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Le territoire de l’école est inclus dans son environnement social, mais distinct de celui-ci. Ce qui s’y passe n’est pas de même nature que ce qui se passe à l’extérieur. Ce qui s’y passe ne comporte pas les mêmes enjeux que dans l’espace social commun, même s’il en fait partie.

La spécificité de l’école réside dans sa fonction initiatique. Les élèves s’y entrainent à affronter les responsabilités de la vie sociale, certes en les vivant et en les expérimentant, mais dans un contexte d’apprentissage, et cela change tout. L’école fait partie de la société, mais n’est pas la société, sinon l’apprentissage n’est pas possible. En effet, s’il fallait courir le risque d’une responsabilité réelle dans un processus d’apprentissage, l’échec ne serait plus permis.
Et cela dépasse le cadre de protection de la jeunesse prévu dans la société pour les mineurs. Il ne s’agit pas seulement de mettre en oeuvre des mesures éducatives pour les jeunes qui transgressent les lois. L’école doit aussi assurer l’existence d’un espace dans lequel il est possible pour chacun de prendre le risque de l’erreur en toute sécurité. Voilà une autre manière de concevoir la sécurité dans l’école. Il ne s’agit plus d’y faire courir le risque maximum à tous ceux qui se situeraient en-dehors de la norme attendue, mais bien plus d’y apporter la sécurité nécessaire pour se sentir autorisé à prendre le risque de se situer en-dehors de la norme attendue.
Cela ne signifie pas que tout y est permis, mais que le sens du constat de la transgression de la norme n’y est pas le même que dans la société. Dans un contexte d’apprentissage, la confrontation aux règles sert à la fois à signifier l’existence de ces règles, à en comprendre l’utilité et à en tester la validité. On peut donc apprendre si on est protégé par la règle, mais on apprend en s’y confrontant, par essais et erreurs, ou en la transgressant. Ceci est vrai pour les règles du règlement de l’école comme pour les « règles » des contenus de
cours (« fonctionnement » des connaissances et des compétences).

Incompatibilité des logiques judiciaire et pédagogique

Dans l’école, les règles de vie en commun sont constituées de lois édictées par la société et de règlements produits par les établissements scolaires. L’élève testera donc son rapport à la règle en transgressant ces règles de vie en commun. Entre l’insoumission à ce qui ne lui convient pas et l’apprentissage de l’intérêt collectif de la règle, l’élève progresse peu à peu de l’enfance à l’âge adulte. Ou ne progresse pas. Cela peut dépendre de lui, mais cela dépend aussi de la signification des sanctions prononcées et de la manière dont elles sont appliquées. Dans le processus d’apprentissage du rapport à la règle, les sanctions disproportionnées (sous ou surestimées), l’accumulation de preuves contre l’élève sont des obstacles pédagogiques.
Dans la logique pédagogique, faire plusieurs fois la même erreur est parfois nécessaire pour intégrer le sens de cette erreur, pour déconstruire les représentations qui conduisent à l’erreur. La sanction, disciplinaire ou pédagogique, a donc une fonction d’évaluation « formative » de l’élève. Or, dans la logique juridique, celle de l’extérieur de l’école, la récidive entraine une aggravation de la sanction. Ainsi, l’accumulation des preuves d’erreurs constitue une condition nécessaire pour justifier la sanction. Il y a donc conflit entre la logique juridique et la logique pédagogique, et les écoles tendent à glisser vers celle juridique chaque fois qu’elles se sentent menacées. Or, les problèmes de comportement des élèves dans l’école et leurs difficultés scolaires font partie de leur processus d’apprentissage. L’utilisation de ces problèmes à des fins répressives à l’intérieur de l’école, ou à l’extérieur de celle-ci, est contreproductif du point de vue éducatif et pédagogique.
Par contre, l’école n’est pas un espace en dehors de la société et la légalité de ce qui s’y passe doit être strictement respectée. Mais cela s’impose aussi bien à l’institution qu’aux élèves. Les règlements des écoles, les décisions des enseignants, des éducateurs, des directions dans l’école doivent respecter la légalité, comme les élèves y sont aussi soumis au respect de la loi. L’école ne peut être une zone de non-droit, ni pour les activités illégales des élèves, ni pour celles de l’institution. Et quand une loi y est transgressée, c’est tout à fait légitimement que la justice a à en prendre connaissance. Les limites des territoires du judiciaire et du scolaire ne sont donc pas toujours faciles à cerner. Il est cependant impératif de mieux les distinguer et de résister à la tentation sécuritaire qui consiste à laisser la logique judiciaire remplacer la logique pédagogique, sous prétexte qu’elle est plus efficace.

