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Deuxième conseil de ceintures de l’année, en 6e primaire. Les enfants savent ce qui va se passer : c’est la deuxième année que je mets en place, avec ce même groupe d’enfants, les « ceintures » de comportement.

Après avoir suivi quelques journées de formation, lu de nombreux écrits et passé de très nombreuses heures à rencontrer, discuter et travailler avec d’autres enseignants pratiquant la pédagogie institutionnelle, je me suis lancée dans ma classe. Je prends des indices, je cherche à comprendre, je mets par écrit ce que je constate, je rectifie, j’abandonne, j’imagine, je cherche…

Aujourd’hui, il s’agit donc d’attribuer, ou pas, la ceinture orange à certains enfants. Pour l’obtenir, les élèves ont dû réussir un certain nombre d’épreuves « objectives » et « subjectives ». Les enfants qui possèdent la ceinture orange ont donc montré, depuis plusieurs mois, qu’ils maitrisent ou pas certains aspects de leur comportement : résoudre des conflits par la discussion, ne pas employer d’injures, se déplacer dans l’école calmement, respecter le règlement de la cour de récréation. Quand ils sont ceinture orange, ils ont aussi des droits, différents de ceux des enfants qui sont ceinture jaune : ils peuvent rester en classe pour manger, sur l’heure de midi, se déplacer seul dans l’école et emprunter librement des livres à la bibliothèque.

Énoncer, dénoncer
Par des évaluations classiques, les enfants réussissent ou ratent les épreuves objectives : connaitre le règlement de la cour de récréation, encoder et désencoder, seul, ses livres de bibliothèque,… Mais comment faire pour les épreuves « subjectives » ? Je ne suis pas à côté des enfants en permanence ! Je suis évidemment souvent témoin de comportements corrects, ma seule présence rappelant aux enfants les règles qu’ils connaissent, mais oublient encore bien vite ! Pourtant, je ne mets pas en place les ceintures pour que les enfants se comportent correctement… uniquement quand je suis avec eux !
Les enfants, eux, sont ensemble dans les couloirs, ensemble dans la cour de récréation, ensemble en classe, même quand je n’y suis pas… Eux savent si Christian dit encore des gros mots, si Lara bouscule encore les plus jeunes dans les escaliers, si Rafael abandonne son travail dès que je quitte la classe ! _ Et cela les dérange, plus que je ne le croyais ! Ils me racontent ce qu’ils ont vu mais évitent volontairement de nommer les enfants qui ne respectent pas certaines décisions de la classe. C’est la honte ! C’est risqué d’être mal considéré par les autres ! Aux yeux des enfants, dénoncer un autre élève de la classe est presque plus grave que d’être soi-même accusé ! Ce sentiment de honte, c’est à la fois le regard des autres qui le provoque mais aussi leur propre regard sur eux-mêmes. « Si je dénonce un élève de la classe, qu’est-ce que je vais penser de moi ? C’est sûr, j’aurai honte de moi. », me dit Gabriella pour m’expliquer pourquoi elle refuse de dire le nom de celui qui l’a empêchée de travailler quand j’étais sortie de la classe.
Et moi aussi, je ne valorise pas l’enfant qui vient me rapporter les mauvais comportements des autres. J’essaie d’amener les enfants à discerner quand il est nécessaire qu’il prévienne un adulte et quand il peut essayer de s’en passer.
Nous étions en mars, l’année passée. J’ai failli abandonner… Ça coinçait… Si j’accordais la ceinture orange à un enfant parce que moi, je n’avais jamais été témoin de ses injures et que les autres enfants, eux, les subissaient régulièrement mais s’interdisaient de le dire parce que, être « racuspoteur », c’est la honte, quelle valeur aurait encore à leurs yeux cette ceinture ?

Exposer, déposer
C’est Kévin qui m’a apporté un début de solution, en conseil de classe, cette fois. À nouveau, les enfants refusaient de citer le nom de l’enfant qui avait détruit, peut-être involontairement, un bac de rangement. J’exprimais mon impuissance à traiter réellement le problème sans en connaitre l’auteur, tout en reconnaissant leur malaise devant une dénonciation. Kévin a alors proposé que, pendant les conseils de ceintures, on décide qu’on pouvait dénoncer les autres… Les autres se sont violemment opposés ! Et moi, je me suis dit que si les enfants acceptaient cette proposition, nous allions transformer les conseils de ceintures en séances de lynchage !
Et pourtant ! J’ai cherché à comprendre ce qui avait poussé Kévin à faire cette proposition. Sans doute avait-il perçu le côté sécurisant de cette institution : un enfant qui n’a pas les comportements demandés n’est pas puni. Je lui demande de prendre encore un peu de temps pour arriver à se conduire suivant les règles établies. Rares sont les enfants qui ne l’acceptent pas, confiants qu’ils sont dans les progrès qu’ils pensent évidemment pouvoir réaliser rapidement…
Mais il fallait d’autres garde-fous. J’ai donc fait la proposition suivante en conseil de classe : pendant le conseil de ceinture, on peut s’opposer à ce qu’un élève ait sa ceinture à condition de lui dire les raisons de cette opposition. J’ai insisté sur le fait qu’il faudrait le lui dire en le regardant lui et pas moi. J’ai ajouté que je garderais le pouvoir de décider, en fin de discussion, si l’enfant recevait ou non sa ceinture, mais que j’expliquerais pourquoi je tenais compte ou pas de ce que j’aurais entendu. La proposition a été retenue (quand même, je suis de l’instit…).
C’est ainsi que fonctionne ce deuxième conseil de ceintures de l’année. Je donne mon avis sur la réussite ou non des épreuves « subjectives » puis je demande aux enfants qui s’opposent à ma décision de lever la main. Chacun à leur tour, ils expliquent à l’enfant concerné pourquoi ils se sont opposés. Celui-ci peut évidemment répondre mais les autres ne peuvent pas intervenir.
Quand le conseil se termine, Gabriella vient me dire : « Je suis fière de moi, Véronique ! J’ai pu dire à Lisa qu’elle devait me laisser travailler, même quand tu sortais de la classe. Je l’ai dit, devant tous les autres, sans m’énerver. Et je suis contente pour elle, qu’elle ait quand même sa ceinture ! Mais tu crois vraiment que ça va aller le midi, en classe ? Elle va rester calme ? Comment je vais faire pour la rappeler à l’ordre ? Pour toi, c’est facile ! »