activités visant au développement des capacités langagières des enfants dans la vie quotidienne du centre fermé, activités d’expression sous la forme de stages et d’ateliers pouvant déboucher sur des petits spectacles présentés par les enfants aux parents (mime, expression corporelle, chant, danse, marionnettes, etc.) ;
- L’éducation et les apprentissages : chaque fois que cela s’avère possible, nous préconisons de maintenir un contact réel avec l’école dans laquelle l’enfant a été scolarisé avant son enfermement... Nous proposons également des activités de découverte et d’éveil dans les domaines scientifiques (petites expériences et recherches, petites cultures de plantes, animaux domestiques...), culturel (tenue d’une petite bibliothèque...), géographique (présentation des pays dont les parents sont originaires...) et économique (gestion d’une petite caisse d’activités par les enfants, budgétisation de microprojets...) ;
- La socialisation : activités centrées sur la participation des enfants à la communauté enfantine (Conseil des enfants, élaboration régulièrement renégociée avec les enfants d’une charte de bonne conduite, distribution de petites responsabilités...) ;
- L’autoévaluation par l’enfant et la revalorisation de l’image de soi : activités valorisantes pour les enfants (spectacles...), un « livre d’or » qui serait en quelque sorte la « mémoire » du centre, pour que le passage des enfants ne s’efface pas, un petit journal réalisé par les enfants, un bulletin qui recouvre les différents aspects de la vie au centre (hygiène dentaire et corporelle, participation aux projets, réalisations...), les enfants se cotant eux-mêmes avec l’aide des adultes, et ce, une fois par semaine...

Âge, espace, temps, formation...

La mise en œuvre de ces propositions devrait être assurée en respectant quelques principes.
Tout d’abord, il nous parait essentiel d’établir un programme global d’activités en tenant compte de l’âge des enfants. Il faudrait, au minimum, distinguer le groupe de la prime enfance, les enfants, les préadolescents et les adolescents.
Une réflexion doit également être menée sur l’affectation des locaux en distinguant plus clairement les lieux de vie privée pour la vie de famille, les espaces destinés à la vie collective, les lieux de passage et les locaux réservés aux activités avec les enfants.
Dans le même esprit, au niveau de la gestion du temps, il nous semblerait opportun que l’on définisse clairement un moment pour chaque chose. De la sorte, on pourra plus aisément préciser les moments où les parents prennent en charge les enfants des moments où ces derniers sont encadrés par les éducateurs.
Pour le personnel s’occupant des activités des enfants, nous proposons que l’horaire soit établi de telle façon que les enfants puissent être pris en charge de 7 à 18 heures. Soit dans le cadre des moments de la vie quotidienne (accueil le matin, repas...), soit dans les activités plus directement éducatives.
Quant à la formation des éducateurs, nous pensons utile d’élaborer un plan de formation spécifique relié aux étapes de mise en œuvre du projet d’amélioration (acquisition progressive des compétences nécessaires à la réalisation du projet), et, une formation de base comprenant au moins les aspects suivants : psychologie de l’enfant et de l’adolescent, pédagogie de l’animation, communication interculturelle, négociation, gestion de conflits, écoute active, connaissance minimale des pays d’origine ou de retour des enfants. Toute personne nouvellement engagée entrant dans des fonctions éducatives devrait recevoir, à son arrivée, une formation de base de ce type.
Enfin, il conviendrait d’identifier et de distinguer les métiers et d’effectuer un descriptif des fonctions relatives à ces métiers qui tienne compte des objectifs spécifiques propres à chaque spécialité (éducateurs, animateurs des activités, enseignants, puéricultrices, psychomotriciennes, psychologues, pédiatres, agents de sécurité, accompagnateurs, personnel de service). Ces descriptifs faciliteraient l’intégration du nouveau personnel, l’établissement d’un plan de formation et la délégation des tâches.
Ce catalogue d’idées est mis à disposition des responsables et des équipes des centres fermés qui souhaitent apporter des améliorations concrètes à la vie des enfants détenus.
La Ligue elle-même est prête à apporter son aide, dans la limite de ses principes et de ses compétences, pour la mise en œuvre de ces propositions.