Trois repères pour éviter les dérives

1. D’abord, distinguer la loi et la règle.
La loi s’applique à tous, dans et en dehors de l’école, elle est décidée en dehors de l’école et son application est confiée au pouvoir judiciaire. Ceci implique par exemple que les règlements des écoles doivent aussi respecter la loi et ne peuvent donc prévoir de sanctions illégales (la confiscation définitive ou de très longue durée d’un bien privé de l’élève par exemple). Ceci implique aussi que quand des faits illégaux sont commis dans l’école, le traitement de ces faits ne relève pas de la seule autorité de l’école. Pour ces faits, l’école est, comme tout adulte dans la société, placée devant la responsabilité d’un choix. Selon le type de faits, leur plus ou moins grande gravité, leurs plus ou moins grandes conséquences vis-à-vis de la collectivité ou de victimes éventuelles, l’école doit décider de s’en remettre au système judiciaire ou de tenter de régler socialement le problème.
La règle, par contre, ne s’applique pas à la société. Elle ne s’applique que dans et par l’école. Elle est décidée par l’établissement scolaire ou par le système scolaire pour les besoins spécifiques de cette institution. Elle est spécifiée dans les règlements internes au système scolaire et, en ce qui concerne les établissements scolaires, sa validité s’arrête aux frontières de leur territoire. Par contre, le judiciaire n’a strictement pas à en connaitre, sous peine de discréditer l’école dans son rôle éducatif. Par exemple, quand les sanctions données par l’école à des transgressions internes à l’école peuvent servir d’accumulation de preuves à charge de l’élève en-dehors de l’école, l’aspect éducatif de ces sanctions n’est plus crédible.

2. Donner un statut éducatif à toutes les règles et à toutes les sanctions qui accompagnent leur transgression dans l’école.
Ceci implique que les procédures qui concernent ces transgressions soient conçues comme des processus formatifs, accompagnés par des éducateurs. Ces procédures doivent avoir des conséquences réelles pour les élèves (sinon la règle n’est plus crédible) mais ces conséquences doivent aussi être conçues dans le but de maintenir l’élève dans une logique d’apprentissage.

3. Réhabiliter le statut politique de la règle, ne pas la limiter à son aspect juridique.
La règle existe parce qu’elle a été décidée. La légitimité de la règle doit donc apparaitre aussi au travers des processus qui ont permis de l’élaborer et qui sont donc aussi susceptibles de la faire évoluer. L’enjeu est ici l’apprentissage de la différence entre la transgression de la règle et la contestation de la règle. Pour l’élève, l’enjeu est important. Il est même au cœur de la culture démocratique. Il s’agit d’apprendre qu’on ne peut transgresser la règle simplement parce qu’on n’est pas d’accord avec elle. Mais cet apprentissage n’est possible que si l’élève apprend en même temps ce qu’il peut faire quand il n’est pas d’accord avec la règle. Il s’agit donc aussi d’apprendre à contester les règles.
Un bon règlement est un règlement qui prévoit quand, par quelle procédure et dans quelles limites on peut le modifier. « Quand » parce que la règle n’est pas négociable en permanence. La règle est le résultat d’une décision applicable et sert de repère certes provisoire, mais nécessaire. « Par quelle procédure » parce que chacun doit pouvoir savoir comment il s’organise pour faire évoluer une règle quand il veut en contester la pertinence. Et « dans quelles limites » parce que les règles de l’école sont elles-mêmes soumises à des impératifs extérieurs. Ces impératifs sont constitués de lois, de directives, d’injonctions qui lui sont imposées de l’extérieur. Face à ces impératifs, l’école doit prendre ses responsabilités, au sens où elle est instituée pour en être le garant et ne peut donc les « négocier ».

Apporter à tous la sécurité

Il est bien question de limites, de territoires et de spécificités à préserver.
La logique judiciaire, celle de la société, consiste à rendre la loi suffisamment crédible pour que personne ne prenne le risque d’y contrevenir. Cette logique se justifie par la nécessité d’apporter à tous la sécurité qui permet d’être libre d’agir en dehors de ce que la loi réprouve.
La logique pédagogique et éducative, celle de l’école, consiste à rendre la règle suffisamment crédible pour que tous s’y sentent autorisés à prendre le risque de la transgression. Cette logique se justifie par la nécessité d’apporter à tous la sécurité qui permet d’être libre d’agir dans un processus d’apprentissage.
Ces territoires ne sont pas pour autant imperméables l’un à l’autre. La logique judiciaire, celle de la société, apporte à l’école la protection de la loi. C’est indispensable. La loi s’applique donc aussi dans l’école. La logique pédagogique, celle de l’école, apporte à la société l’apprentissage du rapport à la règle. C’est indispensable aussi. Cela contribue à renforcer la crédibilité de la loi.